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Full text of "Gargantua et Pantagruel"

t^^_ 



RABELAIS 

GARGANTUA ET PANTAGRUEL 




Bibliothèque Larousse 



s 



FRANÇOIS RABELAIS 

Gargantua et Pantagruel 



TOME I 



I 

I 




Les Oeu7jres Je M^EBaklais JD^ cnMed^tnc 

ou et cû/itenue Ihi/totre dcsfaiUs heroj£uesiIe 

Gargantua et JeJûnJIs PantajrueL 



FRANÇOIS RABELAIS 
Cabinet des estampes. ORAVUKE DE Michel lasne, 1630 



RABELAIS^^. 

Gargantua et Pantagruel 



Texte transcrit et annoté 
par Henri CLOUZOT 

Conservateur du Musée Galliera. 




Une gravure hors texte 



Bibliothèque Larousse 

ij-iy, rue Montparnasse — PARIS 






V 



AVERTISSEMENT 

Y ^ projet de donner un texte de Rabelais accessible à tous 

I est loin d'être nouveau. Dès 1862 Burgaud des Marets et 
Ratkery, en tète de leur excellente édition, avaient émis 
cette opinion très raisonnable que « le plus grand nombre des 
lecteurs... a la faiblesse de vouloir des livres lisibles >>. Tout en 
reproduisant fidèlement le texte des anciennes éditions, ils avaiejtt 
distingué les i des \, lesn des v, et rétabli la ponctuation selon les 
règles modernes. Mais leur Rabelais, comme celui dejannet dans 
la Bibliothèque elzévirienne, exige encore un effort de lecture 
capable de décourager toute une catégorie de curieux, suffisam- 
ment avertis pour goûter les beautés de notre grand écrivain, 
mais pas assez familiarisés avec l'étude des textes pour lire 
couramment un auteur du xvi^ siècle. Nous avons pensé qu'on 
pouvait aller plus loin et, tout en respectant le texte original, 
qu'on pouvait le présenter sous une forme plus facilement assi- 
milable, c'est-à-dire avec l'orthographe moderne. 

Entendons-nous. 

On a vu paraître depuis quelques années plusieurs Rabelais 
Cil, sous le prétexte de mettre notre grand auteur à la portée 
du public, les éditeurs se sont livrés à de véritables adaptations, 
défigurant le texte avec une maladresse qui serait touchante 
si elle ne constituait une véritable profanation envers un des 
chefs-d'œuvre les plus incontestables de notre langue. Leur 
transcription sacrilège ne laisse rien subsister du dessin pri- 
mitif. C'est un badigeonnage grossier qui cache jusqu'au 
moindre trait de l'admirable fresque du xvi' siècle. 

Tel n'est pas notre but. 

Nous avons votdu, au moment oîi les efforts d'un groupe de 
savants et de travailleurs, encouragés par une noble et généreuse 
initiative, vont enfin permettre aux érudits de lire Rabelais 



U\ 



1 1 ^0"] 



6 -- ^ VERTISSEMENT 

dans une édition critique, où la philologie, les sciences, la litté- 
rature antique, l'histoire, le folklore ne laisseront pour ainsi 
dire aucun point dans l'ombre, que les gens de goût, sans con- 
naissances philologiques spéciales, puissent lire aussi notre 
grand écrivain. 

Voici ce que nous leur apportons : 

Notre texte suit mot pour mot celui de Rabelais, reproduisant 
pour le P'' et le IP livre l'édition de François Juste, à Lyon, 
en 1542, pour le IIP et le IV^ celle de Michel Fezandat, à 
Paris, et pour le V^ [posthume] l'édition anonyme de 1565. 
Ce sont les textes mêmes adoptés par la savante édition de 
Marty-Laveaux, publiée chez Lemerre de 1868 à i8y6. Nous 
avons seulement rétabli, dans le Gargantua, les traits des pre- 
mières éditions contre la Sor bonne que Rabelais avait fait 
disparaître dans les éditions suivantes. 

Les mots de la langue générale sont transcrits da^is l'ortho- 
graphe du dictionnaire moderne. Ceux de l'ancienne langue 
conservent la leur, tout en subissant eux aussi les simplifica- 
tions d'une graphie moderne pour les y, les oi, les es, comme 
par exemple cestuy que nous écrivons cetui. 

Pour les formes anciennes, nous avons conservé les plus 
caractéristiques en donnant en note le mot français équivalent. 
Certes, il eût mieux valu les respecter toutes, car notre choix, 
comme tous les choix, est forcément arbitraire, mais il nous a 
été dicté par le désir de concilier le respect de la langue de 
Rabelais avec la facilité du lecteur. Ainsi nous avons transcrit 
médecin pour medicin, esprit pour esperit, mais nous avons 
conservé dumet pour duvet, pigner pour peigner, etc., préfé- 
rant encourir le reproche d'avoir été trop scrupuleux plutôt 
que de tomber dans le défaut contraire . 

Pour les verbes, nous les avons conjugués suivant les règles 
d.e la grammaire moderne. Voulzit -voulut, prind -prit, ves- 
quit -vécut, savant -sachant. Mais nous avons conservé les 
parfaits indéfinis : introduit pour introduisit, atteint pour 
atteignit, etc., familiers à Rabelais. 

Là s'arrêtent nos libertés. Nous avons respecté scrupuleu- 
sement la syntaxe, laissant au féminin des mots comme arbre, 
âge, navire, espace, au masculin des termes comme atïaire. 



A VERTISSEMENT — 7 

étude, enclume, sauce, offre, etc., n'accordant pas les parti- 
cipes passés quand Rabelais néglige de le faire, donnant au 
contraire le pluriel aux participes présents que la grammaire 
nous prescrit de laisser invariables, et conservant le que où nous 
mettrions aujourd'hui qui. Cependant nous avons laissé inva- 
riable le pronom leur que Rabelais met le plus souvent au 
pluriel, la forme moderne se rencontrant aussi chez notre 
auteur. 

Tel qu'il est, notre texte n'arrêtera, nous l'espérons, aucun 
lecteur. Nous avons donné, en note, au bas des pages, l'équiva- 
lent moderne de tous les mots de l'ancienne langue et même des 
formes anciennes, sans craindre de répéter la traduction chaque 
fois que le mot revenait dans le texte. Nous aurions aimé, — 
et le lecteur s'en serait évidemment bien trouvé — y joindre 
quelques lignes d' explications et de commentaires, mais nous 
aurions dépassé notre but qui est uniquement de donner un 
texte lisible sous un petit volume. D'autres éditions, en parti- 
culier l'édition critique de M. A bel Lefranc, dont nous nous 
honorons d'être un des collaborateurs, combleront aisément 
cette lacune pour les érudits qui voudront pénétrer jusqu'à la 
substaniif.que moelle. 

En revanche on trouvera en tète de notre texte une vie de 
Rabelais mise au courant des découvertes les plus récentes, 
un résumé chronologique des dates les plus utiles à retenir, 
et un choix d'opinions empruntées aux écrivains anciens et 
modernes sur le grand Tourangeau et son œuvre. 

Malheureusement, la nécessité de faire court nous a obligé 
à opérer quelques coupures. Mais sur ce point également, il im- 
porte de ne laisser subsister aucun malentendu. Nos suppres- 
sions ne portent pas sur les passages « scabreux » : notre 
Rabelais n'est pas une édition ad usum Delphini. Forcé, pour 
rentrer dans le cadre d'une collection destinée à une grande 
diffusion, de sacrifier certains chapitres, nous avons supprimé 
ceux qui paraissaient les moins intéressants pour les lec- 
teurs, tels que la liste des jeux de Gargantua, le catalogue des 
livres de la bibliothèque Saint-Victor, la nomenclature des 
cuisiniers de la Truie ou des mets des Gastrolâtres, les pièces 
de vers et d'autres passages qui n'ajoutent rien à la gloire 



8 — AVERTISSEMENT 

littéraire de Rabelais. Nous avons supprimé également les 
prologues : c'est la seule fois où nous ayons maudit la tyran- 
nie de la mise en pages. 

Quant au V^ livre, nous n'en donnons que de courts extraits. 
Bien que la question de son authenticité n'ait rien à démêler 
avec une édition co^nme la nôtre, nous avons pensé que nous 
pouvions en prendre plus à notre aise avec un livre où les ré- 
dacteurs ont très certainement utilisé des matériaux trouvés 
dans les papiers de Rabelais après sa mort, 7nais où Von cherche 
en vain la verve du maître, sa bonne humeur débordante, son 
génie du dialogue, aussi bien que le rythme de sa phrase et le 
charme de son abondance verbale. 

Telle qu'elle est, nous savons que notre édition soulèvera plus 
d'une critique. Nous les acceptons d'avance, en alléguant pour 
seule excuse que nous n'avons eu d'autre but que d'être utile aux 
gens de goût et de faire partager au plus grand nombre de lec- 
teurs possible l'arnour sans bornes que nous inspire l'œuvre 
géniale du grand Tourangeau. 

H. C. 




Gargantua et Pantagruel 



VIE DE RABELAIS 

LA FANTAISIE qui préside aux prouesses de Gar- 
gantua et de Pantagruel a débordé du roman sur 
la vie de l'auteur. Elle l'a fait naître dans un cabaret, 
au bruit des pots et des chansons, la même année que Luther 
et Raphaël, en 1483. 

La vérité est que François Rabelais a vu le jour une 
dizaine d'années plus tard, à Chinon, ou plus probablement 
à la Devinière, petite maison des champs que sa famille 
possédait à une Heue et demie de la ville. Son père, Antoine 
Rabelais, sénéchal de Lerné, conseiller et avocat au ^ège de 
Chinon, suppléant du lieutenant particulier, mourut vers la 
fin de 1534, laissant, outre la Devinière, le château et maison 
noble de Chavigny-en-Vallée (Maine-et-Loire), la métairie de 
la Pomardière, et plusieurs autres biens dans les paroisses 
de Chinon, de Seuilly et de Cinais (Indre-et-Loire). Sa 
maison d'habitation, en rapport avec sa fortune, se trouvait 
à Chinon, rue de la Lamproie, n" 15, à l'emplacement désigné 
aujourd'hui par une plaque commémorative. 

Nous voilà loin de l'aubergiste, et même de l'apothicaire 
imaginé par les biographes ! 

Une autre tradition, conforme cette fois à la vraisemblance, 
veut que le grand Tourangeau ait commencé ses études à 
l'abbaye bénédictine de Seuilly, voisine de la Devinière, et 



10 — VIE DE RABELAIS 

les ait continuées au couvent de la Baumette, près d'Angers, 
où il aurait eu pour condisciples les frères du Bellay et 
Geoffro37 d'Estissac. Mais le renseignement est vague et 
autant vaut dire que nous ne savons rien de certain sur 
les années d'enfance et de jeunesse de Rabelais, avant 1520. 
A cette date, il a revêtu la robe de cordelier au couvent de 
Fontenay-le- Comte, commençant à se faire un renom d'hu- 
maniste et d'érudit au-dessus de son âge. 

La capitale du bas Poitou abritait alors un petit cénacle 
de jurisconsultes savants qui accueillirent à bras ouverts le 
fils du légiste chinonais. C'étaient le lieutenant du roi Artus 
Cailler, et son gendre le savant André Tiraqueau, l'avocat 
du roi Jean Brisson, Hilaire Goguet, sénéchal de Talmond, 
Amaury Bouchard, lieutenant de la sénéchaussée de Saintes. 
Sous le « berceau de lauriers » du jardin de Tiraqueau, venait 
s'asseoir aussi Geoffroy d'Estissac, évêque de Maillezais, 
protecteur et mécène de ce petit monde de lettrés dont il 
conviait les plus favorisés à son château de l'Hermenault 
ou à son prieuré de Ligugé. 

Dans son couvent même, Rabelais trouva un compagnon 
d'études et un mentor dans la personne de Pierre Amy, zélé 
partisan des idées nouvelles, en relations épistolaires avec 
l'illustre Budé, le rénovateur des études classiques en 
France. Sous de tels maîtres, son ardeur à apprendre fut si 
dévorante qu'on pourrait lui appHquer ce qu'il disait lui- 
même de Pantagruel : « Tel était son esprit entre les livres 
comme est le feu parmi les brandes. » Il fut bientôt en me- 
sure de faire une traduction du premier livre d'Hérodote 
(aujourd'hui perdue) et de correspondre avec Budé dans la 
langue de Platon. 

La correspondance échangée entre le savant lecteur de 
François P^, Rabelais et Pierre Amy, les épîtres et préfaces 
de Tiraqueau et de Bouchard, jettent seules quelque lueur 
sur les années de « moniage » du grand Tourangeau entre 
1520 et 1524. Encore s'étendent-elles bien plus complai- 
samment en périodes cicéroniennes et en développements 
oratoires qu'elles ne contiennent de faits précis. 

Cependant deux lettres de Budé nous apprennent qu'un 



VIE DE RABELAIS — 11 

événement fâcheux vint interrompre les études des deux 
amis à la fin de 1523. Leurs relations suspectes au dehors, 
leur amour des livres, et surtout des Hvres grecs toujours 
soupçonnés d'hérésie, leur avaient attiré l'animad version de 
moines ignorants et grossiers. On fouilla leurs cellules. On 
saisit livres et papiers. Pierre Amy, plus exposé, prit la fuite. 
Rabelais s'en tira à meilleur compte, sans doute grâce à la 
protection de l'évêque et du lieutenant du roi, qui firent 
entendre aux cordeliers qu'ils allaient s'attirer l'hostiUté de 
gens en crédit. 

Mais l'avertissement ne fut pas perdu. Privé de la société 
de son Pylade (Amy était allé chercher refuge dans un 
couvent bénédictin près d'Orléans), menacé de nouvelles 
persécutions, maître François employa Geoffroy d'Estissac 
à le tirer de Fontenay. Grâce à cette intervention, on peut le 
croire, le pape Clément VII l'autorisa à quitter son ordre 
et à revêtir l'habit de Saint-Benoît. Il entra au monastère 
de Maillezais, dont son bienveillant protecteur était abbé, 
et y resta « plusieurs années », sans que l'on puisse autre- 
ment préciser. On sait cependant que le prélat, de plus en 
plus charmé de son savoir et de ses entretiens, l'attacha à 
sa personne comme secrétaire, en lui faisant entrevoir l'ob- 
tention d'un bénéfice, qui semble être toujours resté à l'état 
de promesse. 

On aimerait à être mieux renseigné sur ces années, les plus 
belles peut-être de la vie de Rabelais et les plus heureuses, 
puisqu'elles n'ont pas d'histoire. On voudrait connaître, 
autrement que par quelques vers de Jean Bouchet, les 
réunions de lettrés à Fontaine-le- Comte (Vienne) où le bon 
Tourangeau devisait « au clair matin » près d'une source 
limpide, avec le maître du logis, « le noble Ardillon », et 
ses amis, le voyageur Quentin, le cordeher Trojan, le légiste 
Nicolas Petit. On désirerait surtout un peu de lumière sur 
le séjour à Ligugé, dont Geoffroy d'Estissac était prieur, 
et où il s'entourait, comme les prélats itahens de la Renais- 
sance, de toute une cour d'érudits et de poètes. 

Que dura cette vie charmante dans les thélèmes poitevines? 
Des mois ou des années? Nul ne le saurait dire. Mais il est 



12 — VIE DE RABELAIS 

probable que Rabelais mit à profit ces loisirs exempts de 
soucis matériels pour acquérir ce savoir encyclopédique qui 
devait faire l'admiration de ses contemporains, et s'initier 
à l'étude de la médecine, sa science préférée. Puis, entraîné 
par son humeur vagabonde, il endossa la soutane de prêtre 
séculier, et se mit à voyager, tantôt exerçant le ministère 
sacré,. tantôt utilisant ses connaissances médicales dans les 
maisons de son ordre. C'est ainsi, sans doute, qu'il visita les 
universités d'Angers, de Bourges, d'Orléans, et qu'il arriva 
à Paris en 1528 ou 1529, suivre les leçons de la Faculté de 
médecine. Peut-être même, comme son héros Pantagruel, 
élit-il domicile à l'hôtel ou collège de Saint-Denis, tout près 
des Grands Augustins, dans une maison spécialement consa- 
crée aux novices de l'ordre de Saint-Benoît qui poursui- 
vaient leurs études dans la capitale. 

Ce n'est pas tout à fait ce qu'on peut appeler jeter le froc 
aux orties ! • 

Nous retrouvons Rabelais à la Faculté de médecine de 
Montpellier, où il obtient, presque aussitôt son arrivée, le 
grade de bachelier (26 octobre 1530), et où il professe au 
printemps suivant un cours de trois mois sur les Aphorismes 
d'Hippocrate et VArs parva de Galien. Il y était encore en 
octobre 1531, ayant passé sans doute l'été à excursionner 
dans le Midi, à Narbonne, à Castres, à Agen, avec, comme 
intermède, la représentation de la Femme mute, cette farce 
joyeuse qu'il joua à Montpellier avec ses amis Ant. Saporta, 
Guy Bourguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, 
François Robinet, Jean Perdrier. 

Quelques mois plus tard, emportant une réputation 
médicale bien établie, il partait pour Lyon qui allait être 
pendant dix ans le centre de ses études et sa véritable patrie 
intellectuelle. 

Libraires et imprimeurs lyonnais rivaHsaient à cette 
époque avec leurs confrères parisiens. Les Gryphe, les Juste, 
les Nourry, groupaient autour de leurs presses toute une 
pléiade d'érudits et de gens de lettres, occupés à corriger 
de savantes éditions grecques et latines, ou à mettre au 
goût du jour les monuments de la vieille httérature nationale. 



VIE DE RABELAIS — 13 

La proximité des Alpes, déversant à Lyon un flot incessant 
d'auteurs italiens, en faisait un centre intellectuel moins 
original peut-être, mais à coup sûr aussi actif que Paris. 

Dès ses premiers pas dans cette cité du livre, Rabelais 
est comme grisé. Coup sur coup, il publie une édition des 
Lettres médicales d'un médecin ferrarais Giovanni Manardi 
(juin 1532), une réimpression des Aphorismes d'Hippocrate 
en juillet, le Testament de Lucius Cuspidius en septembre. 
Il met son nom sur un Almanach pour 1533 et une Pronosti- 
cation imitée des oracles en vogue de Nuremberg ou de 
Louvain. Il ne dédaigne même pas, peut-être, de revoir un 
assez piètre livret de colportage populaire : les Grandes et 
inestimables cronicques du grant et énorme géant Gargantua, 
qui met en scène les prouesses d'un héros légendaire remon- 
tant au moins au xv^ siècle. C'est le succès de ce petit 
livre de colportage dont il est plus vendu en deux mois 
que de bibles en neuf ans, qui l'amène à écrire en 1532 les 
Horribles et espouvantables faicts et prouesses du très re- 
nommé Pantagruel, roy des Dipsodes, et, en 1534, la Vie ines- 
timable du Grand Gargantua, père de Pantagruel. 

Les deux premiers chapitres du roman rabelaisien étaient 
nés. 

L'admirable épopée bouffonne ne profita guère tout 
d'abord à son auteur. Le bénéfice des éditions successives, 
alla, selon l'usage du temps, aux imprimeurs, et Rabelais 
ne connut peut-être même pas la gloire littéraire, car ni l'un 
ni l'autre des deux livrets ne parut sous son nom. Sur le 
Pantagruel il anagrammatisa François Rabelais en « Alcofri- 
bas Nasier », et sur le Gargantua il se dit « abstracteur de 
quintessence ». Mais, en revanche, ses publications savantes, 
aujourd'hui plus sévèrement jugées, lui valurent des résultats 
appréciables et immédiats. 

Grâce à elles, au mois de novembre 1532, les conseillers 
du grand hôpital de Lyon l'attachèrent à leur établissement, 
bien qu'il n'eût encore que le grade de bacheher et qu'il ne 
prît le titre de docteur que par un abus assez général à 
l'époque. Il vit grandir sa réputation de médecin érudit. 
Des dissections anatomiques — une curiosité pour l'époque — 



14 — VIE DE RABELAIS 

lui valurent un renom de novateur avisé. Quant à sa qualité 
d'humaniste, la lettre fameuse qu'il adressa à Erasme, le 30 
novembre 1532, atteste en quelle estime le tenaient les plus 
grands esprits de son temps. 

Est-ce à cette période de sa vie qu'il faut rapporter la 
naissance de ce jeune Théodule, de ce fils mystérieux qui 
mourut à deux mois, après avoir vu des cardinaux romains 
incliner leur pourpre sur son berceau? Touchante énigme 
posée par des vers de Boyssonné, docte professeur à la faculté 
de Toulouse: « Lugdumim patria, at pater est Rahelœsus,... 
Lyon est sa patrie, Rabelais est son père ; qui les ignore tous 
les deux ne connaît pas deux grandes choses en ce monde ! » 

Dans tous les cas, c'est de ce séjour à Lyon que date 
l'amitié de Rabelais avec Etienne Dolet, et les premiers 
témoignages de la protection des frères du Bella3^ Faveur 
si étroite, si longtemps soutenue, que les biographes, pour 
l'expHquer, l'ont fait remonter à une camaraderie de collège 
au couvent de la Baumette ! 

Au milieu de janvier 1534, Jean du Bellay, évêque de 
Paris, envoyé à Rome comme ambassadeur près du Saint- 
Siège, attacha le médecin de l'Hôtel-Dieu à sa personne et 
l'emmena en Italie. Ils y restèrent deux mois, l'évêque à 
négocier sur le divorce du roi d'Angleterre, Rabelais à visi- 
ter la ville des papes avec ses amis Nicolas Leroy et Claude 
Chapuis, et à s'enquérir des plantes et des curiosités natu- 
relles du pays. Même, il avait fait le projet de composer 
une description complète de Rome, dont il était arrivé à 
connaître jusqu'à la moindre ruelle, quand un antiquaire 
milanais le devança. L'ambassade revenue à Lyon, au 
miheu de mai, la Topographia antiqucB Ror/icB.de Marliani 
était prête à paraître. Rabelais dut se contenter d'en donner 
une édition revue et complétée qui parut chez Gryphe quatre 
mois plus tard. 

Voilà le médecin revenu au chevet de ses malades « très 
précieux», auprès de qui, disons-le à son honneur, il s'était 
fait régulièrement remplacer. Mais une nouvelle absence, 
au début de 1535, motivée par les mesures de rigueur prises 
contre les suspects de luthéranisme, obligea les recteurs de 



VIE DE RABELAIS — 15 

l'hôpital à chercher un nouveau médecin. Le 5 mars, après 
avoir patienté quelque temps, sur l'assurance que Rabelais 
était à Grenoble et qu'il n'allait pas tarder à regagner Lyon, 
on lui donna un successeur. 

Maître François se consola en repartant au milieu de l'été 
pour l'Italie avec Jean du Bellay, devenu cardinal. Il s'arrêta 
à Ferrare, à la cour de la duchesse Renée de France, où se 
trouvaient Clément Marot et Lion Jamet, contraints à l'exil 
par l'affaire des « placards ». Il visita Florence, émerveillé 
« de la structure du dôme, de la somptuosité des temples et 
palais magnifiques ». Il reprit surtout à Rome sa vie d'obser- 
vateur curieux, en « compagnie de gens studieux, amateurs 
de pérégrinités », comme le voyageur André Thevet à qui il 
servit de guide et d'introducteur. Un jour il assistait à 
l'entrée d'Alexandre de Médicis, une autre fois la maison 
du pape allait au-devant des ambassadeurs vénitiens. A tout 
instant on s'attendait à l'arrivée de Charles- Quint. La ville 
était pleine d'Espagnols. On abattait éghses et palais pour 
préparer une voie triomphale à César. 

Puis c'étaient les entrevues diplomatiques auxquelles le 
cardinal du Bellay le faisait assister, les démarches en cour 
de Rome pour les affaires de l'évêque de Maillezais, les 
fleurs ou les légumes nouveaux à envoyer à son protecteur 
pour les jardins de Ligugé ou de l'Hermenaud. C'étaient 
surtout les sollicitations et les supphques nécessitées par la 
régularisation de sa propre situation monastique. 

TeUe fut la vie de Rabelais jusqu'au printemps de 1536. 
Quand il rentra en France, il emportait une absolution 
du pape Paul III, conçue dans les termes les plus honorables, 
avec permission de pratiquer librement l'art de la médecine, 
et de reprendre l'habit de Saint-Benoît dans un monastère 
de l'ordre autre que celui de Maillezais. 

Cette clause visait l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés, 
dont Jean du Bellay était abbé, et où il offrit asile à son 
protégé, sous une règle religieuse d'autant moins sévère que 
le monastère, venant d'être érigé en collégiale, maître 
François devint chanoine prébende. 

Il est à croire qu'il pa?«a quelque temps dans « ce paradis 



16 — VIE DE RABELAIS 

de salubrité, aménité, sérénité, commodité, délices et tous 
honnêtes plaisirs d'agriculture et de vie champêtre ». Au 
moins le trouve-t-on à Paris, en février 1537, parmi les 
convives d'un banquet offert à Etienne Dolet, qui venait 
d'être gracié d'une accusation de meurtre. Les bienfaits du 
cardinal l'ont mis en vue. Il prend place aux côtés de Budé, 
de Marot et des plus renommés humanistes. On le traite 
d'honneur de la médecine. On va jusqu'à dire qu'il peut 
« rappeler les morts des portes du tombeau et les rendre 
à la lumière ». Son habileté dans ses missions d'Italie lui a 
valu le titre envié de maître des requêtes. 

Mais son humeur changeante reprend vite le dessus. On 
a grand 'peine à suivre sa carrière vagabonde. Le voilà à 
Montpellier, où il prend enfin le grade de docteur (22 mai 
1537) , et où il invente un instrument de chirurgie, le glotto- 
tomon. Au milieu de l'été il est à Lyon, et une correspondance 
imprudente avec un personnage de Rome lui vaut une 
fâcheuse affaire et des menaces d'arrestation. A l'automne 
il revient à Montpellier faire le cours obligé « au grand ordi- 
naire », et expliquer les Pronostiques d'Hippocrate, devant 
un auditoire assidu. En juillet 1538 il assiste en qualité de 
maître des requêtes à l'entrevue d'Aigues-Mortes, entre 
François I®^ et Charles- Quint, et suit le roi lorsque la cour 
revient à Lyon en remontant le Rhône. 

Puis nous perdons sa trace. Peut-être faut-il placer ici 
un séjour aux îles d'Hyères où il aurait écrit une partie du 
Tiers livre. Peut-être a-t-il regagné Montpellier dans le 
courant de 1539, car le 13 août, un étudiant de l'Université 
le choisit pour patron. Mais, en 1540, nous le retrouvons, 
d'une façon certaine et pour la troisième fois, en Italie. 

A ce voyage, il accompagne en quaUté de médecin le frère 
cadet du cardinal du BeUay, Guillaume de Langey, gouver- 
neur de Turin et vice-roi de Piémont. Les lettres du savant 
Pellicier, évêque de Montpellier et ambassadeur à Venise, 
nous le montrent occupé avec ce prélat à la recherche de 
manuscrits hébraïques, syriaques et grecs pour la biblio- 
thèque du roi, et jouissant de la plus entière confiance de 
son maître. Une nouvelle imprudence de plume, qui lui fit 



VIE DE RABELAIS — 17 

confier à un ancien ami, Barnabe de Voré, des secrets d'im- 
portance, ne lui aliéna pas cette bienveillance, mais il dut 
rentrer en France au mois de décembre, pour empêcher 
l'afïaire d'avoir des suites fâcheuses. 

Au printemps, il est de retour à Turin, dans cette petite 
cour de Français italianisants, où François Errault, plus 
tard garde des sceaux, Guillaume Bigot, Claude Massuau, 
et surtout Etienne Lorens, seigneur de Saint-Ayl, sont pour 
lui des amis de tous les instants. Il ne quitte le Piémont 
qu'à la fin de l'année, lorsque Langey rentre en France pour 
aller rendre compte de sa mission à la cour (novembre 1541). 

On passe les Alpes, on s'arrête à Lyon. Rabelais remet à 
l'imprimeur Sébastien Gryphe les Stfataghnes, c'est-à-dire 
prouesses et ruses de guerre, de Guillaume du Bellay, qu'il 
avait composés en latin et que Claude ]Massuau avait mis 
en français. Il surveille en môme temps chez Juste la réim- 
pression des deux premiers livres de son roman, dont il sup- 
prime les passages qui pouvaient lui attirer les foudres de 
la Sorbonne. L'anonymat, évidemment, était depuis long- 
temps percé : le médecin tourangeau de 1532, devenu main- 
tenant un personnage et comme il le dirait lui même : 
K Monsieur du Rabelais » jugeait prudent de ménager les 
puissances. Faute d'avoir tenu compte de ces prudentes 
modifications dans une édition subreptice, Dolet s'attire la 
colère de l'auteur, et sous le masque de l'imprimeur se voit 
traité, par son ancien ami, avec une rigueur extrême. 

Pendant que Langey reste à Paris, 'Rabelais va se reposer 
aux environs d'Orléans, au château de Saint-Ayl, où Etienne 
Lorens lui offre une plantureuse hospitalité. Il lit Platon, 
il écrit à ses amis d'Orléans, l'avocat Antoine HuUot, l'élu 
Pailleron, le savant Daniel, sans oublier Claude Framberge, 
scelleur de l'évêché, pour les inviter à venir déguster le vin 
du cru et les délicieux poissons de la Loire (mars 1542). 

Cette vie charmante dure jusqu'au mois de mai, où vient 
le moment de regagner l'ItaHe. Plus que jamais Guillaume 
du Bellay a besoin de son médecin : sa santé chancelante va 
de mal en pis. En octobre, se sentant plus gravement atteint, 
le « bon seigneur » demande son rappel, et le 13 novembre 

RABELAIS — I S 



18 _ VIE DE RABELAIS 

il dicte son testament où Rabelais se trouve compris pour 
une rente de 150 livres tournois, en attendant un bénéfice 
d'un produit double. Toute la maison reprend la route de 
France et passe les monts en plein hiver. A Lyon, Guillaume 
du Bellay refuse de s'arrêter, malgré l'avis des médecins, et 
le 9 janvier 1543 il meurt à Tarare au milieu de ses fami- 
liers et de ses serviteurs consternés. 

« Il m'en souvient, écrit Rabelais dix ans plus tard, et 
encore me frissonne et tremble le cœur dedans sa capsule... 
Amis, domestiques et serviteurs du défunt et tous effrayés 
se regardaient les uns les autres en silence sans mot dire de 
bouche, mais bien tous pensants et prévoyants en leurs 
entendements que de bref seroit France privée d'un tant 
parfait et nécessaire chevalier à sa gloire et protection.» 

Il fallut ramener le corps. Le bon Tourangeau et son ami 
Etienne Lorens conduisirent le cortège funèbre et arrivèrent 
à Saint- Ayl, le 30 janvier, incertains de la direction à suivre. 
L'ordre vint enfin de continuer sur le Mans où les obsèques 
eurent lieu le 5 mars : pendant le désordre du voyage, un 
Allemiand au service du défunt déroba ses papiers que Rabe- 
lais avait renfermés dans les coffres du bagage. 

Cette mort, dont le retentissement fut énorme en France, 
en Italie, et même en Allemagne où Langey avait rempli 
d'importantes missions, privait maître François d'un puissant 
protecteur, mais en même temps elle lui donnait la notoriété 
qui s'attache toujours à quelqu'un qui vient d'être mêlé à 
de grands événements. Cependant l'effet ne s'en fit pas 
sentir sur-le-champ, car pendant plus de deux ans rien ne 
nous parle de Rabelais. Tout porte à croire que, sans quitter 
le service des du Bellay, il se rapprocha de ses amis du Poi- 
tou, qu'il n'avait jamais oubliés. L'évêque de Maillezais était 
mort (1543), mais son neveu et héritier Louis d'Estissac 
continuait les bons offices du prélat, et c'est sans doute à 
son château de Coulonges-les-Royaux (Deux- Sèvres) ou de 
la Brosse (Charente- Inférieure) que l'auteur de Pantagruel 
chercha à oubher dans le calme et la retraite tant de tra- 
giques événements. Il se mit en devoir de terminer son 
troisième livre. 



VIE DE RABELAIS — 19 

Au mois de septembre 1545 la composition en était assez 
avancée pour qu'il dût songer à solliciter un privilège du 
roi. Il l'obtint dans les termes les plus flatteurs, malgré 
l'opposition de la Sorbonne, réduite au silence par l'inter- 
vention de Marguerite de Navarre, et par la lecture de son 
livre que fit à François I^r Pierre Duchâtel, évêque de Tulle. 
Fort de l'approbation royale, Rabelais mit pour la première 
fois son nom sur le titre. 

Il avait alors dépassé la cinquantaine. Il était connu comme 
médecin, comme diplomate, comme légiste, comme huma- 
niste et comme poète, mais ses amis seuls songeaient, et 
pour cause, à le louer d'avoir mis au monde un roman 
immortel. Il avait enrichi ses imprimeurs. La gloire d'avoir 
écrit Gargantua et Pantagruel ne lui arrivait que six ans 
avant sa mort. 

Quand le Tiers livre parut à Paris, chez Chrestien Wechel, 
en 1546, Rabelais était sur la route d'Allemagne, fuyant la 
réaction qui venait de se déchaîner et allait aboutir au 
supplice d'Etienne Dolct. Au mois d'avril on le trouve à 
Metz, sans doute chez son fidèle Saint- Ayl qui y possédait 
une maison et des bois. Une place de médecin stipendié de 
la ville, à 120 livres d'appointements, lui permet, en « vivo- 
tant » aussi frugalement que possible, de s'entretenir « hon- 
nêtement » et de faire honneur à la maison dont il « était 
issu à sa départie de France ». 

C'est en ces termes que le 6 février 1547 il s'adresse au 
cardinal du Bellay pour lui demander des secours. Mais 
la réponse à sa supphque n'a pas le temps d'arriver qu'éclate 
comme un coup de foudre la mort de François I^r, boule- 
versant toutes les charges de la cour et envoyant le cardi- 
nal à Rome avec la surintendance des affaires royales. 

Rabelais rentra-t-il à Paris, comme une allusion au duel 
fameux de la Chataigneraye et de Jarnac semble l'indiquer? 
Alla-t-il rejoindre son protecteur en Italie et laissa-t-il 
prudemment la frontière entre lui et ses ennemis, qui ne 
parlaient rien moins que de le brûler avec ses Hvres? Cette 
dernière conjecture est la plus plausible : c'est sans doute 
un messager qui porta à l'imprimeur les premiers chapitres 



20 — VIE DE RABELAIS 

du Quart livre, parus à Lyon dans les premiers mois de 

1548. 

En tout cas, Rabelais était certainement à Rome avant 
le mois de juin 1548, et il y était encore au printemps 
suivant lorsque le cardinal donna sa fête fameuse en l'hon- 
neur de la naissance du duc d'Orléans, fils d'Henri II et de 
Catherine de Médicis {mars 1549). Féerie merveilleuse, 
composée de combats sur terre et sur eau, de courses de 
taureaux, de défilés de troupes, de tableaux mythologiques, 
de festins, de feux d'artifice dont maître François, sans doute 
un des principaux organisateurs, fit imprimer le récit par 
Gryphe sous le titre de Sciomachie! 

Ce dernier séjour au delà des monts, sans doute aussi 
fécond pour Rabelais que les précédents, est celui sur lequel 
nous sommes le moins bien renseignés. Autant dire que nous 
n'en savons rien. Au mois de novembre 1549 le cardinal, 
qui s'était mis en route pour la France, reçoit l'ordre de re- 
venir à Rome et d'assister au conclave. Rabelais le devance 
à Paris, rapportant au complet le manuscrit du Quart livre. 

Cette fois, m^aître Alcofribas pouvait se croire à l'abri des 
inconstances du sort. Avec son bon sens aiguisé de finesse 
qui lui fit toute sa vie garder un pied dans les deux camps, 
il s'était assuré la protection des nouveaux conseillers du roi 
Henri II, du cardinal de Guise, chef de la faction catholique, 
et du cardinal de Châtillon, manifestement incliné vers la 
Réforme. Il vivait tranquille au château de Saint-Maur où 
le cardinal, revenu malade d'Italie, récompensait les soins 
de son médecin en lui faisant obtenir les cures de Saint- 
Christophe du Jambet, au diocèse du Mans, et de Meudon 
(18 janvier 1550). Le 6 août 1550,1e roi avait gracieusement 
accordé un privilège pour le Qîiart livre, qui servait sa poli- 
tique gallicane du moment. 

Mais Rabelais ne devait pas, cette fois plus que les 
autres, échapper à ses ennemis sorbonnicoles. Le Quart livre, 
le plus hardi de son œuvre, était à peine mis en vente 
(28 janvier 1552) que la Faculté de théologie le censurait, 
et comme Henri II dans l'intervalle avait fait sa paix avec 
Rome, le Parlement condamna ses attaques contre la pa- 



V HOMME ET L'ŒUVRE — 21 

pauté et les sacro-saintes Décrétales. Parmi les douze juges 
qui siégeaient ce jour- là, figurait André Tiraqueau, l'ami 
de Fontenay-le-Comte, celui que maître François appelait 
X le bon, docte, sage, tant humain, tant débonnaire et équi- 
table ». 

Nous voici à la fin de la carrière. L'incertitude qui entoure 
la naissance du grand Chinonais enveloppe ses dernières 
années. Tout porte à croire qu'elles furent troublées. Malade 
(on n'en peut douter en voyant avec quelle ferveur il demande 
et souhaite la santé au début de son Quart livre), persécuté 
à la fois par les protestants et la Sorbonne, on ignore où il 
abrita ses derniers jours. Le bruit de son emprisonnement 
courut même parmi ses amis à la fin de 1552. Le 9 janvier 
1553, il résigna ses cures, et le 9 avril 1553, selon un épita- 
phier manuscrit de l'église Saint-Paul, il mourut à Paris, 
dans une maison de la rue des Jardins. 

Le cardinal du Bellay alla prendre à Rome sa dernière 
retraite sans son compagnon de vingt ans. 

L'HOMME ET L'ŒUVRE 

On ne chante pas impunément les plaisirs de la table et 
le libre exercice de toutes les fonctions naturelles. 

Rabelais était à peine mort que Ronsard lui composait 
une épitaphe bachique qui allait fixer pour des siècles sa 
physionomie de Silène bouffon : 



Jamais le soleil ne l'a veu 

Tant fut-il matin qu'il n'eust beu. 

Et jamais au soir la nuit noire, 

Tant fut tard, ne l'a veu sans boire. 

Car altéré sans nul séjour 

Le gallant boivoit nuit et jour. 

Mais quand Tardante canicule 
Ramenoit la saison qui brûle. 
Demi-nus se troussoit les bras. 
Et se couchoit tout plat à bas 
Sur la jonchée, entre les taces, 
Et parmi les escuelles grasses 



22 — VIE DE RABELAIS 

Sans nulle honte se souillant, 
AUoit dans le vin barbouillant 
Comme une grenouille en la fange. 

Ronsard, qui avait puisé ses principaux traits dans l'Antho- 
logie grecque où ils s'appliquent à Anacréon, ne prenait sans 
doute pas au sérieux son amplification poétique. Mais la 
carrière de maître François était trop mal connue pour que 
la postérité pût faire la part de la vérité dans ce portrait 
du bon biberon. Le tableau s'adaptait à merveille à certains 
héros du roman. Il n'en fallait pas plus pour qu'on l'ap- 
pliquât à l'auteur. La légende du Rabelais bouffon et gail- 
lard était née. 

Elle se développa avec une rapidité et une ampleur sur- 
prenantes. Anecdotes, traits plaisants, bons mots, se grou- 
pèrent autour des rares détails exacts qui surnageaient, 
composant pour la légende une figure de moine buveur et 
charlatan presque impossible à détruire. On le représenta, 
au couvent de Fontenay, mêlant au vin des frères des drogues 
aphrodisiaques, ou à Paris, déguisé d'une robe verte et d'une 
fausse barbe, répondant au chancelier Duprat en autant 
de dialectes que Panurge à Pantagruel. On le figura à Rome, 
s'offrant, en guise de saint, à la vénération des fidèles et 
scandalisant le pape par de grossières irrévérences. On 
l'imagina à Lyon feignant un complot contre les jours du 
roi pour se faire arrêter et ramener à Paris sans bourse délier : 
• — le quart d'heure de Rabelais ! 

Les derniers moments, surtout, eurent le singulier privilège 
de multiplier les bons mots. Il demande à mourir dans un 
froc ou domino de bénédictin, à cause de cette parole du 
psalmiste : Beati qui moriuntur in Domino. Il dit en voyant 
le prêtre lui apporter la communion : « Je crois voir mon 
Dieu tel qu'il entra à Jérusalem, triomphant et porté par 
un âne. » Il fait ce testament burlesque : « Je n'ai rien, je 
donne le reste aux pauvres, «et meurt sur ce mot de la fin : 
« Tirez le rideau, la farce est jouée. » 

Est-il besoin de faire remarquer l'invraisemblance de cette 
légende, en contradiction avec tout ce que nous savons 



L'HOMME ET L'ŒUVRE — 23 

maintenant de la vie de Rabelais? Est-ce là le maître des 
requêtes du roi, le protégé de Marguerite de Navarre, le 
familier des princes de l'Église et des plus grands seigneurs 
de son temps, le correspondant d'Erasme, de Budé, Tami 
des Tiraqueau, de Bouchet, de Pélicier, des plus graves et 
des plus doctes humanistes? Tant de preuves d'estime et 
de considération ne pouvaient aller à un histrion buveur et 
bouffon. Les contemporains n'auraient su se tromper aussi 
grossièrement. 

Des critiques modernes, en parlant du grand Tourangeau, 
sont tombés dans une erreur contraire. Pour réagir contre 
le travestissement bachique de la Pléiade, ils ont donné à 
leur personnage une figure de censeur austère, de philosophe 
chagrin, qui lui va, faut-il le dire ? encore moins que l'autre. 

Ils en ont fait un réformateur à outrance, un démoHsseur 
du vieux monde, ébranlant de son rire immense les piliers 
de l'édifice social, un précurseur de la Révolution française, 
annonçant dès le xvi^ siècle la chute de l'ancien régime et 
la Déclaration des droits de l'homme. Janus à double face, 
il n'aurait pris le masque comique que pour débiter impu- 
nément de dangereuses vérités. Il aurait contrefait l'insensé 
comme Brutus pour échapper aux tyrans, et semé l'ordure 
dans son hvre pour en dégoûter ses lecteurs, à la façon de 
Solon simulant l'ivresse. 

C'est, avouons-le, bien mal connaître maître Alcofribas que 
de prendre son rire pour un déguisement. La sympathie qu'il 
manifeste pour les bons vivants, pour les repas plantureux, 
pour les tours même les plus risqués de ses mauvais sujets, 
est trop \'ive pour être feinte. Elle présente un accent de 
sincérité que l'art le plus consommé serait impuissant à 
simuler. Le rire est le fond même du caractère de Rabelais. 
Son génie, c'est la belle humeur. 

Quant à son action sociale immédiate, il faut sans doute 
en faire son deuil. Jamais homme de cette valeur n'exerça 
moins d'influence sur les contemporains. Beaucoup connais- 
saient le médecin et le savant. Bien peu l'auteur de Gar- 
gantua et de Pantagruel. Ceux qui savaient que maître 
Alcofribas Nasier et le maître des requêtes du roi ne faisaient 



24 — VIE DE RABELAIS 

qu'un, voyaient dans son livre un amusement d'honnêtes 
gens, un divertissement d'après souper. Rabelais n'était 
dangereux pour personne. A peine trouvait-on parfois qu'il 
parlait et surtout qu'il écrivait un peu trop. 

Le moyen de prendre au sérieux ses réformes ! L'auteur 
lui-même y croit-il bien quand il les date d'Utopie? On le 
sait ami de l'ordre, praticien prudent, prêchant le retour à 
l'antiquité comme source de toute science, linguiste savant, 
ennemi des nouveautés dans le langage et dans les mœurs, 
champion déclaré de la httérature du passé, jusque dans les 
pronostications et les romans de chevalerie. Y a-t-il vrai- 
ment là de quoi révolutionner un siècle? 

Les protestants, remarquons-le, ne s'y trompèrent guère. 
Si les « démoniacles Cal vins, imposteurs de Genève » uni- 
rent leurs invectives contre l'auteur de Pantagruel, c'est 
qu'il avait refusé de les suivre dans leur action réformatrice, 
qu'il les avait abandonnés en route pour rester avec les 
modérés. 

Et voilà le véritable Rabelais qui nous apparaît. Ni 
bouffon, ni démohsseur, esprit merveilleusement pondéré, 
comme le climat de sa benoîte Touraine, avide de tout savoir 
et de toute science, mais, comme beaucoup de savants, 
ami de son repos et peu désireux de compromettre la sécurité 
de ses chères études dans les luttes politiques et religieuses. 
EquiHbriste à la façon d'Erasme, il sait, avec une oppor- 
tunité que nous voudrions peut-être moins habile, se con- 
ciUer l'amitié des grands dans tous les partis. Il gouverne 
sa barque en prenant les événements du bon côté et les gens 
tels qu'ils sont, excellent exemple à donner à une époque 
où les flammes du bûcher de Servet répondent à l'autodafé 
de Dolet, où l'on va bientôt s'égorger au nom de la Réforme 
et de la Ligue. 

Tel est l'homme, ou plutôt tel nous pouvons nous le 
figurer d'après le peu que nous savons de sa vie. Son œuvre, 
au moins, s'offre à nous presque entière et nous permet 
d'embrasser sous toutes ses faces son admirable talent. 

Roman satirique ! il faut bien lui laisser ce nom, puis- 



L'HOMME ET L'ŒUVRE — 25 

que le mot humour — ne l'a-t-on pas déjà remarqué? — 
n'existe pais dans la langue française, et que nous avons 
peine à nous imaginer une œuvre où l'auteur aurait accu- 
mulé les peintures les plus plaisantes des hommes et des 
choses de son temps sans autre but que de donner carrière 
à son humeur joviale et à son plaisir de raconter. Mais le 
roman rabelaisien ne connaît ni le fiel ni la passion. Il reste 
bien au-dessous des attaques virulentes des libres prêcheurs 
du xv^ siècle, des invectives d'Olivier Maillard, des pam- 
phlets d'Ulric de Hutten et des protestants. 

Bienheureux, a-t-on dit, le pays qui serait gouverné par 
des géants comme Gargantua et Pantagruel ! Les plaideurs, 
pourrait-on ajouter, qui auraient affaire à Perrin Dandin, et 
même à cette âme simple et candide de Bridoye, ne seraient 
pas non plus bien à plaindre, tant Rabelais a' tracé avec 
bonhomie ces figures de la petite judicature à laquelle 
appartenait son père. 

Les moines? Certes il les fustige de temps à autre avec une 
vivacité où l'on devine quelque rancune personnelle. Mais 
ne sent-on pas au fond qu'il leur garde une sympathie 
involontaire? Ne restent-ils pas pour lui les « béats pères »? 
Ne fait-il pas cause commune avec eux contre les femmes? 
Ne garde-t-il pas une complaisante indulgence pour leurs 
grasses plaisanteries, leur paresse, leur gourmandise? Ne 
fait- il pas surtout de frère Jean son héros préféré, l'âme et 
la joie du roman? 

Même pour la papauté — exception faite de Vile sonnante 
qui comme l'épisode des Chats fourrés ne nous est certaine- 
ment pas parvenue dans sa rédaction définitive — Rabelais 
ne peut en vouloir beaucoup à cette cour romaine où il a 
puisé des souvenirs inoubliables. S'il condamne en bon 
gallican, et sans doute d'accord avec le roi, la simonie, le 
trafic des indulgences, l'abus des dispenses, c'est presque 
de la tendresse qu'il montre pour ces « bons christians » 
de papimanie et pour le père Hypothadée. 

Le roman rabelaisien est donc mieux qu'une satire, c'est 
une œuvre humaine, sans système ni parti pris. Maître 
François peint les hommes et les choses de son temps, à peu 



26 — VIE DE RABELAIS 

près tels qu'ils se présentent. Sans doute il en exagère plai- 
samment les côtés ridicules : il faut bien rire, c'est le propre 
de l'homme. Mais tout ce qu'il écrit, il l'a vu. C'est de 
l'observation vécue. 

Voyez ses héros! Où trouver des figures plus vivantes, 
plus humaines que Panurge, frère Jean, tous les amis du 
sage Pantagruel? Les personnages épisodiques eux-mêmes, 
qui n'apparaissent que dans une anecdote, une historiette, 
an trait, laissent cependant en nous des silhouettes ineffa- 
çables. On sent qu'ils ont existé, que l'auteur les a connus, 
qu'il s'est attablé avec eux, qu'il les a fait causer comme 
Molière les siens, qu'il les a fait passer tout vifs dans sa 
comédie avec leurs moindres particularités de mise, d'allure 
ou de langage. Il n'est pas jusqu'au lieu de l'action qui ne 
soit réel. Ici, c'est Paris, la vieille cité du moyen âge avec 
ses rues illustrées par les exploits de Villon et de ses co- 
quillards ; là, la benoîte Touraine, le Chinonais avec la De- 
vinière et la petite vallée de la Vède où s'est passée son 
enfance ; ailleurs c'est Poitiers, Orléans, Bourges, vingt 
autres villes que son humeur vagabonde, lui a fait connaître. 
Même quand le caprice l'emporte dans des pays imagi- 
naires, il emprunte des éléments réels à la géographie de 
son temps, et compose, avec de l'observation et de la cou- 
leur locale, ses tableaux les plus fantaisistes. 

Sans doute, sur cette trame soHde, Rabelais a semé les 
dessins les plus inattendus. Il a ajouté à ses portraits l'em- 
preinte de son puissant génie, mais n'y cherchez ni sym- 
bole ni sens abscons. On ne fonde pas, a-t-on dit très 
justement, une doctrine et une satire sociale quand on 
n'emploie à écrire « autre temps que celui qui était établi 
à prendre sa réfection corporelle, savoir est, beuvant et 
mangeant ». 

Voilà la vérité. C'est Rabelais qui nous en instruit. Il a 
dicté Gargantua et Pantagruel, — exception faite pour le 
Tiers livre — non pas en mangeant et en buvant — gar- 
dons-nous de prendre une boutade à la lettre, — mais en 
laissant courir Hbrement son imagination et sa fantaisie, 
changeant le lieu de la scène sans nous en avertir, oubliant 



U HOMME ET V ŒUVRE — 27 

dans un livre ce qu'il avait annoncé dans l'autre, commen- 
çant un chapitre par des facéties de songe-creux, et, tout 
à coup, se laissant entraîner aux plus hautes et plus graves 
émotions. 

Non. La merveilleuse et burlesque épopée ne sent pas 
l'huile. C'est l'inspiration heureuse d'un génie en belle 
humeur qui s'est laissé aller à écrire comme il parlait avec 
ses amis. Mettez en regard les publications savantes, les dédi- 
caces, les lettres, les poésies, cette Sciomachie d'allm-e offi- 
cielle, ces morceaux travaillés sur lesquels il comptait peut- 
être pour passer à la postérité. Tout paraît terne, sec, 
ennuyeux à périr. C'est une éclipse. 

Il y a bien, il est vrai, les citations, qui entretiennent cette 
illusion de patiente élaboration. Quelle multitude d'auteurs 
cités! L'antiquité latine et grecque, l'Ecriture sainte, les 
Pères de l'Eglise, tout y passe avec l'indication du livre, 
du chapitre, du passage ! L'érudition paraît immense, déme- 
surée et elle l'est en réalité. Mais regardez de près. Vous 
verrez que souvent Rabelais ne fait pas ses recherches lui- 
même et qu'il puise tout simplement ses citations dans 
les polygraphes anciens ou les humanistes contemporains. 
S'agit-il de conter l'histoire du fou et du rôtisseur? Il in- 
voque Jo. André, un rescrit papal, le Panormitain, Barbatia 
et Jason. Il n'oublie que de citer Tiraqueau à qui il a em- 
prunté toutes ses références. Veut-il discuter la légitimité 
d'un enfant né après la mort du père? Il fait appel à Hip- 
pocrate, Pline, Plante, Varron, Censorinus, Aristote, Aulu- 
Gelle, mais il ne nous dit pas que c'est ce dernier auteur 
qui lui a fourni tout son bagage de science. 

Et ce sont là les moindres emprunts que Rabelais se 
permette. On a écrit des volumes pour faire la hste de tout 
ce qu'on a cru lui voir emprunter à autrui. U Utopie de 
Thomas Morus, l'Histoire macaronique de Folengo, le Songe 
de Polyphile de Colonna, les Adages d'Erasme, Villon, la 
Farce de Pathelin, les nouvellistes itahens, les fabhaux fran- 
çais, les romans de chevalerie : il puise partout. Non con- 
tent de s'inspirer de ses devanciers et de leur emprunter leurs 
inventions, il insère même dans son œuvre des passages 



28 — VIE DE RABELAIS 

textuellement reproduits de Geoffroy Tory, du poète Crétin, 
de Mellin de Saint-Gelais. Si l'on ne tenait compte des ha- 
bitudes du xvi^ siècle, on ferait de Rabelais le plus au- 
dacieux ou le plus inconscient des plagiaires. 

Mais si notre grand écrivain, comme beaucoup de ses con- 
temporains, a été moins préoccupé de trouver du nouveau 
que de dire en meilleurs termes ce que d'autres avaient dit 
déjà avant lui, il faut avouer que son génie l'a merveilleu- 
sement servi. Tous ses emprunts se fondent dans l'ampleur 
du récit. On dirait qu'en passant dans son œuvre, ils de- 
viennent originaux. Il se les est si bien appropriés, il les a 
si bien faits siens, que tous ces aliments divers sont « trans- 
mués en sang précieux ». 

" Tel un grand fleuve, dit M. Brunetière après Michelet, ce 
fleuve de Loire dans les paysages duquel il a toujours aimé 
revivre les impressions de sa jeunesse : ni les obstacles n'en 
arrêtent où n'en détournent le cours; il se grossit, en coulant, 
du tribut des eaux de la montagne ou de la plaine ; ses 
affluents, l'un après l'autre, viennent perdre en lui jusqu'au 
souvenir de leur source natale, et ni les sables, ni les débris 
qu'il emporte à la mer ne réussissent à troubler la limpidité 
de son flot... Ainsi de Rabelais ! La continuité de son récit 
n'en a de comparable ou d'égale que la largeur et la rapidité. 
Ses énormités même s'y noient. Et non seulement ce qu'il 
imite, il n'a pas besoin de le dénaturer pour se l'approprier, 
mais on dirait de ses modèles qu'ils sont nés ses tributaires, 
parce qu'il est poète, c'est-à-dire parce qu'il y a quelque chose 
en lui d'antérieur à ses emprunts. » 

Poète ! Le mot semble étrange appHqué à l'auteur de 
Gargantua et de Pantagruel, et pourtant nulle qualifica- 
tion ne lui convient mieux. Celui qui fut un si piètre ver- 
sificateur, fut un admirable poète en prose, et c'est ce 
qui lui assure dans la Httérature une place que son talent 
de conteur n'aurait peut-être pas suffi à rendre incompa- 
rable. 

Voyez l'œuvre! n'a-t-elle pas comme une allure de poème 
épique ? Ses hvres, qu'on a pu appeler des chants, célèbrent 
des batailles, des festins, des voyages sur mer. Le mer- 



L'HOMME ET L'ŒUVRE — 29 

veilleux y apparaît à chaque pas. A l'exemple des anciens 
dont il est le disciple, il divinise les forces naturelles, la 
santé, l'équilibre du corps et de l'âme, l'énergie de l'action, 
la capacité illimitée du boire et du manger, sans séparer ce 
qui est noble de ce qui est bas, ce qui est l'esprit de ce qui 
est l'ordure, pas plus que ne le fait la nature, ignorante de 
toute fausse pudeur. Créateur de mythes, il met sur pied 
des héros démesurés, fantastiques, nourris d'un vague idéal 
de justice et de bonté, de force surnaturelle et bienfaisante, 
comme les personnages de la Légende des siècles. Il détruit 
des géants et des monstres. Il élève les murs de Thélème 
contre les hypocrites, cagots, sorbonnâtres, précepteurs sco- 
lastiques. 

Et tout autant que l'idée, la poésie transfigure l'expression 
de Rabelais. Il a le don de penser par images : son style est 
en comparaisons, en peintures. Un seul chapitre de Gargan- 
tua, a-t-on dit, contient plus de métaphores que tout un 
recueil de Marot ou l'œuvre entière de Jean Bouchet, et 
toutes ces im.ages, surprenantes de justesse et d'originalité, 
ont à leur service la plus incroyable fécondité verbale, un 
vocabulaire d'une richesse inouïe. Tout y entre, latin, grec, 
hébreu, italien, espagnol, écossais, anglais, patois locaux, 
nomenclature des sciences, termes de métiers. Il appelle 
même l'argot et le vieux fonds gaulois du moyen âge à son 
secours. Quand les mots lui manquent, il en forge de nou- 
veaux, et ces derniers venus sont si bien frappés, si carac- 
téristiques, qu'ils entrent tout vifs dans la langue fran- 
çaise. 

C'est tout cela qui fait l'immortalité de l'œuvre. Humeur 
gauloise, gaîté inépuisable, observation profonde du cœur 
humain, réalisme admirable, richesse incomparable de l'ex- 
pression, toutes ces quahtés, dont une seule suffirait à faire 
la gloire d'un auteur, sont réunies dans le roman rabelai- 
sien. Certes, plus d'un trait s'est émoussé, plus d'un bon 
mot a vieilli. Ce qui fit le charme de plusieurs générations 
nous laisse parfois indifférents. Mais notre admiration n'en 
est pas amoindrie. Comme tous les chefs-d'œuvre, le livre 
de Rabelais continue à vivre de sa vie propre ; il nous appa- 



30 — VIE DE RABELAIS 

raît aujourd'hui dépouillé des exagérations et des rêveries 
dont l'avaient entouré les commentateurs anciens, brillant 
d'une nouvelle jeunesse, transfiguré au feu d'une poésie plus 
large et plus humaine*. 

Henri CLOUZOT. 



Dates. 



1505 
1520 



CHRONOLOGIE 



1495 (?) Naissance de François Rabelais à la Devinière,près de Chinon. 

Synchronismes. — Naissance de Marguerite de Navarre, 1492 ; naissance 
de Clément Marot, 1495 ; victoire de Fomoue, 1495 ; mort de Charles VIII, 
1498. 



I Education à l'abbaye de Seuilly et noviciat à la Baumette (?). 

Sync. — Thomas Monis, l'Utopie, 15 16 ; avènement de François I«», 
victoire de Marignan, 1515 ; Charles-Quint empereur, 15 19 ; Folengo. 
Histoire macaronique, 1520 ; Budé. De Contemptu rerum fortuitarum {Pàn- 
tagruélisrae), 1520. 

1520 ) Séjour au couvent des Cordeliers de Fontenay-le-Comte ; corres- 
1324 \ pondance avec Budé. 

Sync. — Entrevue du Camp du drap d'or, 1520 ; Luther devant la diète 
de Worms, 1521 ; trahison du connétable de Bourbon, 1523. 

1525 ) Séjour à l'abbaye bénédictine de Maillezais et à Ligugé, auprès 

1528 \ de Geoffroy d'Estissac. 

Sync. — Naissance de Ronsard ; exploration de Verazzano en Nouvelle- 
Ecosse, 1524; bataille de Pavie, captivité de François !«», 1525; prise de 
Rome par les Impériaux, 1527 ; Lescot fait les plans du Louvre, 1528 

^^^^ I Etudes médicales à Paris, au collège de Saint-Denis (?), 

Sync. — Edition du Roman de la Rose, par Marot; supplice de Berquin; 
traité de Cambrai, 1529 ; fondation du Collège de France, 1530. 

1530, i«'nov. \ Rabelais est reçu bachelier à Montpellier et y professe "ur 

1531, 24 juin S Galien et Hippocrate. 

Syne. — Marguerite de Navarre, Mirouer de Vâme pécheresse ; mort is 
Louise de Savoie, mère de François l", 1531. 



I. Beaucoup des opinions de cette Introduction ont déjà été émises par des criti- 
ques tels que Brunetière, Gebhart, Stapfer, Abel Lefranc. Nous nous -xcusons de ne 
pas les citer. Leur nom eût reparu à chaque Ligne. 



CHRONOLOGIE — 31 

Dates. 

1532 Arrivée à Lyon, publications savantes (juin à sept.) ; achevé 

d'imprimer des i/orfîôZf's et espoxivantahles faicîs et prouesses... 
de Pantagruel (cet.); iettre à Erasme (30 nov.) ; nomination 
à l'Hôtel-Dieu de Lyon. 

Sync. — R. Estienne. Thésaurus Ungv.CB latina ; Calvin. De la Clémence 
1532. 
1533» 23 octobre. Condamnation de Pantagruel par la Faculté de théologie. 
Syne. — Naissance de Montaigne; mariage du Dauphin et de Catherine 
de Médicis, 1^33. 

1534, fév. et mars. Premier voyage à Rome avec Jean du Bellay ; publica- 
tion de la Vie inestimable du Grand Gargantua (oct.). 

Syra. — Schisme d'Angleterre, mort du pape Clément VII, placards 
contre la messe affichés à Paris, 1534. 

Ï535, mars. Rabelais perd sa place à l'Hôtel-Dieu de Lyon ; départ pour 
Rome avec Jean du Bellay (juillet). 

Sync. — Exil de Clément Marot ; édit de tolérance ; découverte du Ca- 
nada par Cartier, 1535. 

1536. 17 janvier. Bulle d'absolution donnée par Paul III ; retour en France 

(avril). 

Sync. — Mort d'Erasme ; invasion de la Provence par Charles-Quint, 
1536. 

1537. fév. Rabelais assiste à Paris au banquet de Dolet ; licence à Montpel- 

lier (3 avril), doctorat (22 mai) ; cours sur Hippocrate (18 oct.). 
Sync. — Dolet. Commentariorum lingues laiinœ tonii duo (1536-1538) ; 
mariage de Jacques d'Ecosse avec Madeleine de France, 1537, 

1538. avril. Rabelais assiste à l'entrevue d'Aigues-Mortes en qualité de 

maître de i-ç^quétes. 
Sync. — Bonaventure des Périers, Cymbalum mundi, 1538. 

1540, juillet. Séjour à Turin avec Guillaume du Bellay ; Rabelais, 

accusé de divulguer des secrets d'Etat, rentre en France pour 
se justifier (déc). 

Sync, — Charles-Quint à Paris ; mort de Budé ; arrivée de Cellini en 
France, 1540. 

1541, mars. Retour à la cour de Turin ; départ pour la France et passage 

à Lyon (nov.). 

Sync. — Calvin. Institution chrétienne ; expédition de Charles-Quint 
contre Alger, 1541 ; cours d'André Vésale à Pavie (1540-1544). 

1542 Nouvelle édition des deux premiers livres ; séjour au château de 

Saint-Ay (mars) ; retour en Piémont (mai à décembre). 
Syne. — Persécutions contre les luthériens ; concile de Trente, 1542. 

1543, 9 janvier. Rabelais assiste à la mort de Guillaume du Bellay, à 
Tarare, près de Lyon, et à ses obsèques au Mans, (5 mars). 

Sync. — Mort d'Holbein ; alliance entre Charles-Quint et Henri VIII, 
1543 ; mort de Clément Marot à Turin ; invasion de la Champagne par 
les Impériaux, 1544. 



.^2 — CHRONOLOGIE 

Dates. 

1545» 19 sept. Privilège accordé par François I" au Tiers livre. 

Sync. — Le. Maçon. Traduction française de Boccace ; massacre des 
vaudois à Mérindol et Cabrièies, 1545.. 

1546, janv. Publication du Tiers livre; séjour de Rabelais à Metz comn^e 

médecin de l'Hôtel-Dieu (mars). 

Sync. — Tiraqueau. De legibus connubialibus (nouv. éd.) ; mort dfe Lu- 
ther ; supplice de Dolet ; Michel-Ange reprend la construction de Saint- 
Pierre de Rome, 1546. 

1547, 6 fév. Lettre au cardinal du Bellay ; départ de l'Hôtel-Dieu de 

Metz (10 avril). 

Sync. — Mort d'Henri VIII; mort de François I«'; édit contre les blas- 
phémateurs ; Noël du Fail, Propos tustiques ; Martin et J. Goujon, tra- 
duction de Vitruve, i547> 

1548, janv. Publication à Lyon des onze premiers chapitres du Quart livre; 

départ pour Rome avec le cardinal du Bellay (juin). 

Sync. — Du Fail, Baliverneries ; mariage d'Antoine de Bourbon et de 
Jeanne d'Albret ; révolte en Guyenne, 1548. 

1549, 14 mars. Fêtes de la Sciomachie, à Rome ; retour probable en 

France (novembre). 

Sync. — J. du Bellay, Def/ence et illustration de la langue française ; 
mort de Marguerite de Navarre; mort du pape Paul III, 1349. 

1550» 19 juillet. Retour en France du cardinal du Bellay ; privilège ac- 
cordé par Henri II au Quart livre (6 août). 

Sync, — Ronsard, Premières odes ; construction de la fontaine des 
Innocents par J. Goujon, 1550. 

1551, janv. Rabelais reçoit du cardinal du Bellay les cures de Meudon et 

de Saint -Christophe du Jambet. 

Sync. — Guerre contre le pape; édit de Châteaubriant contre les héré- 
tiques, 1551. 

1552, 28 janv. Achevé d'imprimer du Quart livre, à Paris; condamnation 

par le Parlement (i*' mars). 
Sync. — Prise de Metz par Henri II, 1552. 

1553, 9 janv. Résignation des cures; mort de Rabelais (9 avril). 

Sync. — Mort d'Edouard VI d'Angleterre, 1553. 



OPINIONS ET JUGEMENTS SUR RABELAIS 



La Bruyère. D« o«- Marot et Rabelais sont inexcusables d'a- 

vrages dô l esprit, • ' ^> -, -, , , . . 

1687, voir seme 1 ordure dans leurs écrits : tous 

deux avaient assez de génie et de naturel 
pour pouvoir s'en passer, même à l'égard de ceux qui cherchent 
moins à admirer qu'à rire dans un auteur. Rabelais surtout 
est incompréhensible : son livre est une énigme, quoi qu'on 
veuille dire, inexplicable : c'est une chimère, c'est le visage 
d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent 
ou de quelque autre bête plus difforme : c'est un monstrueux 
assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale cor- 
ruption. Où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, 
c'est le charme de la canaille : où il est bon, il va jusques à 
Texquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. 

Notre curé de Meudon, dans son extrava- 

VOLTAïaE, Letlre sur j. . • ■ j n- i i i- / •. 

Pope, 1726. gant et inintelligible livre, a répandu une 

extrême gaieté et une... grande imperti- 
nence ; il a prodigué l'érudition, les ordures et l'ennui. Un bon 
conte de deux pages est acheté par des volumes de sottises : 
il n'y a que quelques personnes d'un goût bizarre qui se piquent 
d'entendre et d'estimer tout cet ouvrage. Le reste de la nation 
rit des plaisanteries de Rabelais et méprise le livre. On le 
regarde comme le premier des bouffons : on est fâché qu'un 
homme qui avait tant d'esprit en ait fait un si misérable usage : 
c'est un philosophe ivre qui n'a écrit que dans le temps de son 
ivresse. 

Voltaire, Lettre à J'ai relu... quelques chapitres de Rabe- 

1760. " ' lais, comme le combat de frère Jean des En- 

tommeures et la tenue du conseil de Picro- 
chole (je les sais pourtant presque par cœur) ; mais, je les ai 
relus avec un très grand plaisir, parce que c'est la peinture dn 
monde la plus vive. Ce n'est pas que je mette Rabelais à côté 



34 — OPINIONS ET JUGEMENTS 

d'Horace ; mais si Horace est le premier des faiseurs de bonnes 
épîtres, Rabelais, quand il est bon, est le premier des bons 
bouffons. Il ne faut pas qu'il y ait deux hommes de ce métier 
dans une nation : mais il faut qu'il y en ait un. Je me repens 
d'avoir dit autrefois trop de mal de lui. 



Chateaubriand, Mé- Cinq OU six écrivains Ont suffi aux be- 

moir es d' outre-tombe, . l^^>^• iji 

livre IX, 1822. soms et a laliment de la pensée ; ces gé- 

nies mères semblent avoir enfanté et allaité 
tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité ; Eschyle, Sophocle, 
Euripide, Aristophane, Horace, Virgile sont ses fils. Dante a 
engendré l'Italie moderne depuis Pétrarque jusqu'au Tasse. 
Rabelais a créé les lettres françaises : Montaigne, La Fontaine, 
MoUère, viennent de sa descendance... 

On renie souvent ces maîtres suprêmes : on se révolte contre 
eux ; on compte leurs défauts ; on les accuse d'ennui, de lon- 
gueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se 
parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur 
joug. Tout tient de leurs couleurs : partout s'impriment leurs 
traces ; ils inventent des mots et des noms qui vont grossir 
le vocabulaire général des peuples ; leurs expressions deviennent 
proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages 
réels, lesquels ont hoirs et lignées. Ils ouvrent des horizons 
d'où jaillissent des faisceaux de lumière ; ils sèment des idées, 
germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des 
sujets, des styles à tous les arts ; leurs œuvres sont les mines 
et les entrailles de l'esprit humain. 



Rabelais ne voulait que jeter à Fa- 
Sainte-Beuve, Cause- 1 • , , , -, . ■>> ^ 

ries du lundi, 185a vance quelques idées de grand sens et d a- 

propos dans un rire immense : ne lui en 
demandez pas davantage. Il y a de tout dans son hvre, et chaque 
admirateur peut se flatter d'y découvrk ce qui est le plus 
analogue à son propre esprit. Mais aussi il s'y voit assez de 
parties tout à fait comiques et franchement réjouissantes 
pour justifier son renom et sa gloire devant tous. Le reste est 
contestable, équivoque, sujet à controverse et à commentaire. 
Les lecteurs qui sont de bonne foi avoueront qu'ils ont peine 
à mordre à ces endroits-là, et même à les entendre. Ce qui est 
incontestablement admirable, c'est la forme du langage, l'am- 
pleur et la richesse des tours, le jet abondant et intarissable 



OPINIONS ET JUGEMENTS — 35 

de la parole. Son français sans doute, malgré les moqueries 
qu'il fait des latinisants et des grécisants d'alors, est encore 
bien rempli et comme farci des langues anciennes, mais il l'est 
par une sorte de nourriture intérieure, sans que cela lui semble 
étranger, et tout, dans sa bouche, prend l'aisance du naturel, 
de la familiarité et du génie. 

MicHELET, Histoire de u n'a rien emprunté qu'au peuple, aux 

France, XV I^ siècle, . .„ x j-x- ti j -4- ^ . ^ , 

la Réforme, 1855. Vieilles traditions. Il doit aussi quelque 

chose au peuple des écoles, aux traditions 

d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue et s'en moque. Tout cela 

vient à travers son œuvre profonde et calculée, comme des 

rires d'enfants, des chants de berceau, de nourrice. 

Navigateur hardi sur la profonde mer qui engloutit les 
anciens dieux, il va à la recherche du grand Peut-être. Il cher- 
chera longtemps. Le câble étant coupé et l'adieu dit à la Légende, 
ne voulant s'arrêter qu'au vrai, au raisonnable, il avance 
lentement, en chassant les chimères. Mais les sciences surgissent, 
éclairent sa voie, lui donnent les lueurs de la Foi profonde. 
Copernic y sera plus tard, et Galilée. Mais déjà l'Amérique 
et les îles nouvelles, déjà les puissances chimiques tirées des 
végétaux, déjà le mouvement du sang, la circulation de la vie, 
la mutualité et la solidarité des fonctions, éclatent dans le Pan- 
tagruel en pages sublimes, qui sous forme légère, et souvent 
ironique, n'en sont pas moins les chants religieux de la Renais- 
sance. 

Victor Hugo, Wii- Rabelais médecin et curé tâte le pouls à 

liam^ Shakespeare, j^ papauté. Il hoche la tête et il éclate de 
rire. Est-ce parce qu'il a trouvé la vie ? 
Non, c'est parce qu'il a senti la mort. Cela expire en effet. 
Pendant que Luther réforme, Rabelais bafoue. Lequel va le 
mieux au but ! Rabelais bafoue le moine, bafoue l'évêque, 
bafoue le pape ; rire fait d'un râle. Ce grelot sonne le tocsin. 
Eh bien ! quoi? J'ai cru que c'était une ripaille, c'est une agonie ; 
on peut se tromper de hoquet. Rions tout de même. La mort 
est à table. La dernière goutte trinque avec le dernier soupir. 
Une agonie en goguette, c'est superbe. L'intestin côlon est roi. 
Tout ce vieux monde festoie et crève. Et Rabelais intronise 
une dynastie de ventres : Grandgou&ier, Pantagruel et Gar- 
gantua. Rabelais est l'Eschyle de la mangeaille, "ce qui est 
grand quand on songe que manger c'est dévorer. Il y a du 



36 — BIBLIOGRAPHIE 

gouffre dans le goinfre. Mangez donc, maîtres, et buvez, et 
finissez. Vivre est une chanson dont mourir est le refrain. 
D'autres creusent sous le genre humain dépravé des cachots 
redoutables ; en fait de souterrain ce grand Rabelais se contente 
de la cave. Cet univers que Dante mettait dans l'enfer, Rabelais 
le fait tenir dans une futaille. Son livre n'est pas autre chose. 
Les sept cercles d'Alighieri bondent et enserrent cette tonne 
prodigieuse. Regardez le dedans de la futaille monstre, vous 
les y revoyez. Dans Rabelais ils s'intitulent : Paresse, Orgueil, 
Envie, Avarice, Colère, Luxure, Gourmandise ; et c'est ainsi 
que tout à coup, vous vous retrouvez avec le rieur redoutable, 
où? dans l'église. Ces sept péchés, c'est le prône de ce curé. 
Rabelais est prêtre ; correction bien ordonnée commence par 
soi-même ; c'est donc sur le clergé qu'il frappe d'abord. Ce 
que c'est que d'être de la maison ! La papauté meurt d'indi- 
gestion. Rabelais lui fait une farce. Farce de titan. La joie 
pantagruélique n'est pas moins grandiose que la gaîté jupité- 
rienne. Mâchoire contre mâchoire, la mâchoire monarchique 
et sacerdotale mange ; la mâchoire rabelaisienne rit. Quiconque 
a lu Rabelais a devant les yeux à jamais cette confrontation 
sévère, le masque de la Théocratie regardée fixement par le 
masque de la Comédie. 



BIBLIOGRAPHIE 

PREMIÈRES ÉDITIONS 

Les horribles et espouvantables faicts et prouesses du très renommé Panta- 
gruel, roy des Dipsodes,fils du grant géant Gargantua, composez nouvellement 
par maisire Alcofrybas Nasier. Lyon, 1532. — La vie inestimable du grand 
Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par Vabstracteur de quinte es- 
sence. Lyon, 1534. — Pantagruel et Gargantua. Lyon, 1537. — Pantagruel et 
Gargantua. Lyon, 1542. — Tiers livre des faicts et dicts héroïques du noble 
Pantagruel, composez par M. Franc. Rabelais, docteur en médtcine et cal- 
loler des Isles Hières. Paris, 1546. — Les Trots livres. Lyon, s. d. — Les 
Trois livres. Valence, 1547. — Le Quart livre des faicts et dicts héroï- 
ques du noble Pantagruel, composé par M. François Rabelais, docteur en 
médtcine et calloîer des Isles Hières (onze premiers chapitres). Lyon, 1548. 
— Le Quart livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, composé 



BIBLIOGRAPHIE — 37 

par M. François Rabelais, docteur en médicine. Paris, 1552. — Les Quatre 

livres, 1553. — Vlsle sonnante, par M. Fra}tçois Rabelais en laquelle 

est continuée la navigation faicte par Pantagruel et autres officiers (seize cha- 
pitres du cinquième livre). 1562. — Le Cinquiesme et dernier livre des faicts 
et dicts héroïques du bon Pantagruel, composé par M. François Rabelais^ 
docteur en médicine, 1564. — Les Cinq livres, 1565. 



PRINCIPALES EDITIONS 



Le Duchat et La Monnoye, 171 1» 5 vol. ; — Le Duchat et Motteux, 
1741, 3 vol.; — Esmangard et Johanneau (édition variorum), 1823-1826, 
9 vol. ; — Burgaud des Marets et Rathery, 1857, 2 vol, ; — P. Jannet, 1867, 
6 vol. ; — Montaiglon et Lacour, 1868, 3 vol. ; — Marty-Lavcaux, 1868-1903, 
6 vol. 

TRADUCTIONS 



Anglaise : W. F. Smith, Londres, 1893, 2 vol. ; — Allemande : G. Régis, 
Leipzig, 1832-41, 2 vol. 



OUVRAGES RELATIFS A RABELAIS 



Abel (C). Rabelais, médecin stipendié de la cité de Metz, Metz, 1870. — 
Albénas (G. d'). Les portraits de Rabelais, Montpellier, 1880. — Bourrilly. 
Rabelais, sa vie et son œuvre, d'après des travaux récents. Revue d'histoiie 
moderne, 1905. — Brémond fD'^). Rabelais médecin, Paris, 1879. — Brunet. 
Recherches sur les éditions originales de Rabelais, 1852. — Brunetière (F.). 
Histoire de la littérature française classique, I, Paris, 1904. — Cartier. 
Numismatique de Rabelais. Revue de numismatique, XIL — Colletet. 
Vie de Rabelats, Genève, 1867. — Delaruelle. Ce que Rabelais doit à 
Erasme et à Budé. Revue hist. littér. XI, 1904. — Fleury. Rabelais et ses 
œuvres, Paris, 1877. — Gebhart (E.). Rabelais, la Renaissance et la Réforme, 
Paris, 1877. — Gordon (R,). François Rabelais et la Faculté de Médecine de 
Montpellier, Montpellier, 1876. — Heulhard (A.). Rabelais, ses voyages en 
Italie, son exil à Metz, Paris, 1891. — Le Double (Dr). Rabelais anatom^te 
et physiologiste, Paris, 1899. — Lefranc (Abel).L« navigations dePantagrucl, 
Paris, 1904. — Lenormant. Rabelais et V architecture de la Renaissance, Pari?, 
1840. — Millet (R.). Rabelais, Paris, 1892. — Plattard. Uœuvre de Rabelais, 
Paris, 1910. — Plan. Bibliographie rabelaisienne, Paris, 1904. — Re- 
villout. Les promoteurs de la Renaissance à Monipellier. Société archcol. 
de Montpellier, série II, vol. 11, 1902. — Sébillot (Paul). Garganitui dans 
les Tradiiicits populaires, Paris, 18S3. — Stapfer. Rabelais, sa persowve, son 
génie^ a son œuvre, Paris, 1889. — Thuasne. Etudes sur Rabelais, Paris, 
1904. — Tilley. François Rabelais, Londres, 1907. 

La Reou< des Etudes Rabelatsiennes (dix volumes, 1903-1913, et tables 
générales), travaux importants sur Rabelais et son temps, par MM. A. Le- 
franc, Clouzot, Boulenger, Plattard, Bourrilly, Barat, Marcel Schwob, Va- 
ganay, Barbîer fils, Smith, Toldo, Dor\t(aux, Emile Picot, Scbneegani., 
Tilley, Sainéan, etc.. 



ICONOGRAPHIE 



On ne connaît aucun portrait contemporain de 
Rabelais. Le type le plus ancien, reproduit sur 
une médaille de la fin du xvi* siècle conservée 
dans la collection Ric'iebé, et sur le petit por- 
trait de la Chronologie Collée gravé par Léonard 
Gaultier vers 1605, représente l'illustre écrivain 
en bonnet et en robe de docteur, la figure pleine 
de dignité, les yeux vifs, la bouche spirituelle, 
entourée d'une barbe assez fournie. Ce type a été 
adopté par les gravures de Michel Lasne (vers 
1630) et de Montcomet (vers 1650). On le re- 
trouve dans le portrait peint au xvii* siècle du 
musée de Châteauroux, et dans celui du musée 
de Versailles, qui appartenait avant 1694 au mé 
decin du duc d'Orléans, Claude Deshais Gendron. 
Tous les autres portraits peints, signalés par les 
commentateurs du xvii* siècle, à Meudon, à Pa- 
ris, au Mans, à Nancy, semblent perdus. 

Un portrait, datant vraisemblablement de la 
même époque et conservé à la Faculté de méde- 
cine de Montpellier, paraît avoir été remplacé 
par une tête de fantaisie. Celui de la bibliothèque de Genève offrirait de 
sérieuses garanties d'authenticité, s'il n'était détérioré par de nombreux 
repeints. 

Un autre type de moine bouffon et bambocheur a donné naissance au ta- 
bleau n» 3166 du musée de Versailles. Il a été gravé par Sarrabat au début 
du xviii® et, comme il répondait mieux à la légende du joyeux curé de 
Meudon, c'est celui que les illustrateurs ont adopté de préférence jus- 
qu'à nos jours. Il va sans dire que nous ne l'avons pas choisi pour notre 
frontispice. 

Pas plus que les tableaux, les bustes anciens n'ont survécu. Il en existe 
un moderne de Gatteaux, à Versailles, et un autre de Robert, sur la fa- 
çade du Louvre. Statues modernes à Chinon et à Tours. 




POJ(n(ATT 

de ta Chronologie Collée 



Anhfn't UTTpHiS-^T^ jf^rfM^'*^ ^rruMtryr^' Ja^CH^ 



AuTooitA.»HE 02 RABELAIS 

(Vacuité de Médecine 
de Montpellier.) 




GARGANTVA 



ArAGH xrxH 



LA VIE 

INESTIMA. 

BLEDVGRAND 
Gargantua, pcrc de 
Pancagruel, iadîsc5« 
pofèe par JL'abfîras 
dcur de quîcc dslcc* 

Ximt plein àc 



i«.DXXXV. 

ÎDdmebe (Tonfoif. 



TITRE DE l'Édition de François 

JUSTE, A LYON (l535)- 



GARGANTUA 
ET PANTAGRUEL 

LIVRE PREMIER 

La vie très horrifique du grand GARGANTUA, 

père de PANTAGRUEL, jadis composée par 

M. Alcofribas, abstracteur de quinte essence. 

Livre plein de pantagrviélisme. 



COMMENT GARGANTUA FUT ONZE MOIS PORTÉ ON^ VENTRE 
DE SA MÈRE. 

GRANDGOUsiER était boii raillard^ en son temps, ai- 
mant à boire net autant qu'homme qui pour lors fût 
au monde, et mangeait volontiers salé. A cette fin, 
avait ordinairement bonne munition de jambons de Mayence 
et de Bayonne, force langues de bœuf fumées, abondance d'an- 
douilles en la saison et bœuf salé à la moutarde, renfort de 
boutargues ', provision de saucisses, non de Bologne, car il crai- 
gnait li boucon* de Lombard, mais de Bigorre, de Longaunay, 
de la Brenne et de Rouergue. En son âge virile, épousa Garga- 
melle, fille du roi des Parpaillos, belle gouge» et de bonne 
trogne, et faisaient eux deux souvent ensemble la bête à deux 
dos, joyeusement se frottants leur lard, tant qu'elle engrossa 
d'un beau fils, et le porta jusques à l'onzième mois. 



Plaisant compère. — 3. Œufs de mulet sécliês. — 4'. Le poison. — 5. Fin< 



42 — LIVRE I 

Car autant, voire davantage, peuvent les femmes ventre 
porter, mêmement quand c'est quelque chef-d'œuvre et per- 
sonnage que doive en son temps faire grandes prouesses, comme 
dit Homère que l'enfant duquel Neptune engrossa la nymphe, 
naquit l'an après révolu : ce fut le douzième mois. Car (comme 
dit A, Celle, lib. III) ce long temps convenait à la majesté 
de Neptune, afin qu'en icelui l'enfant fût formé à perfection. 
A pareille raison, Jupiter fit durer xlviii heures la nuit 
qu'il coucha avec Alcmène, car en moins de temps n'eût-il pu 
forger Hercules, qui nettoya le monde de monstres et tyrans. 

Messieurs les anciens Pantagruéiistes ont conformé* ce que 
je dis, et ont déclaré non seulement possible, mais aussi légitime, 
l'enfant né de femme l'onzième mois après la mort de son mari. 

Hippocrates, lib. de Alimento, Pline, lib. VII, cap.v. Plante, 
in Cisiellaria, Marcus Varro en la satire inscrite le Testament, 
alléguant l'autorité d'Aristotèles à ce propos, Censorinus, lib. de 
Die natali, Aristotèles, lib. VII, cap. m et iv de Nat. animalium, 
GelUus, li. III, cap. xvi, Servius, in Egl. exposant ce mètre ^ 
de Virgile : « Matri longa decem, etc. », et mille autres fols, le 
nombre desquels a été par les légistes accru : //. de suis et legit. 
l. intestato ^ fi., et in Autent. de Restitut. et ea qucB parit in xi 
mense. D'abondant* en ont chafïouré* leur robidilardique » 
loi Gallus, ff. de lib. et posthu., et l. septimo ff. de Stai. homi. et 
quelques autres que pour le présent dire n'ose. Moyennant 
lesquelles lois, les femmes veuves peuvent franchement jouer 
du serre-croupière à tous en vis et toutes restes e, deux mois après 
le trépas de leurs maris. 

Je vous prie par grâce, vous autres mes bons averlans ">, si 
d'icelles en trouvez que vaillent le débraguetter, montez dessus 
et me les amenez. Car si au troisième mois elles engrossent, leur 
fruit sera héritier du défunt, et la grosse * connue poussent har- 
diment outre, et vogue la galée» puisque la panse est pleine ! 
Comme Julie, fille de l'empereur Octavian, ne s'abandonnait 
à ses taboureurs **> sinon quand elle se sentait grosse, à la 
forme que la navire ne reçoit son pilote que premièrement 
ne soit calfatée et chargée. 

Et si personne les blâme de soi faire rataconniculer ^^ ainsi 
sur leur grosse» vu que les bêtes sur leurs ventrées n'endurent 



1. Parlé conformément à. — 2. Vers. — 3. Au surplus. — 4. Barbouillé. — 5- (Ad- 
jectif forgé par Rabelais avec le nom du rat Rodilardus : Ronge-lard). — 6. A tous déâs 
et en risquant tout {ternues de jeu). — 7. Garnements. — 8. Grossesse. — 9. Galère. 
— 10. Tambourineurs. — 11. Rapetasser. 



GARGANTUA — 43 

jamais le mâle masculant, elles répondront que ce sont bêtes, 
mais elles sont femmes, bien entendantes les beaux et joyeux 
menus droits de superfétation, comme jadis répondit Populie, 
selon le rapport de Macrobe, lib. II, Saturnal. 

Si le diavol * ne veut qu'elles engrossent, il faudra tordre le 
douzil 2, et bouche close. 

COMMENT GARGAMELLE, ÉTANT GROSSE DE GARGANTUA, 
MANGEA GRAND PLANTÉ^ DE TRIPES. 

L'occasion et manière comment Gargamelle enfanta fut 
telle, et si ne le croyez, le fondement vous escappe *. Le 
fondement lui escappait une après-dînée, le m® jour de février, 
par trop avoir mangé de gaudebillaux. Gaudebillaux sont 
grasses tripes de coiraux. Coiraoïx sont bœufs engraissés à 
la crèche et prés guimaux. Prés guimaux sont qui portent 
herbe deux fois l'an. D'iceux gras bœufs avaient fait tuer 
trois cent soixante-sept mille et quatorze pour être à mardi- 
gras salés, afin qu'en la prime vère5,ils eussent bœuf de saison 
à tas, pour, au commencement des repas, faire commémoration 
de salures et mieux entrer en vin. 

Les tripes furent copieuses, comme entendez, et tant friandes 
étaient que chacun en léchait ses doigts. Mais la grande diablerie 
à quatre personnages était bien en ce que possible n'était lon- 
guement les réserver, car elles fussent pourries, ce qui semblait 
indécent. Dont «fut conclu qu'ils les bâfreraient sans rien y per- 
dre. A ce faire convièrent tons les citadins de Sinais, de Seillé, 
de la Roche-Clermaud, de Vaugaudray, sans laisser arrière le 
Coudray, Montpensier, le Gué de Vède, et autres voisins, tous 
bons buveurs, bons compagnons et beaux joueurs de quille là. 
Le bonhomme Grandgousier y prenait plaisir bien grand et 
commandait que tout allât par écuelles. Disait toutefois à sa 
femme qu'elle en mangeât le moins, vu qu'elle approchait de 
son terme et que cette tripaille n'était viande moult louable : 
<f Celui, disait-il, a grande envie de mâcher merde, qui d'icelle 
l3 sac mange. ;> Nonobstant ,C3S remontrances, elle en mangea 
Edizc muids, deux bussarts? et oix tupixiE^. C bsile matière 
féoale qui devait boursoufler en elle î 

Après dîner, tous allèrent pêle-mêle à la Saulsaie, et là, sur 

I. Diable. — 2. Fausset. — 3. Abondance. — 4. Échappe. — 5. Au printemps. — 
6. D'où. — 7. Ibnneaux. — 8. Pots. 



44 — LIVRE 1 

l'herbe drue, dansèrent au son des joyeux flageolets et douces 
cornemuses, tant baudement* que c'était passe-temps céleste 
les voir ainsi soi rigoler. 

LES PROPOS DES BIEN-IVRES. 

Puis entrèrent en propos de réciner» on» propre lieu. 
Lors flacons d'aller, jambons de trotter, gobelets de voler, 
breusses* de tinter. 
« Tire. 

— Baille. 

— Tourne. 

— Brouille». 

— Boute 6 à moi sans eau ; ainsi, mon ami. 

— Fouette-moi ce verre galantement. 

— Produis-moi du clairet, verre pleurant. 

— Trêves de soif. 

— Ha ! fausse fièvre, ne t'en iras-tu pas? 

— Par ma fi ! ma commère, je ne peux entrer en bette '. 

— Vous êtes morfondue, m'amie? 

— Voire. 

— Ventre Saint-Quenet, parlons de boire. 

— Je ne bois qu'à mes heures, comme la mule du pape. 

— Je ne bois qu'en mon bréviaire, comme un beau père gardien. 

— Qui fut premier, soif ou beuverie? 

— Soif, car qui eût bu sans soif durant le temps d'innocence ? 

— Beuverie, car privatio prœsupponit habitum. Je suis clerc : 
Fœcundi calices quem non fecere disertum? 

— Nous autres innocents ne buvons que trop sans soif. 

— Non moi, pécheur, sans soif, et sinon présente, pour le 
moins future, la prévenant comme entendez. Je bois pour la 
soif à venir. 

— Je bois éternellement. Ce m'est éternité de beuverie et 
beuverie d'éternité. 

— Chantons, buvons ; un motet entonnons. 

— Où est mon entonnoir ? 

— Quoi ? je ne bois que par procuration ! 

— Mouillez-vDus pour sécher, ou vous séchez pour mouiller ? 

— Je n'entends point la théorique ; de la pratique je 
m'aide quelque peu. 



r. Joyeus«mfnt. — z. Faire collation. — J. kn. — ^. Brocs. — 5. Mélange. — 6. Mets. 
7. Boisson. 



GARGANTUA — 45 

— Hâte! 

— Je mouille, j'humecte, je bois, et tout de peur de mourir. 

— Buvez toujours, vous ne mourrez jamais. 

— Si je ne bois, je suis à sec, me voilà mort. Mon âme s'en- 
ira en quelque grenouillère. En sec jamais l'âme n'habite. 

— Sommeliers, ô créateurs de nouvelles formes, rendez-moi 
■AO non buvant buvant. 

— Pérennité d'arrosement par ces nerveux et secs boj^aux. 

— Pour néant boit qui ne s'en sent. 

— Cetui entre dedans les veines, la pissotière n'y aura rien. 

— Je laverais volontiers les tripes de ce veau que j'ai ce 
matin habillé. 

— J'ai bien saburré * mon estomac. 

— Si le papier de mes cédules buvait aussi bien que je 
fais, mes créditeurs auraient bien leur vin quand on viendrait 
à la formule d'exhiber. 

— Cette main vous gâte le nez. 

— O quants * autres y entreront, avant que cetui-ci en sorte ! 

— Boire à si petit gué, c'est pour rompre son poitrail. 

— Ceci s'appelle pipée à flacons. 

— Quelle différence est entre bouteille et flacon ? 

— Grande, car bouteille est fermée à bouchon et flacon 
à vis. 

— De belles ! Nos pères burent bien et vidèrent les pots. 

— C'est bien chié, chanté, buvons ! 

— Voulez-vous rien mander à la rivière ? 

— Cetui-ci va laver les tripes. 

— Je ne bois en plus qu'une éponge. 

— Je bois comme un templier. 

— Et je tanquam sponsus. 

— Et moi sicut terra sine aqua. 

— Un S5monyme de jambon ? 

— C'est un compulsoire de buvettes. 

— C'est un poulain. Par le poulain, on descend le vin en 
cave, par le jambon en l'estomac. 

— Or çà, à boire, boire çà ! 

— Il n'y a point charge. Respice personam, pone pro duos 
bus non est in usu. 

— Si je montais aussi bien comme j'avale", je fusse piéça* 
haut en l'air. 



I. Lesté. — 2. Combien de, — 3. Je descends (jeu de mots), — 4. Depuis longtemps. 



46 — LIVRE I 

— Ainsi se fit Jacques Cœur riche. 

— Ainsi profitent bois en friche. 

— Ainsi conquêta Bacchus l'Inde. 

— Ainsi philosophie Mélinde. 

— Petite pluie abat grand vent. 

— Longues buvettes rompent le tonnerre. 

— Mais si ma couille pissait telle urine, la voudriez-vous 
bien sucer ? 

— Je retiens après. 

— Page, baille ; je t'insinue ma nomination en mon tour. 

— Hume, Guillot ! Encores y en a il un pot. 

— Je me porte pour appelant de soif comme d'abus. Page, 
relève mon appel en forme. 

— Cette rognure ! Je soûlais jadis boire tout ; maintenant, 
je n'y laisse rien, 

— Ne nous hâtons pas et amassons bien tout. 

— Voici tripes de jeu et gaudebillaux d'envi *. 

— De ce fauveau * à la raie noire. 

— O, pour Dieu I étrillons-le à profit de ménage. 

— Buvez, ou je vous... 

— Non, non I 

— Buvez, je vous en prie. 

— Les passereaux ne mangent sinon qu'on leur tape les 
queues. Je ne bois sinon qu'on me flatte. 

— Lagona edatera * ! 

— Il n'y a rabouillère ♦ en tout mon corps où cetui vin ne 
furette la soif. 

— Cetui-ci me la fouette bien. 

— Cetui-ci me la bannira du tout. 

— Cornons ici, à son de flacons et bouteilles, que quiconque 
aura perdu la soif n'ait à la chercher céans. 

— Longs clystères de beuverie l'ont fait vider hors le logis. 

— Le grand Dieu fit les planètes, et nous faisons les plats 
nets. 

— J'ai la parole de Dieu en bouche : Sitiot 

— • La pierre dite à^pecxoç s n'est plus inextinguible que la 
soif de ma paternité, 

— L'appétit vient en mangeant, disait Angest on« Mans; 
la soif s'en va en buvant. 



I. De relance (au jeu). — 2. Bœuf à poil fauve. — 3. Compagnon, à boire! (en basque;. - 
— 4. Terrier. — 5. Incombustible (trtmoliU des minéralogistes) — 6. Au. \ 



GARGANTUA — 47 

— Remède contre la soif ? 

— Il est contraire à celui qui est contre morsure de chien : 
courez toujours après le chien, jamais ne vous mordra; buvez 
toujours avant la soif, et jamais ne vous adviendra. 

— Je vous y prends, je vous réveille. 

— Sommelier éternel, garde -nous de somme. Argus avait 
cent yeux pour voir ; cent mains faut à un sommelier, comme 
avait Briareus, pour infatigablement verser. 

— Mouillons, hé ! il fait beau sécher. 

— Du blanc. Verse tout, verse, de par le diable ! verse de- 
çà, tout plein. La langue me pèle. 

— Lans, tringue * ! 

— A toi, çompain^, de hait, de hait' î 

— Là, là, là I c'est morfiaillé ♦, cela. 

— O lacryma Christi ! C'est de la Devinière, c'est vin pi- 
neau. 

— O le gentil vin blanc ! et, par mon âme, ce n'est que vin 
de taffetas. 

— Hen, hen, il est à une oreille, bien drapé et de bonne 
laine. 

— Mon compagnon, courage ! 

— Pour ce jeu, nous ne volerons * pas, car j'ai fait un levé c. 

— Ex hoc, in hoc. Il n'y a point d'enchantement ; chacun de 
vous l'a vu. J'y suis maître passé. 

— A brum, à brum, je suis prêtre Macé. 

— O les buveurs ! 

— O les altérés ! 

— Page, mon ami, emplis ici et couronne le vin, je te prie. 
A la cardinale. Natura abhorrei vacuum. Diriez-vous qu'une 
mouche y eût bu ? 

— A la mode de Bretagne ! 

— Net, net, à ce piot. 

— Avalez, ce sont herbes. » 



COMMENT GARGANTUA NAQUIT EN FAÇON BIEN ÉTRANGE. 

Eux tenants ces menus propos de beuverie, Gargamelle 
commença se porter mal du bas ; dont- Grandgousier se leva 



I. Camarade, trinque ! (en bas allemand). — 2. Compagnon. — 3. De bon cœur ! 
4. Bâfré. — 5. Nous ne ferons pas la vole. — 6. Une levée de cartes (et de coude). 



48 — LIVRE I 

dessus l'herbe et la réconfortait honnêtement, pensant que ce 
fût mal d'enfant, et lui disant qu'elle s'était là herbée sous la 
Saulsaie, et qu'en bref elle ferait pieds neufs. Par ce, lui conve- 
nait prendre courage nouveau, au nouvel avènement de son 
poupon, et, encore que la douleur lui fût quelque peu en fâche- 
rie, toutefois que icelle serait brève, et la joie, qui tôt succé- 
derait, lui tollirait * tout cet ennui, en sorte que seulement ne 
lui en resterait la souvenance : 

« Je le prouve, disait-il. Notre Sauveur dit en l'Evangile 
Joannïs XVI : «La femme qu'est à l'heure de son enfantement 
a tristesse, mais lorsqu'elle a enfanté, elle n'a souvenir aucun 
de son angoisse. 

— Ha ! dit-elle, vous dites bien et aime beaucoup mieux 
ouïr tels propos de l'Evangile, et mieux m'en trouve que de 
ouïr la vie de sainte Marguerite ou quelque autre cafarderie. 

— Courage de brebis, disait-il. Dépêchez-vous de cetui-ci 
et bientôt en faisons un autre. 

— Ha ! dit-elle, tant vous parlez à votre aise, vous autres 
hommes ! Bien, de par Dieu, je me parf orcerai 2, puisqu'il 
vous plaît. Mais plût à Dieu que vous l'eussiez coupé ! 

— Quoi ? dit Grandgousier. 

— Ha ! dit-elle, que vous êtes bon homme ! Vous l'entendez 
bien. 

— Mon membre ? dit-il. Sang de les cabres* ! si bon vous 
semble, faites apporter un couteau. 

— Ha ! dit-elle, à Dieu ne plaise ! Dieu me le pardonne, je 
ne le dis de bon cœur, et, pour ma parole, n'en faites ne plus ne 
moins. Mais j'aurai prou * d'affaires aujourd'hui, si Dieu ne 
m'aide, et tout par votre membre, que vous fussiez bien aise ! 

— Courage, courage ! dit-il. Ne vous souciez au reste, et 
laissez faire aux quatre bœufs de devant. Je m'en vais boire 
encore quelque veguade s. Si cependant vous survenait quelque 
mal, je me tiendrai près : huchant en paume «, je me rendrai 
à vous. » 

Peu de temps après, elle commença à soupirer, lamenter et 
crier. Soudain vinrent à tas sages-femmes de tous côtés, et, 
la tâtant par le bas, trouvèrent quelques pellauderies ' assez 
de mauvais goût, et pensaient que ce fut l'enfant ; mais 



I. Oterait. — 2. M'efforcerai. — 3. Sang des chèvres! (en gascon). — 4. Beaucoup. — 
5. Coup (en gascon). — 6. En faisant un porte-voix de vos mains. — 7. Morceaux 
de peau. 



GARGANTUA — 49 

c'était le fondement qui lui escappait, à la mollification* 
du droit intestin, lequel vous appelez le boyau culier, par 
trop avoir mangé des tripes, comme nous avons déclaré ci- 
dessus. 

Dont une orde vieille de la compagnie, laquelle avait répu- 
tation d'être grande médecine, et là était venue de Brisepaille 
d'auprès Saint-Genou, devant soixante ans, lui fit un restrinc- 
tif si horrible que tous ses larrys ' tant furent oppilés » et res- 
serrés qu'à grande peine avec les dents vous les eussiez élargis, 
qui est chose bien horrible à penser, mêmement que le diable, 
à la messe de saint Martin, écrivant le caquet de deux galoises *, 
à belles dents allongea son parchemin. 

Par cet inconvénient furent au dessus relâchés les cotylédons 
de la matrice, par lesquels sursauta l'enfant, et entra en la 
veine creuse, et gravant s par le diaphragme jusques au-dessus 
des épaules, où la dite veine se part « en deux, prit son chemin 
à gauche et sortit par l'oreille senestre. Soudain qu'il fut né, ne 
cria comme les autres enfants : « Mies ! mies ! » ; mais, à 
haute voix, s'écriait : « A boire, à boire, à boire ! » comme 
invitant tout le monde à boire, si bien qu'il fut ouï de tout le 
pays de Beusse et de Bibarois. 

Je me doute que ne croyez assurément cette étrange nati- 
vité. Si ne le croyez, je ne m'en soucie, mais un homme de bien, 
un homme de bon sens, croit toujours ce qu'on lui dit, et qu'il 
trouve par écrit. Ne dit pas Salomon, Proverbium XIV : In- 
nocens crédit omni verbo, etc.? Et saint Paul, prime Corinthio. 
XIII : Charitas omnia crédit ? Pourquoi ne le croiriez-vous ? 
Pour ce, dites vous, qu'il n'y a nulle apparence. Je vous dis 
que, pour cette seule cause, vous le devez croire en foi par- 
faite, car les sorbonistes disent que foi est argument des choses 
de nulle apparence. 

Est-ce contre notre loi, notre foi, contre raison, contre la 
Sainte Ecriture ? De ma part je ne trouve rien écrit es bibles 
saintes qui soit contre cela. Mais si le vouloir de Dieu tel eût 
été, diriez-vous qu'il ne l'eût pu faire ? Ha ! pour grâce, n'em- 
burelucoquez ' jamais vos esprits de ces vaines pensées, car 
je vous dis qu'à Dieu rien n'est impossible, et, s'il voulait, 
les femmes auraient dorénavant ainsi leurs enfants par l'oreille. 

Bacchus ne fut-il pas engendré par la cuisse de Jupiter ? 



I. Au rattachement. — 2. Sphincters. — 3. Obstrués. — 4. Galantes. — 5. Gravissant 
■ 6. Se sépare. — 7. N'embrouillez. 



50 — LIVRE I 

Roquetaillade naquit-il pas du talon de sa mère ? Croque- 
mouche, de la pantoufle de sa nourrice ? Minerve naquit-elle 
pas du cerveau par l'oreille de Jupiter ? Adonis, par l'écorce 
d'un arbre de myrrhe ? Castor et Pollux, de la coque d'un 
œuf pont 1 et éclos par Léda ? 

Mais vous seriez bien davantage ébahis et étonnés si je vous 
exposais présentement tout le chapitre de Pline, auquel parle 
des enfantements étranges et contre nature, et toutefois je ne 
suis point menteur tant assuré comme il a été. Lisez le sep- 
tième de sa Naturelle Histoire, capi. III, et ne m'en tabustez^ 
plus l'entendement. 



COMMENT LE NOM FUT IMPOSE A GARGANTUA, ET 
COMMENT IL HUMAIT LE PIOT. 

Le bonhomme Grandgousier, buvant et se rigolant avec les 
autres, entendit le cri horrible que son fils avait fait entrant 
en lumière de ce monde, quand il bramait demandant : « A 
boire, à boire, à boire ! », dont il dit : « Que grand tu as siipple 
le gosier). » Ce que oyants, les assistants dirent que vraiment 
il devait avoir par ce le nom Gargantua, puisque telle avait 
été la première parole de son père à sa naissance, à l'imitation 
et exemple des anciens Hébreux. A quoi fut condescendu par 
icelui et plut très bien à sa mère. Et pour l'apaiser, lui donnèrent 
à boire à tire larigot, et fut porté sur les fonts, et là baptisé, 
comme est la coutume des bons christiens. 

Et lui furent ordonnées dix et sept mille neuf cents treize 
vaches de Pautille et de Bréhémond, pour l'allaiter ordinai- 
rement. Car de trouver nourrice suffisante n'était possible en 
tout le pays, considéré la grande quantité de lait requis pour 
icelui alimenter, combien qu'aucuns docteurs scotistes ^ aient 
affirmé que sa mère l'allaita, et qu'elle pouvait traire de ses 
mamelles quatorze cents deux pipes neuf potées de lait pour 
chacune fois, ce que n'est vraisemblable, et a été la proposi- 
tion déclarée par Sorbonne mammallement ♦ scandaleuse, des 
pitoyables s oreilles offensive, et sentant de loin hérésie. 

En cet état passa jusques à un an et dix mois, onquel « 
temps, par le conseil des médecins, on commença le porter, 



I. Pondu. — 2. Tarabustez. — 3. Disciple de DunsScot. — 4. Par rapport aux mamelles 
(adverbe forgé par Rabelais.) — 5. Pieuses. — 6. Auquel. 



GARGANTUA — 51 

et fut faite une belle charrette à bœufs par l'invention de Jean 
Deniau. Dedans icelle on le promenait par ci par là, joyeuse- 
ment, et le faisait bon voir, car il portait bonne trogne et 
avait presque dix et huit mentons, et ne criait que bien peu ; 
mais il se conchiait à toutes heures, car il était merveilleuse- 
ment flegmatique des fesses, tant de sa complexion naturelle 
que de la disposition accidentale qui lui était advenue par 
trop humer de purée septembrale. Et n'en humait goutte sans 
cause, car s'il advenait qu'il fût dépit, courroucé, fâché ou 
marri, s'il trépignait, s'il pleurait, s'il criait, lui apportant 
à boire l'on le remettait en nature, et soudain demeurait coi 
et joyeux. 

Une de ses gouvernantes ^m'a dit, jurant sa fi *, que de ce 
faire il était tant coutumier, qu'au seul son des pintes et fla- 
cons, il entrait en extase, comme s'il goûtait les joies de para- 
dis. En sorte qu'elles, considérants cette complexion divine, 
pour le réjouir au matin, faisaient devant lui sonner des verres 
avec un couteau, ou des flacons avec leur toupon 2, ou des 
pintes avec leur couvercle, auquel son il s'égayait, il tressail- 
lait, et lui même se bressait ' en dodelinant de la tête, mono- 
cordisant * des doigts et barytonnant du cul. 



DE L'ADOLESCENCE DE GARGANTUA. 

Gargantua, depuis les trois jusques à cinq ans, fut nourri 
et institué en toute discipline convenante, par le commande- 
ment de son père, et celui temps passa comme les petits enfants 
du pays : c'est à savoir à boire, manger et dormir ; à manger, 
dormir et boire ; à dormir, boire et manger. 

Toujours se vautrait par les fanges, se mascaraits le nez, 
se chafïourait^ le visage, aculait' ses souliers, bâillait souvent 
aux mouches et courait volontiers après les parpaillons *, des- 
quels son père tenait l'empire. Il pissait sur ses souliers, il chiait 
en sa chemise, il se mouchait à ses manches, il morvait dedans 
sa soupe, et patrouillait par tous heux,et buvait en sapantoufle, 
et se frottait ordinairement le ventre d'un panier. Ses dents 
aiguisait d'un sabot, ses mains lavait de potage, se peignait 
d'un gobelet, s'asseyait entre deux selles le cul à terre, se cou- 



I. Sa foi. — 2. Bouchon. — 3. Berçait. — 4. Pinçant du monocorde.— 5. Se noircis» 
sait. — 5. Se barbouillait. — 7. Éculait. — 8. Papillons. 



52 — LIVRE I 

vrait d'un sac mouillé, buvait en mangeant sa soupe, mangeait 
sa fouace sans pain, mordait en riant, riait en mordant, souvent 
crachait on* bassin, pétait dégraisse, pissait contre le soleil, se 
cachait en l'eau pour la pluie, battait à froid, songeait creux, 
faisait le sucré, écorchait le renard, disait la patenôtre du singe, 
retournait à ses moutons, tournait les truies au foin, battait le 
chien devant le lion, mettait la charrette devant les bœufs, se 
grattait où ne lui démangeait point, tirait les vers du nez, trop 
embrassait et peu étreignait, mangeait son pain blanc le pre- 
mier, ferrait les cigales, se chatouillait pour se faire rire, ruait ' 
très bien en cuisine, faisait gerbe de feurre ' aux dieux, faisait 
chanter Magnifical à matines et le trouvait bien à propos, 
mangeait choux et chiait poirée, connaissait mouches en lait, 
faisait perdre les pieds aux mouches, ratissait le papier, chaffou- 
rait* le parchemin, gagnait au pied, tirait au chevrotin s, comp- 
tait sans son hôte, battait les buissons sans prendre les oisillons, 
croyait que nues fussent pailles ^ d'airain et que vessies fussent 
lanternes, tirait d'un sac deux moutures, faisait de l'âne pour 
avoir du bren ', de son poing faisait un maillet, prenait les grues 
du premier saut, ne voulait que maille à maille on fit les hauber- 
geons *, de cheval donné toujours regardait en la gueule, sau- 
tait du coq à l'âne, mettait entre deux vertes une mûre, faisait 
de la terre le fossé, gardait la lune des loups, si les nues tom- 
baient espérait prendre les allouettes toutes rôties, faisait de 
nécessité vertu, faisait de tel pain soupe, se souciait aussi peu des 
rais 9 comme des tondus, tous les matins écorchait le renard. 
Les petits chiens de son père mangeaient en son écuelle ; lui de 
même mangeait avec eux. Il leur mordait les oreilles, ils lui 
grafinaient *<> le nez ; il leur soufflait au cul, ils lui léchaient 
les badigoinces**. 

Et sabez quoi, billots ** ? Que mau de pipe vous bire " ! ce 
petit paillard toujours tâtonnait ses gouvernantes c'en dessus 
dessous, c'en devant derrière, harri bourriquet, et déjà commen- 
çait exercer sa braguette, laquelle un chacun jour ses gouver- 
nantes ornaient de beaux bouquets, de beaux rubans, de belles 
fleurs, de beaux flocquars **, et passaient leur temps à la faire 
revenir entre leurs mains, comme un magdaléon d'entrait *^ 



X. Au. — 2. Se ruait. — 3. Paille. — 4. Barbouillait. — 5. Outre en peau de chèvre. 
— 6. Poêles. — 7. Son. — 8. Cottes de mailles. — 9. Rasés. — 10, Egratignaient. — 
II. Babines. — 12. Savez-vous quoi, garçons ? (en gascon). — 13. Que le mal du tonneau 
(l'ivresse) vous tourmente! — 14. Flocs. — 15. Magdaléon d'emplâtre (médicamen* 
roulé eu cylindre). 



GARGANTUA — 53 

puis s'esclaffaient de rire quand elle levait les oreilles, comme si le 
jeu leur eût plu. L'une la nommait ma petite dille *, l'autre 
ma pine ^, l'autre ma branche de corail, l'autre mon bondon, 
mon bouchon, mon vibrequin, mon poussoir, ma tarière, ma 
pendilloche ^, mon rude ébat raide et bas, mon dressoir, ma 
petite andouille vermeille, ma petite couille bredouille : 
« Elle est à moi, disait l'une. 

— C'est la mienne, disait l'autre. 

— Moi, disait l'autre, n'y aurai-je rien ? Par ma foi, je la 
couperai donc. 

— Ha ! couper ! disait l'autre, vous lui feriez mal, madame ; 
coupez-vous la chose aux enfants ? Il serait Monsieur sans 
queue. » 

Et pour s'ébattre comme les petits enfants du pays, lui firent 
un beau virolet ♦ des ailes d'un moulin à vent de Mirebalais. 



DES CHEVAUX FACTICES DE GARGANTUA. 

Puis, afin que toute sa vie fût bon chevaucheur, l'on lui fit 
un beau grand cheval de bois, lequel il faisait penader », sauter, 
voltiger, ruer et danser tout ensemble, aller le pas, le trot, l'en- 
trepas, le galop, les ambles, l'aubin e, le traquenard, le camelin ' 
et l'onagrier ». Et lui faisait changer de poil (comme les moines 
de courtibaux 9, selon les fêtes) de bai-brun, d'alezan, de gris 
pommelé, de poil de rat, de cerf, de rouan, de vache, de zencle *°, 
de pecile **, de pie, de leuce ^-. 

Lui-même, d'une grosse traîne *' fit un cheval pour la chasse, 
un autre d'un fût de pressoir, à tous les jours, et, d'un grand 
chêne, une mule avec la housse pour la chambre. Encore en 
eut-il dix ou douze à relais, et sept pour la poste, et tous mettait 
coucher auprès de soi. 

Un jour, le seigneur de Painensac visita son père en gros train 
et apparat, auquel jour l'étaient semblablement venus voir le 
duc de Fancrepas et le comte de Mouillevent. Par ma foi ! le 
logis fut un peu étroit pour tant de gens, et singuUèrement les 
étables. Donc le maître d'hôtel et fourrier dudit seigneur de 
Painensac, pour savoir si ailleurs eïi la maison étaient étables 



I. Fausset. — 2. Pomme de pin. — 3. Pendeloque. — 4. Jouet en fonne de petit 
moulin. — 5. Gambader. — 6. Sorte d'amble. — 7. Allure du cbameà'a. — 8. Allure 
de l'onagre. — g. Dadlmîi tiques. «— ïo. Tacheté de m^qiJes de formé de faucille. — 
ir. Bigarré. — 12. Blanc. — 13. Train. 



54 — LIVRE I 

vacques *, s'adressèrent à Gargantua, j eune garçonnet, lui deman- 
dants secrètement où étaient les étables des grands chevaux, 
pensants que volontiers les enfants décèlent tout. 

Lors il le-s mena par les grands degrés du château, passant par 
la seconde salle en une grande galerie, par laquelle entrèrent en 
une grosse tour, et eux montants par d'autres degrés, dit le 
fourrier au maître d'hôtel : 

« Cet enfant nous abuse, car les étables ne sont jamais au 
haut de la maison. 

— C'est, dit le maître d'hôtel, mal entendu à vous, car je sais 
des lieux, à Lyon, à la Basmette ^, à Chinon et ailleurs, où 
les étables sont au plus haut du logis : ainsi peut-être que der- 
rière y a issue au montoir. Mais je le demanderai plus assuré- 
ment. » 

Lors demanda à Gargantua : 

« Mon petit mignon, où nous menez-vous ? 

— A retable, dit-il, de mes grands chevaux. Nous y sommes 
tantôt : montons seulement ces échelons. » 

Puis, les passant par une autre grande salle, les mena en sa 
chambre, et, retirant la porte : 

« Voici, dit-ii, les étables que demandez ; voilà mon genêt, 
voilà mon guildin ^, mon lavedan ♦, mon traquenard s, » et, 
les chargeant d'un gros levier : « Je vous donne, dit-il, ce frison, 
je l'ai eu de Francfort, mais il sera vôtre ; il est bon petit cheva- 
let, et de grand'peine ; avec un tiercelet ^ d'autour, demie dou- 
zaine d'espagnols ' et deux lévriers, vous voilà roi des perdrix 
et lièvres pour tout cet hiver. 

— Par saint Jean, dirent-ils, nous en sommes bien ! A cette 
heure avons-nous le moine. 

— Je le vous nie, dit-il ; il ne fut, trois jours a céans. » 
Devinez ici duquel des deux ils avaient plus matière, ou de 

soi cacher pour leur honte, ou de rire pour le passe-temps ? 
Eux en ce pas descendants tous confus, il demanda : 
« Voulez-vous une aubelière « ? ^ 

— Qu'est-ce ? dirent-ils. 

— Ce sont, répondit-il, cinq étrons pour vous faire une 
muselière. 

— Pour ce jour d'hm, dit le maitre d'hôtel, si nous sommes 



I. Vacantes. — 2. La Baumette. — 3. Hongre. — • 4. De Lavedan, en Bigorre. — 
5. Cheval allant le traquenard. — 6. Mâle. — 7. Epa;;iieuls. — 8. Mot de rmveauoii 
de Gargantua. 



GARGANTUA — 55 

rôtis, jà au feu ne brûlerons, car nous sommes lardés à point, en 
mon avis. O petit mignon, tu nous a baillé foin en corne : je te 
verrai quelque jour pape. 

— Je l'entends, dit-il, ainsi ; mais lors vous serez papillon, 
et ce gentil papegai * sera un papelard tout fait. 

— Voire, voire, dit le fourrier. 

— Mais, dit Gargantua, devinez combien y a de points d'ai- 
guille en la chemise de ma mère ? 

— Seize, dit le fourrier. 

— Vous, dit Gargantua, ne dites l'évangile, car il y en a sens 
devant et sens derrière, et les comptâtes trop mal. 

— Quand ? dit le fourrier. 

— Alors, dit Gargantua, qu'on fit de votre nez une dille ^ 
pour tirer un muid de merde, et de votre gorge un entonnoir, 
pour la mettre en autre vaisseau, car les fonds étaient éventés, 

— Gordien ! dit le maître d'hôtel, nous avons trouvé un cau- 
seur. Monsieur le jaseur. Dieu vous gard' de mal, tant vous avez 
la bouche fraîche. » 

Ainsi descendants à grand hâte, sous l'arceau des degrés lais- 
sèrent tomber le gros levier qu'il leur avait chargé, dont dit 
Gargantua : 

« Que diantre ! vous êtes mauvais chevaucheurs. Votre cour- 
taud vous faut * au besoin. S'il vous fallait aller d'ici à Cahusac, 
qu'aimeriez-vous mieux, ou chevaucher un oison, ou mener une 
truie en laisse ? 

— J'aimerais mieux boire, » dit le fourrier. 

Et, ce disant, entrèrent en la salle basse où était toute la 
brigade, et, racontants cette nouvelle histoire, les firent rire 
comme un tas de mouches. 



COMMENT GRANDGOUSJER CONNUT L'ESPRIT MERVEILLEUX 
DE GARGANTUA A L'INVENTION D'UN TORCHECUL. 

Sur la fin de la quinte année, Grandgousier retournant de la 

défaite de^ Canariens, visita son f.ls Gargantua, Là fut réjoui 
comme ua tel père pouvait être, voyant un sieir tel enfant, et, 
le baisant et accolant, l'interrogeait de petits propos puérils en 
diverses sortes. Et but d'autant avec lui et ses gouvernantes, 
esquelles par grand soin demandait, entre autres cas, si elles 



I. Penroquet, — 2. FâUsàci. — 3. Manque. 



56 — LIVRE I 

l'avaient tenu blanc et net. A ce Gargantua fit réponse qu'il 
y avait donné tel ordre qu'en tout le pays n'était garçon plus net 
que lui. 

« Comment cela ? dit Grangousier. 

— J'ai, répondit Gargantua, par longue et curieuse expé- 
rience, inventé un moyen de me torcher le cul, le plus royal, 
le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient que 
jamais fut vu. 

— Quel ? dit Grandgousier. 

— Comme vous le raconterai, dit Gargantua, présentement. 
« Je me torchai une fois d'un cachelet * de velours d'une 

damoiselle, et le trouvai bon, car la mollice ' de sa soie me cau- 
sait au fondement une volupté bien grande. Une autre fois d'un 
chaperon d'icelle, et fut de même. Une autre fois d'un cache-cou. 
Une autre fois des oreillettes de satin cramoisi, mais la dorure 
d'un tas de sphères de merde qui y étaient m'écorchèrent tout 
le derrière. Que le feu saint Antoine arde le boyau culier de 
l'orfèvre qui les fit et de la damoiselle qui les portait ! 

« Ce mal passa me torchant d'un bonnet de page, bien em- 
plumé à la Suisse. 

« Puis, fiantant derrière un buisson, trouvai un chat de Mars, 
d'icelui me torchai ; mais ses griffes m'exulcérèrent tout le 
périnée. De ce me guéris au lendemain, me torchant des gants 
de ma mère, bien parfumés de maujoint ». 

« Puis me torchai de sauge, de fenouil, d'aneth, de marjo- 
laine, de roses, de feuilles de courles ♦, de choux, de bettes, de 
pampre, de guimauves, de verbasce » (qui est écarlate de cul), 
de laitues et de feuilles d'épinards, — le tout me fit grand bien 
à ma jambe, — de mercuriale, de persiguière «, d'orties, de con- 
solide, mais j'en eus la caquesangue ' de Lombard, dont fus 
guéri me torchant de ma braguette. 

« Puis me torchai aux Jinceiils », à la couverture, aux ri- 
deaux, d'un coussin, d'un tapis, d'un vert », d'une mappe ^^ 
d'une serviette, d'un mouchenez, d'un peignoir. En tout 
je trouvai de plaisir plus que n'ont les rogneux quand on les 
étrille. 

— Voire, mais, dit Grandgousier, lequel torchecul trouvas-tu 
meilleur ? 



I. Cache-nez (sottô da denii-niasq^ve}. — ;?. Moll«3ôe. -• 3. Mal j'oint (parties sexuelles 
de la feznoié, jeu dô ttjoîs avec benjoid : bien joint). — 4. Courges. — 5- Bouillon blanc. 
— 6. Persicair»^. — 7. Flux de sanff. -^ 8. Draps. — 9. Tapis vert. — 10. Torchon. 



GARGANTUA — 57 

— J'y étais, dit Gargantua, et bientôt en saurez le tu autem. 
Je me torchai de foin, de paille, de bauduffe i, de bourre, de 
laine, de papier. Mais 

Toujours laisse aux couillons émorche * 
Qui son ord cul de papier torche. 

— Quoi, dit Grandgousier, mon petit couillon, as-tu pris au 
pot, vu que tu rimes déjà ? 

— Oui-da, répondit Gargantua, mon roi, je rime tant et plus, 
et, en rimant, souvent m'enrime '. 

« Écoutez que dit notre retrait * aux fianteurs 

Cliiard, 

Foirart, 

Pétart, 

Brenous, 

Tou lard 

Chappart ^ 

S'épart ^ 

Sur nous. 

Ordous, 

Merdous, 

Egous ' 
Le feu de saint Antoiac fard ^, 

Si tous 

Tes trous 

Éclous » 
Ne torche avant ton départ, 

« En voulez-vous davantage ? 

— Oui-da, répondit Grandgousier. 

— Adonc, dit Gargantua : 

Rondeau ' 

£n cbiant l'autre hier senti 
La gabelle lo qu'à mon cul dois ; 
L'odeur fut autre que cuidois : 
j'en fu=; du tout empuanti 



I, D'étoupe(?).— 2.hmoxc&.— s.M'eorhume. — ^.Licux d'aisaoces, — 5.Qui s échappe. 
— 6. Se disperse. — 7. Qui égouties. — 8. Arde, brûle. — 9. Eclos, ouverts. — 10. La 

redevance. 



58 — LIVRE 1 

O si quelqu'un eût consenti 
M'amener une qu'attendois 
En chiant ! 

Car je lui eusse assimenti ' 
Son trou d'urine à mon lourdois * ; 
Cependant eût avec ses doigts, 
Mon trou de merde garanti. 
En chiant ! 

« Or, dites maintenant que je n'y sais rien. Par la mer Dé', 
je ne les ai fait mie ; mais les oyant réciter à dame grand que 
voyez ci, les ai retenus en la gibecière de ma mémoire. 

— Retournons, dit Grandgousier, à notre propos. 

— Quel ? dit Gargantua, chier ? 

— Non, dit Grandgousier, mais torcher le cul. 

— Mais, dit Gargantua, voulez-vous payer un bussart* de 
vin breton si je vous fais quinaut en ce propos ? 

— Oui, vraiment, dit Grandgousier. 

— Il n'est, dit Gargantua, point besoin torcher le cul, sinon 
qu'il y ait ordure. Ordure n'y peut être, si on n'a chié : chier 
donc nous faut devant que le cul torcher. 

— O ! dit Grandgousier, que tu as bon sens, petit garçonnet ! 
Ces premiers jours, je te ferai passer docteur en Sorbonne, par 
Dieu ! car tu as de raison plus que d'âge. 

« Or poursuis ce propos torcheculatif, je t'en prie, et, par 
ma barbe, pour un bussart tu auras soixante pipes, j'entends 
de ce bon vin breton, lequel point ne croît en Bretagne, mais en 
ce bon pays de Verron. 

— Je me torchai après, dit Gargantua, d'un couvre-chef, d'un 
oreiller, d'une pantoufle, d'une gibecière, d'un panier — mais ô 
le malplaisant torchecul ! — puis d'un chapeau. Et notez que des 
chapeaux les uns sont ras, les autres à poil, les autres veloutés, 
les autres taffetassés, les autres satinisés. Le meilleur de tous est 
celui de poil, car il fait très bonne abstersion de la matière 
fécale. 

o: Pai5 me torchai d'une poule, d*un coq, d'un poulet, 
d3 la peau d'un veau, d'un lièvre, d'un pigeon, d'un cormo- 
ran, d'un sac d'avocat, d'une barbute", d'une coifîe, d'un 
leurre ^. 



I. Assaisonne. — 2. Ma façon rustique.— 3. Par la mère de Dieu ! — 4. Tonneau. 
Capuchon. — ô. (Forme d'oiseau en cuir rouge, pour rappeler le faucon). 



GARGANTUA — 59 

« Mais, concluant, je dis et maintiens qu'il n'y a tel torchecul 
que d'un oison bien dumeté*, pourvu qu'on lui tienne la tête 
entre les jambes. Et m'en croyez sur mon honneur, car vous 
sentez au trou du cul une volupté mirifique, tant par la douceur 
d'icelui dumet que par la chaleur tempérée de l'oison, laquelle 
facilement est communiquée au boyau culier et autres intestins, 
jusques à venir à la région du cœur et du cerveau. 

« Et ne pensez que la béatitude des héros et semi-dieux, qui 
sont par les Champs Elyséens, soit en leur asphodèle, ou am- 
broisie, ou nectar, comme disent ces vieilles ici. Elle est, selon 
mon opinion, en ce qu'ils se torchent le cul d'un oison, et telle 
est l'opinion de maître Jean d'Ecosse *. » 



COMMENT GARGANTUA FUT INSTITUÉ PAR UN 
THÉOLOGIEN EN LETTRES LATINES. 



Ces propos entendus, le bonhomme Grandgousier fut ravi en 
admiration, considérant le haut sens et merveilleux entende- 
ment de son fils Gargantua, et dit à ses gouvernantes : 

« Philippe, roi de Macédone, connut le bon sens de son fils 
Alexandre à manier dextrement un cheval, car ledit cheval 
était si terrible et effréné que nul n'osait monter dessus, 
parce qu'à tous ses chevaucheurs il baillait la saccade, à l'un 
rompant le cou, à l'autre les jambes, à l'autre la cervelle, à 
l'autre les mandibules. Ce que considérant Alexandre en l'hip- 
podrome (qui était le lieu où l'on promenait et voltigeait ^ les 
chevaux), avisa que la fureur du cheval ne venait que de frayeur 
qu'il prenait à son ombre, dont, montant dessus, le fit courir 
encontre le soleil, si que l'ombre tombait par derrière, et, par 
ce moyen, rendit le cheval doux à son vouloir, A quoi connut 
son père le divin entendement qui en lui était, et le fit très bien 
endoctriner par Aristotèles, qui pour lors était estimé sur tous 
philosophes de Grèce. 

« Mais je vous dis qu'en ce seul propos, que j'ai présentement 
devant vous tenu à mon nîs Gargantua, je connais que son enten- 
dement participe de quelque divinité, tant je le vois aigu, 
subtil, profond et serein, et parviendra à degré souveram de 
sapience, s'il est bien institué. Pour tant, je veux le bailler à 



I. Duveté. — 2. Duns Scoc. — 3. Faisait voltiger. 



60 — LIVRE I 

quelque homme savant pour l'endoctriner selon sa capacité, 
et n'y veux rien épargner. » 

De fait, l'on lui enseigna un grand docteur en théologie, 
nommé maître Thubal Holopherne, qui lui apprit sa charte*, si 
bien qu'il la disait par cœur au rebours, et y fut cinq ans et trois 
mois. Puis lui lut le Donat, le Facet, Theodolet et Alanus in Para- 
bolis, et y fut treize ans, six mois et deux semaines. 

Mais notez que, cependant, il lui apprenait à écrire gothique- 
ment, et écrivait tous ses livres, car l'art d'impression n'était 
encore en usage. 

Et portait ordinairement un gros écritoire, pesant plus de 
sept mille quintaux, duquel le galimart ^ était aussi gros et 
grand que les gros piliers d'Enay,et le cornet y pendait à grosses 
chaînes de fer, à la capacité d'un tonneau de marchandise. 

Puis lui lut de Modis signijicandi, avec les comments ^ de 
Hurtebise, de Fasquin, de Tropditeux, de Gualehaul, de Jean 
le Veau, de Billonio, Brelinguandus, et un tas d'autres : et y fut 
plus de dix-huit ans et onze mois. Et le sut si bien qu'au cou- 
pelaud * il le rendait par cœur à revers, et prouvait sur ses doigts, 
à sa mère, que de modis significandi non erai scientia. 

Puis lui lut le Compost, où il fut bien seize ans et deux mois, 
lorsque son dit précepteur mourut : 

Et fut l'an mil quatre cents vingt, 
De la vérole qui lui vint. 

Après en eut un autre vieux tousseux, nommé maître 
Jobelin Bridé, qui lui lut Hugutio, Hébrard Grecisme, le Doc- 
trinal, les Pars, le Quid est, le Supplementum, Marmotret, 
de Moribus in mensa servandis, Seneca, de Quatuor virtutibus 
cardinalihus, Passavantus ctim commento, et Dormi secure 
pour les fêtes, et quelques autres de semblable farine, à la 
lecture desquels il devint aussi sage qu'onques puis ^ ne fournâ- 
mes-nous ^. 

COMMENT GARGANTUA FUT MIS SOUS AUTRES 
PÉDAGOGUES. 

A TANT ^ son père aperçut que vraiment il étudiait très bien 
et y mettait tout son temps, toutefois qu'en rien ne profitait. 



I. Abécédaire.— 2. Etui à pluar». — 3. Commentaires. — 4. A la coupelle, à l'épreuve. 
— 5, Jamais depuis. — 6. Mîmes au four. — 7- Alors. 



GARGANTUA — 61 

et, que pis est, en devenait fou, niais, tout rêveux et 
rassoté ^. 

De quoi se complaignant à don Philippe des Marays, vice-roi 
de Papeligosse, entendit que mieux lui vaudrait rien n'apprendre 
que tels livres, sous tels précepteurs, apprendre, car leur savoir 
n'était que bêterie, et leur sapience n'était que moufles *, abâtar- 
dis ant les bons et nobles esprits et corrompant toute fleur de 
jeunesse. 

« Qu'ainsi soit, prenez, dit-il, quelqu'un de ces jeunes gens 
du temps présent, qui ait seulement étudié deux ans. En cas 
qu'il n'ait meilleur jugement, meilleures paroles, meilleur propos 
que votre fils, et meilleur entretien et honnêteté entre le monde, 
réputez-moi à jamais un taille-bacon ^ de la Brenne. » 

Ce que à Grandgousier plut très bien, et commanda qu'ainsi 
fût fait. 

Au soir, en soupant, ledit des Marays introduit un sien jeune 
page de Villegongis, nommé Eudémon, tant bien testonné*, 
tant bien tiré, tant bien épousseté, tant honnête en son maintien 
que trop mieux ressemblait quelque petit angelot qu'un homme. 
Puis dit à Grandgousier : 

« Voyez-vous ce jeune enfant ? il n'a encore douze ans. 
Voyons, si bon vous semble, quelle différence y a entre le savoir 
de vos rêveurs matéologiens ^ du temps jadis et les jeunes gens 
de maintenant. » 

L'essai plat à Grandgousier, et commanda que le page pro- 
posât. Alors Eudémon, demandant congé de ce faire audit vice- 
roi son maître, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche 
vermeille, les yeux assurés, et le regard assis sur Gargantua avec 
modestie juvénile, se tint sur ses pieds et commença le louer et 
magnifier, premièrement de sa vertu et bonnes mœurs, seconde- 
ment de son savoir, tiercement de sa noblesse, quartement de 
sa beauté coi*porelle, et, pour le quint ^, doucement l'exhortait 
à révérer son père en toute observance ', lequel tant s'étudiait 
à bien le faire instruire ; enfin le priait qu'il le voulût retenir 
pour le moindre de ses serviteurs, car autre don pour le présent 
ne requérait des cieux, sinon qu'il lui fût fait grâce de lui com- 
plaire en quelque service agréable. 

Le tout fut par icelui proféré avec gestes tant propres, pro- 
nonciation tant distincte, voix tant éloquente, et langage tant 



I. Sot, assoté. — 2. Mitaines. — 3. Tranche-lard, vaurien.— 4. CoiSé. — 5. Diseurs de 
billevesées. — 6. Cinquièmement. — 7. Considération. 



62 — LIVRE I 

? orné et bien latin, que mieux ressemblait unGracchus, unCicéron 
ou un Emilius du temps passé qu'un jouvenceau de ce siècle. 
Mais toute la contenance de Gargantua fut qu'il se prit à pleurer 
comme une vache, et se cachait le visage de son bonnet, et ne fut 
possible de tirer de lui une parole, non plus qu'un pet d'un âne 
mort. 

Dont son père fut tant courroucé qu'il voulut occire maître 
Jobelin. Mais ledit des Marays l'en garda par belle remon- 
trance qu'il lui fit, en manière que fut son ire * rnodérée. 
Puis commanda qu'il fût payé de ses gages, et qu'on le fît 
bien chopiner théologalement ; ce fait, qu'il allât à tous les 
diables : 

« Au moins, disait-il, pour le jourd'hui, ne coûtera- t-il guère 
à son hôte, si d'aventure il mourait ainsi, saoul comme un 
Anglais. » 

Maître Jobelin parti de la maison, consulta Grandgousier 
avec le vice-roi quel précepteur l'on lui pourrait bailler, et fut 
avisé entre eux qu'à cet office serait mis Ponocrates, pédagogue 
d'Eudémon, et que tous ensemble iraient à Paris pour con- 
naître quel était l'étude des jouvenceaux de France pour icelui 
temps. 



COMMENT GARGANTUA FUT ENVOYÉ A PARIS, ET DE UÊ- 
NORME JUMENT QUI LE PORTA, ET COMMENT ELLE 
DÉFIT LES MOUCHES BOVINES DE LA BEAU CE. 



En cette même saison, Fayoles, quart * roi de Numidie, envoya 
du pays d'Afrique à Grandgousier une jument la plus énorme et 
la plus grande que fut onques vue, et la plus monstrueuse 
(comme assez savez qu'Afrique apporte toujours quelque 
chose de nouveau), car elle était grande comme six oriflans ^, 
et avait les pieds fendus en doigts comme le cheval de Jules 
César, les oreilles ainsi pendantes comme les chèvres de Langue- 
goth *, et une petite corne au cul. Au reste, avait poil d'alezan 
toustade 5, entreillisé de grises pommelettes. Mais sur tout 
avait la queue horrible, car elle était, poi plus poi moins ^, grosse 



I. Colère. — 2. Quatrième. — 3. Éléphants. — 4. Languedoc. -- 5, Brûlé. — 6. Peu 
plus peu moins. 



GARGANTUA — 63 

comme la pile Saint-Mars auprès de Langés, et ainsi carrée, avec 
les brancards * ni plus ni moins ennicrochés - que sont les épis 
au blé. 

Si de ce vous émerveillez, émerveillez-vous davantage de la 
queue des béliers de Scythie, qui pesait plus de trente 
livres, et des moutons de Surie ^, esquels faut (si Tenaud dit 
vrai) affûter * une charrette on ^ cul pour la porter, tant elle est 
longue et pesante. Vous ne l'avez pas telle, vous autres paillards 
de plat pays ! 

Et fut amenée par mer en trois caraques et un brigantin, 
jusques au port d'Olonne en Talmondais. Lorsque Grand- 
gousier la vit : 

« Voici, dit-il, bien le cas pour porter mon fils à Paris, Or 
çà, de par Dieu, tout ira bien. Il sera grand clerc on temps ad- 
venir. Si n'étaient messieurs les bêtes, nous vivrions comme 
clercs. » 

Au lendemain, après boire (comme entendez), prirent chemin 
Gargantua, son précepteur Ponocrates et ses gens, ensemble 
eux^ Eudémon, le jeune page. Et parce que c'était en temps serein 
et bien attrempé ', son père lui fit faire des bottes fauves : Babin 
les nomme brodequins. Ainsi joyeusement passèrent leur grand 
chemin et toujours grand'chère, jusques au-dessus d'Orléans. 
Auquel lieu était une ample forêt, de la longueur de trente et 
cinq lieues, et de largeur dix et sept, ou environ. Icelle était 
horriblement fertile et copieuse en mouches bovines et frelons, 
de sorte que c'était une vraie briganderie pour les pauvres 
juments, ânes et chevaux. Mais la jument de Gargantua vengea 
honnêtement tous les outrages en icelle perpétrées sur les bêtes 
de son espèce, par un tour duquel ne se doutaient mie, car 
soudain qu'ils furent entrés en ladite forêt et que les frelons lui 
eurent livré l'assaut, elle dégaina sa queue, et si bien s'escar- 
mouchant les émoucha qu'elle en abattit tout le bois, A tort, à 
travers, deçà, delà, par ci, par là, de long, de large, dessus, des- 
sous, abattait bois comme un faucheur fait d'herbes. En sorte 
que, depuis, n'y eut ni bois ni frelons, mais fut tout le pays 
réduit en campagne. 

Quoi voyant Gargantua, y prit plaisir bien grand, sans autre- 
ment s'en vanter, et dit à ses gens : « Je trouve beau ce, » dont 
fut depuis appelé ce pays la Beauce. Mais tout leur déjeuner fut 



I. Branches. — 2. En forme d'anicroche. — 3. Syrie. — 4. Ajuster. — 5. Au. — 
fi. Avec eux. — 7. Tempéré. 



64 — LIVRE I 

par bailler, en mémoire de quoi, encore de présent, les gentils- 
hommes de Beauce déjeunent de bailler, et s'en trouvent fort 
bien et n'en crachent que mieux. 

Finalement arrivèrent à Paris, auquel lieu se rafraîchit deux 
ou trois jours, faisant chère lie avec ses gens, et s'enquêtant 
quels gens savants étaient pour lors en la ville et quel vin on 
y buvait. 



COMMENT GARGANTUA PAYA SA BIENVENUE ES PARI- 
SIENS, ET COMMENT IL PRIT LES GROSSES CLOCHES DE 
L'EGLISE NOTRE-DAME. 



Quelques jours après qu'ils se furent rafraîchis, il visita la 
ville, et fut vu de tout le monde en grande admiration, car le 
peuple de Paris est tant sot, tant badaud et tant inepte de 
nature, qu'un bateleur, un porteur de rogatons ^ un mulet 
avec ses C3^mbales ^, un vielleur au milieu d'un carrefour, as- 
semblera plus de gens que ne ferait un bon prêcheur évangéli- 
que. Et tant molestement * le poursuivirent qu'il fut contraint 
soi reposer sur les tours de l'église Notre-Dame, auquel 
lieu étant, et voyant tant de gens à l'entour de soi, dit claire- 
ment : 

« Je crois que ces maroufles veulent que je leur paye ici ma 
bienvenue et mon proficiat ♦. C'est raison. Je leur vais donner le 
vin, mais ce ne sera que par ris. » 

Lors, en souriant, détacha sa belle braguette, et, tirant sa 
mentule en l'air, les compissa si aigrement qu'il en noya deux 
cents soixante mille quatre cents dix et huit, sans les femmes 
et petits enfants. 

Quelque nombre d'iceux évada ^ ce pissefort à légèreté des 
pieds, et quand furent au plus haut de l'Université, suants, 
toussants, crachants et hors d'haleine, commencèrent à renier 
et jurer, les uns en colère, les autres par ris : « Carimari, Cari- 
mara ! Par sainte Mamie, nous sommes baignés par ris, » dont 
fut depuis la ville nommée Paris, laquelle auparavant on appe- 
lait Leucèce, comme dit Strabo, lib. IV, c'est-à-dire en grec 
Blanchette, pour les blanches cuisses des dames dudit lieu. Et 
par autant qu'à cette nouvelle imposition du nom tous les assis- 



I. Reliques. — 2. Sonnettes. — 3. Importunéraeat. — 4. Droit d'entrée.— 5. Echappa à. 



GARGANTUA — 65 

tants jurèrent chacun les saints de sa paroisse, les Parisiens, 
qui sont faits de toutes gens et toutes pièces, sont par nature 
et bons jureurs et bons juristes, et quelque peu outrecuidés*, 
dont estime Joaninus de Barranco, lihro de Copiositate reveren- 
tiarum, que sont dits Parrhésiens en grécisme ', c'est-à-dire 
fiers en parler. 

Ce fait, considéra les grosses cloches qui étaient es dites tours, 
et les fit sonner bien harmonieusement. Ce que faisant lui vint 
en pensée qu'elles serviraient bien de campanes » au col de sa 
j ument, laquelle il voulait renvoyer à son père, toute chargée de 
fromages de Brie et de harengs frais. De fait, les emporta en son 
logis. 

Cependant vint un commandeur jambonnier* de saint Antoine, 
pour faire sa quête suille ^, lequel, pour se faire entendre de loin 
et faire trembler le lard au charnier, les voulut emporter furti- 
vement, mais par honnêteté les laissa, non parce qu'elles étaient 
trop chaudes, mais parce qu'elles étaient quelque peu trop 
pesantes à la portée. Cil ^ ne fut pas celui de Bourg, car il est 
trop de mes amis. 

Toute la ville fut émue en sédition, comme vous savez qu'à 
ce ils sont tant faciles que les nations étranges ^ s'ébahissent 
de la patience des rois de France, lesquels autrement par bonne 
justice ne les refrènent, vus les inconvénients qui en sortent 
de jour en jour. Plût à Dieu que je susse l'ofîicine en laquelle 
sont forgés ces schismes et monopoles *, pour les mettre en évi- 
dence es confréries de ma paroisse ! Croyez que le lieu auquel 
convint * le peuple, tout folfré ^^ et habaUné ^^ fut Sorbonne, 
où lors était, maintenant n'est plus, l'oracle de Lutèce. Là 
fut proposé le cas, et remontré l'inconvénient des cloches trans- 
portées. 

Après avoir bien ergoté pro et contra, fut conclu en harali- 
pton que l'on enverrait le plus vieux et suffisant de la Fa- 
culté vers Gargantua, pour lui remontrer l'horrible in- 
convénient de la perte d'icelles cloches, et nonobstant 
la remontrance d'aucuns de l'Université, qui alléguaient 
que cette charge mieux corapétait à un orateur qu'à un 
théologien, fut à cet affaire élu notre maître Janotus de 
Bragmardo. 



I. Outrecuidants. — 2. Langue grecque. — 3. Clochettes. — 4. Quêteur de jambons. 

— 5. De cochon. — 6. Celui-là.— 7. Etrangères, — 8. Séditions. — 9. Se rassembla. 

— 10. Affolé. — II. Bouleversé. 

FABKI,Ali — 5 



LIVRE I 



COMMENT JANOTUS DE BRAGMARDO FUT ENVOYÉ POUR 
RECOUVRER DE GARGANTUA LES GROSSES CLOCHES. 

Maître Janotus, tondu à lacésarine, vêtu de son lyripipion* 
théologal, et bien antidote l'estomac de coudignac de four ' et 
eau bénite de cave, se transporta au logis de Gargantua, tou- 
chant devant soi trois vedeaux ' à rouge museau, et traînant 
après cinq ou six maîtres inertes, bien crottés à profit de mé- 
nage. A l'entrée les rencontra Ponocrates, et eut frayeur en soi, 
les voyant ainsi déguisés, et pensait que fussent quelques mas- 
ques hors du sens. Puis s'enquêta à quelqu'un desdits maîtres 
inertes de la bande que quérait cette momerie ♦. Il lui fut ré- 
pondu qu'ils dem^andaient les cloches leur être rendues. 

Soudain ce propos entendu, Ponocrates courut dire les nou- 
velles à Gargantua, afin qu'il fût prêt de la réponse et délibérât 
sur-le-champ ce qu'était de faire. Gargantua, admonesté du 
cas, appela à part Ponocrates, son précepteur, Philotomie, son 
maître d'hôtel. Gymnaste, son écuyer, et Eudémon, et sommai- 
rement conféra avec eux sur ce qu'était tant à faire qu'à répon- 
dre. Tous furent d'avis qu'on les menât au retrait du gobelet *, 
et là on les fit boire théologalement, et, afin que ce tousseux 
n'entrât en vaine gloire pour à sa requête avoir rendu les cloches, 
l'on mandât, cependant qu'il chopinerait, quérir le prévôt de la 
ville, le recteur de la Faculté, le vicaire de i'éghse, esquels, 
devant que le théologien eût proposé sa commission, l'on déli- 
vrerait les cloches. Après ce, iceux présents, l'on ouïrait sa belle 
harangue. Ce que fut fait, et, les susdits arrivés, le théologien 
fût en pleine salle introduit et commença ainsi que s'ensuit, en 
toussant. 



LA HARANGUE DE MAITRE JANOTUS DE BRA GMARDO FAITE 
A GARGANTUA POUR RECOUVRER LES CLOCHES. 

« Ehen, hen, hen ! Mna dies, monsieur, mna dûs, et vobis, 
messieurs. Ce ne serait que bon que nous rendissiez nos cloches, 
car elles nous font bien besoin. Hen, hen, hasch ! Nous en avions 



I. Chaperon. — 2. Cotîgnac de four (c'est-à-dire: de pain).— 3. Veaax (Jeu de mots 
avec bedeaux). — 4. Mascarade. — 5. L'office, 



GARGANTUA -^ 67 

bien autrefois refusé de bon argent de ceux de Londres en Cahors, 
si avions-nous de ceux de Bordeaux en Brie, que les voulaient 
acheter pour la substantifîque qualité de la complexion élémen- 
taire qu'est intronifiquée en la terrestérité de leur nature quiddi- 
tative, pour extranéiser * les halos * et les turbines ' sur nos 
vignes, vraiment non pas nôtres, mais d'ici auprès, car si nous 
perdons le piot, nous perdons tout, et sens et loi. 

« Si vous nous les rendez à ma requête, j'y gagnerai six pans* 
de saucisses et une bonne paire de chausses qui me feront grand 
bien à mes jambes, ou ils ne me tiendront pas promesse. Ho ! 
par Dieu, Domine, une paire de chausses est bon, et vïr sapiens 
non abhorrebii eam. Ha ! ha ! Il n'a pas paire de chausses qui 
veut. Je le sais bien, quant est de moi. Avisez, Domine : il y 
a dix-huit jours que je suis à matagraboiiser ^ cette belle 
harangue. Reddite quœ sunt Cœsaris CcBsari, et quœ sunt Dci Deo. 
Ibi jacet lepus. Par ma foi. Domine, si voulez souper avec moi 
in caméra, par le corps Dieu ! charitatis, nos faciemits bonum 
chérubin. Ego occidi unum porcum, et ego habet bon vino. Mais 
de bon vin on ne peut faire mauvais latin. Or sus, de parte Dei, 
date nobis clochas nostras. Tenez, je vous donne de par la Faculté 
un sermones de uiino, que^, utinam, vous nous baillez nos cloches. 
Vultis eiiam pardonos ? Par diem, vos habebitis et nihil paya- 
bitis. 

«O monsieur! Domine, clochi dona minor nobis. Dea."^, est bonum 
urbis. Tout le monde s'en sert. Si votre jument s'en trouve bien, 
aussi fait notre Faculté, qucB comparata est jumentis insipientibus, 
et similis facta est eis, Psalmo nescio quo — si l'avais-je bien coté 
en mon paperat* — et est unum bonum Achilles. Hen, hen, ehen, 
hasch ! 

« Ça je vous prouve que me les devez bailler. Ego sic 
argumentoY. Omnis clocha clochabilis in clocherio clochando clo- 
chans clochativo clochare facit clochabilitev clochantes. Parisius 
habet clochas. Ergo gluc. Ha, ha, ha, c'est parlé cela ! Il est in 
tertio primœ, en Darii ou ailleurs. Par mon âme, j'ai vu le temps 
que je faisais diables d'arguer. Mais de présent je ne fais plus 
que rêver, et ne me faut plus dorénavant que bon vin, bon lit, 
le dos au feu, le ventre à table et écuelle bien profonde. Hé, 
Z)amî«<9, je vous prie, in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, 
amen, que vous rendez nos cloches, et Dieu vous gard' de mal 

I. Écarter. — 2. Les pluies: (par extension). — 3. Trombes. — 4. Empans (terme de 
mesure). — 5. Ressasser. — 6. Pourvu que. — 7. Vraiment. — 8. Ma paperasse. 



68 — LIVRE 1 

et Notre-Dame de Santé, qui vivit et régnât per omnia secula 
seculorum, amen. Hen he hasch, asch, grenhenhasch ! 

« Venim enim vero, quando qiiidem, duhio procul, edepol, 
qiioniam, ita, cevie, meus Deus fidus, une ville sans cloches est 
comme un aveugle sans bâton, un âne sans croupière, et une 
vache sans cymbales*. Jusques à ce que nous les ayez rendues, 
nous ne cesserons de crier après vous comme un aveugle qui a 
perdu son bâton, de brailler comme un âne sans croupière, et 
de bramer comme une vache sans cymbales. Un quidam lati- 
nisateur, demeurant près l'Hôtel-Dieu, dit une fois, alléguant 
l'autorité d'un Taponnus (je faux ^, c'était Pontanus, poète 
séculier) qu'il désirait qu'elles fussent de plume et le batail • 
fût d'une queue de renard, pour ce qu'elles lui engendraient 
la chronique aux tripes du cerveau quand il composait ses vers 
carminif ormes. Mais, nac petetin petetac, ticque, torche, lorgne, 
il fut déclaré hérétique : nous les faisons comme de cire. Et plus 
n'en dit le déposant. Valete et plaudite. Calepinus recensui.n 



COMMENT LE THEOLOGIEN EMPORTA SON DRAP, ET 
COMMENT IL EUT PROCÈS AVEC LES SORBONISTES. 



Le théologien n'eut sitôt achevé que Ponocrates et Eudémon 
s'esclaffèrent de rire tant profondément qu'en Guidèrent 
rendre l'âme à Dieu, ne plus ne moins que Crassus, voyant un 
âne couillard qui mangeait des chardons, et comme Philémon, 
voyant un âne qui mangeait des figues qu'on avait apprêté 
pour le dîner, mourut de force de rire. Ensemble ♦ eux, commença 
rire maître Janotus, à qui mieux mieux, tant que les larmes leur 
venaient es yeux, par la véhémente concussion ^ de la substance- 
du cerveau, à laquelle furent exprimées ces humidités lacry- 
males, et transcoulées jouxte les nerfs optiques. En quoi par 
eux était Démocrite héraclitisant, et Heraclite démocritisant 
représenté. 

Ces ris du tout sédés **, consulta Gargantua avec ses gens sur 
ce qu'était de faire. Là fut Ponocrates d'avis qu'on fit reboire 
ce bel orateur, et, vu qu'il leur avait donné de passe- temps et 
plus fait rire que n'eût Songecreux, qu'on lui baillât les dix 

I. Sonnailles. — 2. Je fais erreur. — 3 Battant. — 4. Avec. — 5. Ebranlement. — 
6. Apaisés, 



GARGANTUA ~ 69 

pans de saucisse mentionnés en la joyeuse harangue, avec une 
paire de chausses, trois cents de gros bois de moule*, vingt et 
cinq muids de vin, un ht à triple couche de plume ansérine *, et 
une écuelle bien capable ' et profonde, lesquelles disait être à 
sa vieillesse nécessaires. 

Le tout fut fait ainsi qu'avait été déUbéré, excepté que Gar- 
gantua, doutant qu'on ne trouvât à l'heure chausses commodes 
pour ses jambes, doutant aussi de quelle façon mieux duiraient * 
audit orateur, ou à la martingale, qui est un pont-levis de cul 
pour plus aisément fianter, ou à la marinière, pour mieux sou- 
lager les rognons, ou à la Suisse, pour tenir chaude la bedon- 
daine, ou à queue de merlus », de peur d'échauffer les reins, 
lui fit livrer sept aunes de drap noir, et trois de blanchet pour 
la doublure. Le bois fut porté par les gagne-deniers ; les maîtres 
es arts portèrent les saucisses et écuelles. Maître Janot voulut 
porter le drap. 

Un desdits maîtres, nommé maître Jousse Baudouille, lui 
remontrait que ce n'était honnête ni décent à l'état théologal, 
et qu'il le baillât à quelqu'un d'entre eux : 

« Ah ! dit Janotus, baudet, baudet, tu ne conclus point in 
modo et figura. Voilà de quoi servent les suppositions et parva 
îogicalia. Panus pro qito supponit ? 

— Confuse, dit Baudouille, et disivihuiive. 

— Je ne te demande pas, dit Janotus, baudet, ^wo modo sup- 
ponit, mais pro quo. C'est, baudet, pro tibiis meis, et pour ce 
le porterai- je egomet, sicut suppositum portât adposiium. » 

Ainsi l'emporta en tapinois, comme fit Patelin son drap. 
Le bon fut quand le tousseux, glorieusement, en plein acte de 
Sorbonne, requit ses chausses et saucisses, car péremptoirement 
lui furent déniés, par autant qu'il les avait eu de Gargantua, 
selon les informations sur ce faites. Il leur remontra que c'avait 
été de gratis, et de sa libéralité, par laquelle ils n'étaient mie 
absous de leurs promesses. Ce nonobstant, lui fut répondu qu'il 
se contentât de raison et qu'autre bribe n'en aurait : 

— « Raison ? dit Janotus, nous n'en usons point céans. 
Traîtres malheureux, vous ne valez rien. La terre ne porte gens 
plus méchants que vous êtes, je le sais bien. Ne clochez « pas 
devant les boiteux : j'ai exercé la méchanceté avec vous. Par 
la rate Dieu I j'avertirai le roi des énormes abus qui sont forgés 



I. (Andenije mesure). — 2. D'oie. — 3. De belle capacité. — 4. Conviendraient. 
5. Merluches, morues. — 6. Claudiquez. 



70 — LIVRE I 

céans et par vos mains et menées, et que je sois ladre, s'il ne 
vous fait tous vifs brûler comme bougres, traîtres, hérétiques 
et séducteurs, ennemis de Dieu et de vertu. » 

A ces mots, prirent articles contre lui : lui, de l'autre c-ôté, les 
ôt ajourner. Somme, le procès fut retenu par la cour, et y est 
encore. Les Sorbonicoles, sur ce point, iirent vœu de ne soi dé- 
crotter ; maître Janot, avec ses adhérents, fit vœu de ne se mou- 
cher, jusques à ce qu'en fût dit par arrêt définitif. 

Par ces vœux, sont jusques à présent demeurés et crotteux et 
morveux, car la cour n'a encore bien grabelé* toutes les pièces. 
L'arrêt sera donné es prochaines calendes grecques, c'est-à-dire 
jamais, comme vous savez qu'ils font plus que nature et contre 
leurs articles propres. Les articles de Paris chantent que Dieu 
seul peut faire choses infinies. Nature rien ne fait immortel, car 
elle met fin et période à toutes choses par elle produites — 
car omnia oria cadunt, etc., — mais ces avaleurs de frimas font 
les procès devant eux pendants et infinis et immortels. Ce que 
faisants, ont donné lieu et vérifié le dit de Chilon Lacédémo- 
nien, consacre en Delphes, disant Misère être compagne de 
Procès, et gens plaidoyants misérables, car plus tôt ont fin de 
leur vie que de leur droit prétendu. 



L'ÉTUDE DE GARGANTUA SELON LA DISCIPLINE DE SES 
PROFESSEURS SORBONAGRES. 



Les premiers jours ainsi passés et les cloches remises en leur 
lieu, les citoyens de Paris, par reconnaissance de cette honnêteté, 
s'ofirirent d'entretenir et nourrir sa jument tant qu'il lui plai- 
rait — ce que Gargantua prit bien à gré, — et l'envoyèrent 
vivre en la forêt deBière.Je crois qu'elle n'y soit plus maintenant. 

Ce fait, voulut de tout son sens étudier à la discrétion de 
Ponocrates. Mais icelui, pour le commencement, ordonna qu'il 
ferait à sa manière accoutumée, afin d'entendre par quel moyen, 
en si long temps, ses antiques précepteurs l'avaient rendu tant 
fat, niais et ignorant. Il dispensait donc son temps en telle façon 
que, ordinairement, il s'éveillait entre huit et neuf heures, fût 
-jCur ou non ; ainsi l'avaient ordonné ses régents théologiques, 
alléguants ce que dit David : vanum est vobis anic lucem surgere. 

i. Épluché. 



GARGANTUA — 71 

Puis se gambayait *, penadait *, et paillardait * panni le lit 
quelque temps, poiu: mieux esbaudir ses esprits animaux, et 
s'habillait selon la saison, mais volontiers portait-il une grande 
et longue robe de grosse frise, fourrée de renards ; après se pei- 
gnait du peigne d'Almain, c'était des quatre doigts et le pouce, 
car ses précepteurs disaient que soi autrement peigner, laver et 
nettoyer était perdre temps en ce monde. f 

Puis fiantait, pissait, rendait sa gorge, rotait, pétait, bâillait, 
crachait, toussait, sanglotait, éternuait et se morvait en archi- 
diacre, et déjeunait pour abattre la rosée et mauvais air : belles 
tripes frites, belles carbonnades, beaux jambons, belles cabi- 
rotades *, et force soupes de prime '. Ponocrates lui remontrait 
que tant soudain ne devait repaître au partir du lit, sans avoir 
premièrement fait quelque exercice. Gargantua répondit : 

« Quoi ? N'ai-je fait suffisant exercice ? Je me suis vautré six 
ou sept tours parmi le lit devant que me lever. N'est-ce assez ? 
Le pape Alexandre ainsi faisait par Je conseil de son médecin 
juif, et vécut jusques à la mort, en dépit des envieux. Mes pre- 
miers maîtres m'y ont accoutumé, disants que le déjeuner faisait 
bonne mémoire ; pourtant y buvaient les premiers. Je m'en 
trouve fort bien, et n'en dîne que mieux. Et me disait maître 
Tubal, qui fut premier de sa hcence à Paris, que ce n'est tout 
l'avantage de courir bien tôt, mais bien de partir de bonne heure; 
aussi n'est-ce la santé totale de notre humanité boire à tas, 
à tas, à tas, comme canes, mais oui bien de boire matin ; unde 
versus : 

Lever matin n'est point bonheur ; 
Boire matin est le meilleur. 

Après avoir bien à point déjeuné, allait à l'église, et lui por- 
tait-on, dedans un grand panier, un gros bréviaire empantouflé^, 
pesant, tant en graisse qu'en fermoirs et parchemin, poi plus 
poi moins '', onze quintaux six livres. Là oyait* vingt et six ou 
trente messes. Ce pendant venait son diseur d'heures en place, 
empaletoqué ^ comme une dupe^'*, et très bien antidote son 
haleine à force sirop vignolat**. Avec icelui ma-rmonnait toutes 
ses kyrielles, et tant curieusement*' les épluchait qu'il n'en tom- 
bait un seul grain en terre. Au partir de l'église, on lui amenait. 



I. Garabillait. — 2. Gambadait. — 3, Se roulait sur la paillaîse. — 4. Grillades de che- 
vreau. — 5. De premier matin. — 6, Enveloppé comme dans une panloufle. — 7. Peu 
plus peu moins. — . 8. Euteadait. — 9. Enfermé dans son paletot. — 10. Huppe. — 
II. De ■•■ngae. — 42. Sci^neusooent. 



72 — LIVRE I 

sur une traîne * à bœufs, un farat * de patenôtres de Saint- 
Claude, aussi grosses chacune qu'est le moule d'un bonnet ', 
et, se pormenant par les cloîtres, galeries ou jardin, en disait 
plus que seize ermites. 

Puis étudiait quelque méchante demie heure, les yeux assis 
dessus son livre ; mais, comme dit le Comique, son âme était en 
la cuisine. 

Pissant donc plein urinai, s'asseyait à table, et parce qu'il 
était naturellement flegmatique, commençait son repas par quel- 
ques douzaines de jambons, de langues de bœuf fumées, de 
boutargues*, d'andouilles, et tels autres avant-coureurs de vin. 
Cependant quatre de ses gens lui jetaient en la bouche l'un après 
l'autre, continûment, moutarde à pleines palerées ^ ; puis buvait 
un horrifique trait de vin blanc pour lui soulager les rognons. 
Après, mangeait, selon la saison, viandes à son appétit, et lors 
cessait de manger quand le ventre lui tirait. A boire n'avait 
point fin ni canon ^, car il disait que les mètes' et bornes de boire 
étaient quand, la personne buvant, le liège de ses pantoufles 
enflait en haut d'un demi pied. 



LES JEUX DE GARGANTUA. 

Puis tout lourdement grignotant d'un transon * de grâces, se 
lavait les mains de vin frais, s'écurait les dents avec un pied de 
porc, et devisait joyeusement avec ses gens. Puis, le vert^ 
étendu, l'on déployait force cartes, force dés, et renfort de ta- 
bliers *^.. 

Après avoir bien joué, sassé ", passé et beluté *3 temps, 
convenait boire quelque peu — c'étaient onze peguads *' pour 
homme, — et soudain après banqueter, c'était sur un beau banc 
ou en beau plein lit s'étendre et dormir deux ou trois heures, 
sans mal penser ni mal dire. Lui, éveillé, secouait un j^eu les 
oreilles. Cependant était apporté vin frais ; là buvait mieux que 
jamais. Ponocrates lui remontrait que c'était mauvaise diète** 
ainsi boire après dormir : ^< C'est, répondit Gargantua, la vraie 
vie des Pères, car de ma nature ie dors salé, et h dormir m'a 
valu autant de jambcïi. ^ 



I. Traio. — 2. Tas. — 3. La tête. — 4. Œufs de muleta séchés. — 5. Pelletées. — 
6. Règle. — 7. Limites. — 8. Tronçon, tranche. — g. Tapis vert. — lo. Jeux de tables (da- 
mier, trictrac). — lï. Passé au sas. — 12. Ta.misô. — 13. (Mesure de huit eetiers). — 
14. R.'giaiP. 



GARGANTUA — 73 

Puis commençait étudier quelque peu, et patenôtres en avant, 
pour lesquelles mieux en forme expédier montait sur une vieille 
mule, laquelle avait servi neuf rois. Ainsi marmottant de la 
bouche et dodelinant de la tête, allait voir prendre quelque 
connil * aux filets. 

Au retour, se transportait en la cuisine pour savoir quel rôt 
était en broche. Et soupait très bien, par ma conscience ! et 
volontiers conviait quelques buveurs de ses voisins, avec les- 
quels, buvant d'autant *, contaient des vieux jusques es nou- 
veaux. 

Entre autres, avait pour domestiques les seigneurs du Fou, de 
Gourville, de Grignault et de Marigny. Après souper, venaient 
en place les beaux évangiles de bois, c'est-à-dire force tabliers ', 
ou le beau flux ♦, un, deux, trois, ou à toutes restes ^ pour abré- 
ger, ou bien allaient voir les garces d'entour, et petits banquets 
parmi, collations et arrière-collations. Puis dormait sans débrider 
jusques au lendemain huit heureSi 



COMMENT GARGANTUA FUT INSTITUÉ PAR PONOCRATES 
EN TELLE DISCIPLINE QU IL NE PERDAIT HEURE DU JOUR. 



Quand Ponocrates connut la vicieuse manière de vivre de 
Gargantua, délibéra autrement l'instituer en lettres ; mais, pour 
les premiers jours, le toléra, considérant que nature n'endure 
mutations soudaines sans grande violence. 

Pour donc mieux son œuvre commencer, supplia un savant 
médecin de celui temps, nommé maître Théodore, à ce qu'il 
considérât si possible était remettre Gargantua en meilleure 
voie. Lequel le purgea canoniquement avec ellébore d'Anticyre, 
et, par ce médicament, lui nettoya toute l'altération et perverse 
habitude du cerveau. Par ce moyen aussi, Ponocrates lui fit 
oublier tout ce qu'il avait appris sous ses antiques précepteurs, 
comme faisait Thimoté à ses disciples, qui avaient été instruits 
sous autres musiciens. 

Pour mieux ce faire, l'introduisait es compagnies des gens 
savants que là étaient, à rémulaticn desquels lui cmt l'esprit et 
le désir d'étudier autrement et se faire valoir. 

I. Lapin. — 2. En se faisant raison. — 3. Damiers, trictrac. — 4. (JeQ de cartes). — 
5. Eq risquant tout. 



74 — LIVRE I 

Après, en tel train d'étude le mit qu'il ne perdait heure quel- 
conque du jour : ains * tout son temps consommait en lettres 
et honnête savoir. S'éveillait donc Gargantua environ quatre 
heures du matin. Cependant qu'on le frottait, lui était lue quel- 
que pagine ' de la divine Écriture, hautement et clairement, 
avec prononciation compétente à la matière, et à ce était com- 
mis un jeune page, natif de Basché, nommé Anagnostes. Selon le 
propos et argument de cette leçon, sou ventes fois s'adonnait à 
révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture 
montrait la majesté et jugements merveilleux. 

Puis allait es lieux secrets faire excrétion des digestions 
naturelles. Là son précepteur répétait ce qu'avait été lu, lui 
exposant les points plus obscurs et difficiles. Eux retournants, 
considéraient l'état du ciel, si tel était comme l'avaient noté au 
soir précédent, et ^ quels signes entrait le soleil,* aussi la lune, 
pour icelle journée. 

Ce fait, était habillé, peigné, testonné ♦, accoutré et parfumé, 
durant lequel temps on lui répétait les leçons du jour d'avant. 
Lui-même les disait par cœur et y fondait quelques cas pratiques 
et concernants l'état humain, lesquels ils étendaient aucunes 
fois jusque deux ou trois heures, mais ordinairement cessaient 
lorsqu'il était du tout habillé. Puis par trois bonnes heures lui 
était faite kcture. 

Ce fait, issaient ' hors, toujours conférants des propos de la 
lecture, et se déportaient ^ en Bracque, ou es prés, et jouaient 
à la balle, à la paume, à la pile trigone ', galantement s'exerçants 
les corps comme ils avaient les âmes auparavant exercé. Tout 
leur jeu n'était qu'en liberté, car ils laissaient la partie quand 
leur plaisait, et cessaient ordinairement lorsque suaient parmi 
le corps, ou étaient autrement las. Adonc étaient très bien 
essuyés et frottés, changeaient de chemise, et, doucement se 
promenants, allaient voir si le dîner était prêt. Là attendants, 
récitaient clairement et éloquentement « quelques sentences 
retenues de la leçon. 

Cependant Monsieur l'Appétit venait, et par bonne opportu- 
nité s'asseyaient à table. Au commencement du repas, était lue 
quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, Jusques à ce 
qu'il eût pris son vin. Lors, si bon semblait, on continuait la 



I, Mais. — 2. Page. — 3. (Sous-entcndez : en). — 4. Coiffé. — 5. îscrtaient. — 
6, Se divertissaient. — ;. \ la balle en triangle (à trois jottiurs). — 8. Elo- 

quemment. 



GARGANTUA — 75 

lecture, ou commençaient à deviser joyeusement ensemble, 
parlants, pour les premiers mois, de la vertu, propriété, efficace * 
et nature de tout ce que leur était servi à table : du pain, du vin, 
de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines, et 
de l'apprêt d'icelles.Ce que faisant, apprit en peu de temps tous 
les passages à ce compétants en Pline, Athénée, Dioscorides, 
Julius Pollux, Galien, Porphyre, Oppian, Poiybe, Héliodore, 
Aristotèles, Elian et autres. Iceux propos tenus, faisaient sou- 
vent, pour plus être assurés, apporter les livres susdits à table. 
Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dites, 
que, pour lors, n'était médecin qui en sut à la moitié tant comme 
il faisait. Après, devisaient des leçons lues au matin, et, parache- 
vant leur repas par quelque confection de cotoniat ^, s'écurait 
les dents avec un trou ^ de lentisque, se lavait les mains et les 
yeux de belle eau fraîche, et rendaient grâces à Dieu par quelques 
beaux cantiques faits à la louange de la munificence et béni- 
gnité divine. 

Ce fait, on apportait des cartes, non pour jouer, mais pour 
y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, 
lesquelles toutes issaient ♦ d'arithmétique. En ce moyen entra 
en affection d'icelle science numérale, et, tous les jours après 
dîner et souper, y passait temps aussi plaisantement qu'il soûlait ^ 
es dès ou es cartes. A tant ^ sut d'icelle et théorique et pratique, 
si bien que Tunstal, Anglais qui en avait amplement écrit, 
confessa que vraiment, en comparaison de lui, il n'y entendait 
que le haut allemand. 

Et non seulement d'icelle, mais des autres sciences mathé- 
matiques comme géométrie, astronomie et musique; car, atten- 
dants la concoction et digestion de son past ', ils faisaient mille 
joyeux instruments et figures géométriques, et de même pra- 
tiquaient les canons astronomiques. Après s'esbaudissaient à 
chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sur un thème, 
à plaisir de gorge. Au regard des instruments de musique, il 
apprit jouer du lue *, de l'épinette, de la harpe, de la fUite d'al- 
lemand et à neuf trous, de la viole et de la sacquebutte 9. 

Cette heure ainsi employée, la digestion parachevée, se pur- 
geait des excréments naturels ; puis se remettait à son étude 
principal par trois heures ou davantage, tant à répéter la lecture 



I. Efficacité. — 2. Confituie de cotignac. — 3. Tionc. — 4. Sortaient. — 5. Avait 
l'habitude. — 6. Par suite. — 7. Repas. — 8. Luih. — 9. (Sorte d'instrument de cui- 
\Te.) 



76 — LIVRE I 

matutinale qu'à poursuivre le livre entrepris, qu'aussi à écrire 
et bien traire * et former les antiques et romaines lettres. 

Ce fait, issaient^ hors leur hôtel, avec eux un jeune gentil- 
homme de Touraine nommé l'écuyer Gymnaste, lequel lui mon- 
trait l'art de chevalerie. Changeant donc de vêtements, montait 
sur un coursier, sur un roussin, sur un genêt, sur un cheval 
barbe, cheval léger, et lui donnait cent carrières ^, le faisait 
voltiger en l'air, franchir le fossé, sauter le palis ♦, court tourner 
en un cercle, tant à dextre comme à senestre. Là rompait, 
non la lance, car c'est la plus grande rêverie du monde dire : 
« J'ai rompu dix lances en tournoi ou en bataille, » un charpen- 
tier le ferait bien ; mais louable gloire est d'une lance avoir 
rompu dix de ses ennemis. De sa lance donc, acérée, verte et 
raide, rompait un huis *, enfonçait un harnais ^, aculait ' une 
arbre, enclavait ^ un anneau, enlevait une selle d'armes, un 
haubert, un gantelet. Le tout faisait armé de pied en cap. 

Au regard de fanfai-er • et faire les petits popismes*<> sur un 
cheval, nul ne le fit mieux que lui. Le voltigeur de Ferrare n'était 
qu'un singe en comparaison. Singulièrement ** était appris à sau- 
ter hâtivement d'un cheval sur l'autre sans prendre terre, et 
nommait-on ces chevaux désultoires **, et de chacun côté, la lance 
au poing, monter sans estriviers *' et, sans bride, guider le che- 
val à son plaisir, car telles choses servent à discipline militaire. 

Un autre jour s'exerçait à la hache, laquelle tant bien cou- 
lait, tant vertement de tous pics ** resserrait, tant souplement 
avalait*^ en taille ronde ^^ qu'il fut passé chevalier d'armes en 
campagne, et en tous essais. 

Puis branlait la pique, saquait *' de l'épée à deux mains, 
de l'épée bâtarde, de l'espagnole, de la dague et du poignard ; 
armé, non armé, au bouclier, à la cape, à la rondelle *». 

Courait le cerf, le chevreuil, l'ours, le daim, le sanglier, le 
lièvre, la perdrix, le faisan, l'outarde. Jouait à la grosse balle, 
et la faisait bondir en l'air autant du pied que du poing. 

Luttait, courait, sautait, non à trois pas un saut, non à cloche 
pied, non au saut d'allemand, car, disait Gymnaste, tels sauts 
sont inutiles et de nul bien eu guerre; mais d'un saut perçait ^^ 
un fossé, volait sur une haie^ montait six pas encontre uns 



I. Tracer. — a. Sortaient. — - 3. Lui faisait parcourir cent fois la carrière. — 4. La palis- 
sade. — 5. Porte. — 6. Armure. — 7. Mettait bas. — 8. Enfilait. — 9. Faire exécuter 
des exercices à la voix. — 10. Appels de langue pour exciter le cheval. — 11. Paiticuliè- 
rement. — 12. Desultorit (latinisme). — 13. Etriers.— 14. Coups de pointe. — is-Descen- 
dait. — 16. Coups de taiU© en cercle. — 17. Tirait. — 18, Rondache. — 19. Traversait. 



GARGANTUA — 77 

muraille, et rampait en cette façon à une fenêtre de la hauteur 
d'une lance. 

Nageait en parfonde * eau, à l'endroit, à l'envers, de côté, 
de tout le corps, des seuls pieds, une main en l'air, en laquelle 
tenant un livre transpassait toute la rivière de Seine sans icelui 
mouiller, et tirant par les dents son manteau comme faisait 
Jules César ; puis d'une main entrait par grande force en 
bateau, d' icelui se jetait derechef en l'eau la tête première ; 
sondait le parfond ^, creusait les rochers, plongeait es abîmes 
et gouffres. Puis icelui bateau tournait, gouvernait, menait hâti- 
vement, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenait en 
pleine écluse, d'une main le guidait, de l'autre s'escrimait avec 
un grand aviron, tendait le vêle ^, montait au mât par les traits *, 
courait sur les brancards ^, ajustait la boussole, contreventait 
les boulines ^, bandait le gouvernail. 

Issant de l'eau, raidement montait encontre la montagne, et 
dévalait aussi franchement, gravait "^ es arbres comme un chat, 
sautait de l'une en l'autre comme un écurieux *, abattait les 
gros rameaux comme un autre Milo ; avec deux poignards acérés 
et deux poinçons éprouvés, montait au haut d'une maison comme 
un rat, descendait puis du haut en bas en telle composition des 
membres que de la chute n'était aucunement grevé ^. Jetait 
le dard, la barre, la pierre, la javeline, l'épieu, la hallebarde, 
enfonçait i<> l'arc, bandait es reins les fortes arbalètes de passe, 
visait de l'arquebuse à l'œil, affûtait le canon, tirait à la butte, 
au papegai, du bas en mont, d'amont en val, devant, de côté, 
en arrière comme les Parthes. 

On lui attachait un câble en quelque haute tour, pendant en 
terre : par icelui avec deux mains montait, puis dévalait si 
raidement et si assurément que plus ne pourriez parmi un pré 
bien égalé. On lui mettait une grosse perche appuyée à deux 
arbres ; à icelle se pendait par les mains, et d'icelle allait et 
venait, sans des pieds à rien toucher, qu'à grande course on ne 
l'eût pu aconcevoir ^^ 

Et pour s'exercer le thorax et poumon, criait comme tous les 
diables. Je l'ouïs une fois appelant Eudémon depuis la porte 
Saint- Victor jusques à Montmartre. Stentor n'eut onques telle 
voix à la bataille de Troie. 



I. Profonde, — 2. Les eaux profondes. — 3. La voile. — 4. Les cordages, — 5. Les 
vergues. — 6. Mettait les amures à contre-vent. — 7. Grimpait. — 8. Ecureuil. — 
9. Blessé. — 10. Tirait à fond. — 11. Atteindre. 



78 — LIVRE I 

Et, pour galentir * les nerfs, on lui avait fait deux grosses 
saumonés 2 de plomb, chacune du poids de huit mille sept cents 
quintaux, lesquelles il nommait haltères. Icelles prenait de terre 
en chacune main, et les élevait en l'air au-dessus de la tête, et 
les tenait ainsi, sans soi remuer, trois quarts d'heure et davan- 
tage, qu'était une force inimitable. 

Jouait aux barres avec les plus forts, et quand le point adve- 
nait, se tenait sur ses pieds tant raidement qu'il s'abandonnait 
es plus aventureux, en cas qu'ils le fissent mouvoir de sa place, 
comme j adis faisait Milo, à l'imitation duquel aussi tenait une pom- 
me de grenade en sa main et la donnait à qui lui pourrait ôter. 

Le temps ainsi employé, lui frotté, nettoyé et rafraîchi d'ha- 
billements, tout doucement retournait, et, passants par 
quelques près ou autres lieux herbus, visitaient les arbres et 
plantes, les conférants avec les livres des anciens qui en ont 
écrit, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nican- 
der, Macer et Galien, et en emportaient leurs pleines mains au 
logis, desquelles avait la charge un jeune page nommé Rhizo- 
tome, ensemble des marrochons ', des pioches, serfouettes, 
bêches, tranches ♦ et autres instruments requis à bien arbo- 
riser s. 

Eux arrivés au logis, cependant qu'on apprêtait le souper, 
répétaient quelques passages de ce qu'avait été lu et s'asseyaient 
à table. Notez ici que son dîner était sobre et frugal, car tant 
seulement mangeait pour refréner les abois de l'estomac ; mais 
le souper était copieux et large, car tant en prenait que lui était 
de besoin à soi entretenir et nourrir, ce qu'est la vraie diète ^ 
prescrite par l'art de bonne et sûre médecine, quoiqu'un tas de 
badauds médecins, herselés "^ en l'officine des Arabes, conseil- 
lent le contraire. 

Durant icelui repas était continuée la leçon du dîner tant que 
bon semblait : le reste était consommé en bons propos, tous let- 
trés et utiles. Après grâces rendues, s'adonnaient à chanter musi- 
calement, à jouer d'instruments harmonieux, ou de ces petits 
passe-temps qu'on fait es cartes, es dés et gobelets, et là de- 
meuraient faisants grand'chère, et s'ébaudissants aucunes fois 
jusques à l'heure de dormir ; quelque fois allaient visiter les 
compagnies de gens lettrés, ou de gens qui eussent vu pays 
étranges *. 

I. Fortifier. — 2. Deux gros saumons. — 3. Houes . — 4. Tranchoirs. — 5. Herboriser. 
— 6. Régime. — 7, Harcelés. — 8. Etrangers. 



GARGANTUA — 79 

En pleine nuit, devant que soi retirer, allaient au lieu de leur 
îogis le plus découvert voir la face du ciel, et là notaient les 
comètes, si aucunes étaient, les figures, situations, aspects, oppo- 
sitions et conjonctions des astres. 

Puis, avec son précepteur, récapitulait brièvement, à la mode 
des Pythagoriques, tout ce qu'il avait lu, vu, su, fait et entendu 
au décours* de toute la journée. 

Si priaient Dieu le créateur, en l'adorant et ratifiant leur foi 
envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense, et, lui rendants 
grâce de tout le temps passé, se recommandaient à sa divine clé- 
nence pour tout l'avenir. Ce fait entraient en leur repos. 



COMMENT GARGANTUA EMPLOYAIT LE TEMPS QUAND L'AIR 
ÉTAIT PLUVIEUX. 



S'il advenait que l'air fût pluvieux et intempéré, tout letemps 
d'avant-dîner était employé comme de coutume, excepté qu'il 
faisait allumer un beau et clair feu pour corriger l'intempérie de 
l'air. Mais après dîner, en lieu des exercitations -, ils demeu- 
raient en la maison, et par manière d'apothérapie ^ s'ébattaient 
à botteler du foin, à fendre et scier du bois, et à battre les gerbes 
en la grange. Puis étudiaient en l'art de peinture et sculpture, 
ou révoquaient en usage l'antique jeu des taies ♦ ainsi qu'en a 
écrit Leonicus et comme y joue notre bon ami Lascaris. En y 
jouant, récolaient les passages des auteurs anciens esquels 
est faite mention ou prise quelque métaphore sur icelui jeu. 

Semblablement, ou allaient voir comment on tirait les mé- 
taux, ou comment on fondait l'artillerie, ou allaient voir les 
lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries, ou les alchimis- 
tes et monnayeurs, ou les hautelissiers ^, les tissotiers ^, les 
veloutiers ', les horlogers, miralliers *, imprimeurs, organis- 
tes ^, teinturiers, et autres telles sortes d'ouvriers, et par- 
tout donnants le vin, apprenaient et considéraient l'industrie 
et invention des métiers. 

Allaient ouïr les leçons publiques, les actes solennels, les répé- 
titions, les déclamations, les plaidoyers des gentils avocats, les 
concions ^^ des prêcheurs évangéliques. 



I, Cours. — 2. Exercices. — 3. Hygiène. — 4. Osselets.— 5. Tapissiers en haute lisse. 
— 6. Tisserands. — 7. Fabricants de velours. — 8. Miroitiers. — 9. Facteurs d'orgues, — 
10. Harangues. 



80 — LIVRE I 

Passait par les salles et lieux ordonnés pour rescrime, et 
là, contre les maîtres, essayait de tous bâtons ^ et leur 
montrait par évidence qu'autant, voire plus, en savait 
qu'iceux. 

Et au lieu d'arboriser 2, visitaient les boutiques des dro- 
gueurs ', herbiers * et apothicaires, et soigneusement considé- 
raient les fruits, racines, feuilles, gommes, semences, axonges 
pérégrines ^, ensemble aussi comment on les adultérait. Allait 
voir les bateleurs, tréjectaires ^ et thériacleurs ■^, et considérait 
leurs gestes, leurs ruses, leurs soubresauts et beau parler, sin- 
gulièrement » de ceux de Chaunys en Picardie, car ils sont de 
nature grands jaseurs et beaux bailleurs de balivernes en matière 
de singes verts. 

Eux retournés pour souper, mangeaient plus sobrement 
que es autres jours, et viandes ' plus dessiccatives et exté- 
nuantes, afin que l'intempérie humide de l'air, communiquée 
au corps par nécessaire confinité^", fût par ce moyen corrigée, 
et ne leur fût incommode par ne soi être exercités ** comme 
avaient de coutume. 

Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuait ce procès ^^ de 
jour en jour, profitant comme entendez que peut faire un jeune 
homme, selon son âge, de bon sens, en tel exercice ainsi conti- 
nué, lequel, combien que semblât pour le commencement 
difi&cile, en la continuation tant doux fut, léger et délectable, 
que mieux ressemblait un passe-temps de roi que l'étude d'un 
écolier. 

Toutefois Ponocrates, pour le séjourner " de cette véhémente 
intention** des esprits, avisait une fois le mois quelque jour bien 
clair et serein, auquel bougeaient au matin de la ville, et allaient 
ou à Gentilly, ou à Boulogne, ou à Montrouge, ou au pont 
Charenton,ou à Vanves,ou à Saint-Cloud. Et là passaient toute 
la journée à faire la plus grande chère dont ils se pouvaient 
aviser, raillants, gaudissants, buvants d'autant*'', jouants, 
chantants, dansants, se voitrants *« en quelque beau pré, dé- 
nigeants *' des passereaux, prenants des cailles, péchants aux 
grenouilles et écrevisses. 

Mais encore qu'icelle journée fût passée sans livres et lectures, 
point elle n'était passée sans profit, car en beau pré ils récolaient 



I. Armes. — 2, Herboriser. — 3. Droguistes. — 4. Herboristes.— 5. Onguents exoti- 
ques. — 6. Jongleurs. — 7. Vendeurs de thériaque. — 8. Particulièrement. — 9. Mets. 
— 10. Contact. — ir. Exercés. — 12. Progrès. — 13. Faire reposer. — 14. Conten- 
tion. — 15. En se faisant raison. — i6. Se vautrant. — r;. Dénichant. 



GARGANTUA — 81 

par cœur quelques plaisants vers de Y A griculture de Virgile, de 
Hésiode, du Rustique de Politian, décrivaient quelques plai- 
sants épigrammes en latin, puis les mettaient par rondeaux et 
ballades en langue française. En banquetant, du vin aigué * 
séparaient l'eau, comme l'enseigne Caton De re rust. et Pline, 
avec un gobelet de lierre, lavaient le vin en plein bassin d'eau, 
puis le retiraient avec un embut ^, faisaient aller l'eau d'un verre 
en l'autre, bâtissaient plusieurs petits engins automates, c'est- 
à-dire soi mouvants eux-mêmes. 



COMMENT FUT MU ENTRE LES FOU ACIERS DE LERNÊ ET 
CEUX DU PAYS DE GARGANTUA LE GRAND DÉBAT DONT 
FURENT FAITES GROSSES GUERRES. 

En cetui temps, qui fut la saison de vendanges au commence- 
ment d'automne, les bergers de la contrée étaient à garder les 
vignes, et empêcher que les étcurneaux ne mangeassent les 
raisins. Onquel ^ temps, les fouaciers de Lerné passaient le 
grand carroi *, menant dix ou douze charges de fouaces à la ville. 
Les dits bergers les requirent courtoisement leur en bailler pour 
leur argent, au prix du marché. Car notez que c'est viande céleste 
manger à déjeuner raisins avec fouace fraîche, mêmement 
des pineaux, des fiers, des muscadeaux, de la bicane et des 
foirars ^ pour ceux qui sont constipés du ventre, car ils les 
font aller long comme un vouge ^, et souvent, cuidants 
peter, ils se conchient, dont sont nommés les cuideurs de 
vendanges. 

A leur requête ne furent aucunement enclines ' les foua- 
ciers, mais, que pis est, les outragèrent grandement, les appe- 
lants trop d'iteux *, brèche-dents,... bergers de merde et autres 
telles épithètes diffamatoires, ajoutants que point à 
eux n'appartenait manger de ces belles fouaces, mais 
qu'ils se devaient contenter de gros pain balle ' et de 
tourte. 

Auquel outrage un d'entre eux, nommé Frogier, bien honnête 
homme de sa personne et notable bachelier *", répondit douce- 
ment .-«Depuis quand avez-vous pris cornes qu'êtes tant rognes 



I. Mouillé d'eau. — 2. Entonnoir. — 3. Auquel. — 4. Carrefour. — 5. (Noms de 
cépages blancs et rouges.) — 6. Serpe. — 7. Inclinés. — 8. Trop de leur espèce. — 9. Mé- 
langé de son. — 10. Jeune homme. 



82 — LIVRE 1 

devenus ? Dea^ vous nous en soûliez* volontiers bailler 
et maintenant y refusez. Ce n'est fait de bons voisins, et ainsi 
ne vous faisons, nous, quand venez ici acheter notre beau froment, 
duquel vous faites vos gâteaux et fouaces. Encore par le' marché 
vous eussions-nous donné de nos raisins ; mais, par la mer Dé ♦, 
vous en pourriez repentir, et aurez quelque jour affaire de nous. 
Lors nous ferons envers vous à la pareille, et vous en souvienne. » 

Adonc Marquet, grand bâtonnier de la confrérie des fouaciers, 
lui dit : « Vraiment, tu es bien acrêté ^ à ce matin ; tu mangeas 
hier soir trop de mil. Viens çà, viens çà, je* te donnerai de ma 
fouace. » Lors Frogier en toute simplesse approcha, tirant un 
onzain * de son baudrier, peDsant que Marquet lui dût dépocher 
de ses fouaces, mais il lui bailla de son fouet à travers les jambes 
si rudement que les nœuds y apparaissaient ; puis voulut gagner 
à la fuite. Mais Frogier s'écria au meurtre et à la force tant qu'il 
put, ensemble lui jeta un gros tribard ' qu'il portait sous son 
aisselle, et l'atteint par la jointure coronale de la tête, sur l'artère 
crotaphique *, du côté dextre, en telle sorte que Marquet tomba 
de sa jument; mieux semblait homme mort que vif. 

Cependant les métayers, qui là auprès challaient ' les noix, 
accoururent avec leurs grandes gaules, et frappèrent sur ces 
fouaciers comme sur seigle vert. Les autres bergers et bergères, 
oyants le cri de Frogier, y vinrent avec leurs fondes *® et bras- 
siers **, et les suivirent à grands coups de pierres, tant menus 
qu'il semblait que ce fût grêle. Finalement, les aconçurent **, 
et otèrent de leurs fouaces environ quatre ou cinq douzaines, 
toutefois ils les payèrent au prix accoutumé, et leur donnèrent 
un cent de quecas *' et trois panerées de francs-aubiers *♦. Puis 
les fouaciers aidèrent à monter Marquet, qui était vilainement 
blessé, et retournèrent à Lerné sans poursuivre le chemin de 
Parillé, menaçants fort et ferme les bouviers, bergers et métayers 
de Seuillé et de Sinais. 

Ce fait, et bergers et bergères firent chère lie avec ces fouaces 
et beaux raisins, et se rigolèrent ensemble au son de la belle bou- 
sine *5, se moquants de ces beaux fouaciers glorieux, qui avaient 
trouvé malencontre par faute de s'être signés de la bonne main 
au matin. Et avec gros raisins chenins ^^, étuvèrent les jambes 
de Frogier mignonnement, si bien qu'il fut tantôt guéri. 



I. Vraiment. — 2, Aviez coutume. — 3. En vertu du. — 4. Par la mère de Dieu! — • 
5. La crête haute. — 6. Pièce de onze deniers. — 7. Trique. — 8. Temporale. — 9. Eca- 
laient. — 10. Frondes, — 11. Bâtons. — 12. Atteignirent. — 13. Noix — 14, (Sortes 
de raisin?.)— 15. Cornemuse. — 16. (Variété de cépage.) 



GARGANTUA — 83 



COMMENT LES HABITANTS DE LERNÊ, PAR LE COMMANDE- 
MENT DE PICROCHOLE, LEUR ROI, ASSAILLIRENT AU 
DÉPOURVU LES BERGERS DE GARGANTUA. 

Les fouaciers retournés à Lerné, soudain, devant boire ni 
manger, se transportèrent au Capitoly, et là, devant leur roi, 
nommé Picrochole, tiers * de ce nom, proposèrent leur complainte 2 
montrants leurs paniers rompus, leurs bonnets foupis ^, leurs 
robes déchirées, leurs fouaces détroussées, et singulièrement * 
Marquet blessé énormément, disants le tout avoir été fait par les 
bergers et métayers de Grandgousier, près le grand carroi ^, 
par-delà Seuillé. 

Lequel incontinent entra en courroux furieux, et sans plus 
outre s'interroger quoi ni comment, fit crier par son pays ban 
et arrière ban, et qu'un chacun, sur peine de la hart, convînt ^ 
en armes en la grand'place devant le château, à l'heure de midi. 
Pour mieux confermer "^ son entreprise, envoya sonner le tam- 
bourin à l'entour de la ville. Lui-même, cependant qu'on apprê- 
tait son dîner, alla faire affûter » son artillerie, déployer son 
enseigne et oriflant », et charger force munitions, tant de har- 
nais *" d'armes que de gueules. 

En dînant, bailla les commissions, et fut, par son édit, cons- 
titué le seigneur Trepelu sur l'avant-garde, en laquelle furent 
comptés seize mille quatorze haquebutiers **, trente cinq mille et 
onze aventuriers. A l'artillerie fut commis le grand écuyer Tou- 
quedillon,en laquelle furent comptées neuf cents quatorze grosses 
pièces de bronze, en canons, doubles canons, basilics, serpen- 
tines, couleuvrines, bombardes, faucons, passevolants, spiroles ^^ 
et autres pièces. L'arrière-garde fut baillée au duc Raque- 
denare. En la bataille ** se tint le roi et les princes de son 
royaume. 

Ainsi sommairement accoutrés, devant que se mettre en voie, 
envoyèrent trois cents chevaux légers, sous la conduite du capi- 
taine Engoulevent, pour découvrir le pays et savoir si embûche 
aucune était par la contrée. Mais après avoir diligemment recher- 
ché, trouvèrent tout le pays à l' environ en paix et silence, sans 
assemblée quelconque. Ce que entendant, Picrochole commanda 



I. Troisième. — 2. Plainte. — 3. Chiffonnés. — 4. Particubèrement. — 5. Carrefour. 
— 6. Se rassemblât. — 7. Assurer. — 8. Mettre sur affûts. — 9. Oriflamme. — 10. Equi- 
pements. — II. Arquebusiers. — 12. Noms de bouches à feu du xvi» siècle . — 13. Le 
centre de l'armée. 



84 — LIVRE I 

qu'un chacun marchât sous son enseigne hâtivement. Adonc, 
sans ordre et mesure, prirent les champs les uns parmi les autres, 
gâtants et dissipants tout par où ils passaient, sans épargner ni 
pauvre ni riche, ni lieu sacré ni profane ; emmenaient bœufs, 
vaches, taureaux, veaux, génisses, brebis, moutons, chèvres et 
boucs, poules, chapons, poulets, oisons, jars, oies, porcs, truies, 
gorets, abattants les noix, vendangeants les vignes, emportants 
les ceps, croulants * tous les fruits des arbres. C'était un désordre 
incomparable de ce qu'ils faisaient, et ne trouvèrent personne 
qui leur résistât, mais un chacun se mettait à leur merci, les 
suppliant être traités plus humainement en considération de ce 
qu'ils avaient de tous temps été bons et amiables voisins, et que 
jamais envers eux ne commirent excès ni outrage, pour ainsi 
soudainement être par iceux mal vexés ^ et que Dieu les en 
punirait de bref. Es quelles remontrances rien plus ne répon- 
daient sinon qu'ils leur voulaient apprendre à manger de la 
fouace. 



COMMENT UN MOINE DE SEUILLË SAUVA LE CLOS DE 
L'ABBAYE DU SAC DES ENNEMIS. 



Tant firent et tracassèrent 3, pillant et larronnant, qu'ils 
arrivèrent à Seuillé, et détroussèrent hommes et femmes, et 
prirent ce qu'ils purent : rien ne leur fût ni trop chaud ni trop 
pesant. Combien que la peste y fut par la plus grande part des 
maisons, ils entraient partout, ravissaient tout ce qu'était de- 
dans, et jamais nul n'en prit danger, qui est cas assez merveil- 
leux, car les curés, vicaires, prêcheurs, médecins, chirurgiens et 
apothicaires, qui allaient visiter, panser, guérir, prêcher et admo- 
nester les malades, étaient tous morts de l'infection, et ces diables 
pilleurs et meurtriers onques n'y prirent mal. Dont vient cela, 
messieurs ? Pensez-y, je vous prie. 

Le bourg ainsi pillé, se transportèrent en l'abbaye avec hor- 
rible tumulte, mais la trouvèrent bien resserrée et fermée, 
dont l'armée principale marcha outre vers le gué de Vède, 
exceptés sept enseignes de gens de pied et deux cents lances qui 
là restèrent et rompirent les murailles du clos afin de gâter 
toute la vendange. 



I. Seoouaat, — 2. Molestés. ~ 3. Courur.'r.t Joçâ, delà. 



GARGANTUA — 85 

Les pauvres diables de moines ne savaient auquel de leurs 
saints se vouer, A toutes aventures firent sonner ad capitulum 
capitulantes. Là fut décrété qu'ils feraient une belle procession, 
renforcée de beaux prêchants * et litanies contra hostium insi- 
dias, et beaux répons pro pace. 

En l'abbaye était pour lors un moine claustrier 2 nommé frère 
Jean des Entommeures, jeune, galant, f risque *, de hait ♦, bien 
à dextre ^, hardi, aventureux, délibéré, haut, maigre, bien fendu 
de gueule, bien avantagé en nez, beau dépêcheur d'heures®, beau 
débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles, pour tout dire 
sommairement un vrai moine si onques en fut depuis que le 
monde moinant moina de moinerie ; au reste clerc jusques es 
dents en matière de bréviaire. 

Icelui, entendant le bruit que faisaient les ennemis par le clos 
de leur vigne, sortit hors pour voir ce qu'ils faisaient, et avisant 
qu'ils vendangeaient leur clos auquel était leur boite ' de tout 
l'an fondée, retourne au chœur de l'église où étaient les autres 
moines, tous étonnés comme fondeurs de cloches, lesquels 
voyant chanter ini, nim, pe, ne, ne, ne, ne, ne, ne, tum, ne, num, 
num, ini, i, mi, i, mi, co, o, ne, no, 0, 0, ne, no, ne, no, no, no, 
rum, ne, num, num : « C'est, dit-il, bien chien chanté. Vertus 
Dieu ! que ne chantez-vous : Adieu paniers, vendanges sont 
faites ?... Je me donne au diable s'ils ne sont en notre clos, et 
tant bien coupent et ceps et raisins qu'il n'y aura, par le corps 
Dieu ! de quatre années que halleboter * dedans. Ventre saint 
Jacques ! que boirons-nous cependant, nous autres pauvres 
diables ? Seigneur Dieu, da mihi potum ! » 

Lors dit le prieur claustral : « Que fera cet ivrogne ici ? 
Qu'on me le mène en prison. Troubler ainsi le service divin ! 

— Mais, dit le moine, le service du vin, faisons tant qu'il 
ne soit troublé, car vous-même, monsieur le prieur, aimez boire 
du meilleur : si fait tout homme de bien. Jamais homme 
noble ne hait le bon vin : c'est un apophtegme monacal. 
Mais ces répons que chantez ici ne sont, par Dieu ! point de 
saison. 

« Pourquoi sont nos heures en temps de moissons et ven- 
danges courtes, en l'Avent et tout hiver longues ? Feu, de bonne 
mémoire, frère Macé Pelosse, vrai zélateur (ou je me donne au 
diable) de notre religion, me dit, il m'en souvient, que la raison 

I. Préludes. — 2, Cloîtré. — - 3. Eveillé. — 4. Alerte. — 5. Adroit. — 6. Bréviaire. 
— 7. Boisson. — 8. Grappiller. 



86 — LIVRE I 

était afin qu'en cçtte saison nous fassions bien serrer et faire le 
vin, et qu'en hiver nous le humons i. 

« Écoutez, messieurs, vous autres qui aimez le vin, le corps 
Dieu ! si me suivez ! car hardiment que saint Antoine me arde ^ 
si ceux tâtent du piot qui n'auront secouru la vigne ! Ventre 
Dieu! les biens de l'Église! Ha! non, non! Diable! saint Thomas 
l'Anglais voulut bien pour iceux mourir : si j 'y mourais ne serais- 
je saint de même? Je n'y mourrai jà pourtant, car c'est moi 
qui le fais es iautres. » 

Ce disant, mit bas son grand habit et se saisit du bâton de la 
croix qui était de cœur de cormier, long comme une lance, rond 
à plein poing, et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes 
presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon ', mit son froc en 
écharpe, et de son bâton de la croix donna si brusquement sur les 
ennemis qui, sans ordre ni enseigne, ni trompette, ni tambourin, 
parmi le clos vendangeaient — car les porte-guidons et porte- 
enseignes avaient mis leurs guidons et enseignes l'orée ♦des murs, 
les tambourineurs avaient défoncé leurs tambourins d'un côté 
pour les emplir de raisins, les trompettes étaient chargées de 
moussines ^, chacun était dérayé ^, — il choqua donc si raide- 
ment sur eux, sans dire gare, qu'il les renversait comme porcs, 
frappant à tort et à travers, à la vieille escrime. 

Es uns escarbouillait la cervelle, es autres rompait bras et 
jambes, es autres délochait ' les spondyles * du col, es autres 
démoulait « les reins, avalait ^^ le nez, pochait les yeux, fendait 
les mandibules, enfonçait les dents en la gueule, décroulait** 
les omoplates, sphacelait les grèves ", dégondait les ischies *', 
débezillait les faucilles **. 

Si quelqu'un se voulait cacher entre les ceps plus épais, à 
icelui froissait toute l'arête du dos et l'éreinait *5 comme un 
chien. 

Si aucun sauver se voulait en fuyant, à icelui faisait voler la 
tête en pièces par la commissure lambdoïde i^. Si quelqu'un gra- 
vait *' en une arbre, pensant y être en sûreté, icelui de son bâton 
empalait par le fondement. 

Si quelqu'un de sa vieille connaissance lui criait : « Ha ! frère 
Jean, mon ami, frère Jean, je me rends ! » 



I. Buvons. — a. Brûle. — 3. Casaque. — 4. Le long. — 5. Grappes attenant à la tige. 

— 6. Hors de voie. — 7. Démettait. — 8. Vertèbres. — 9. Disloquait. — 10. Abattait. 

— II. Défonçait. — 12. Mettait les jambes en marmelade. — 13. Déboîtait les hanches. 

— 14. Mettait en pièces les avant-bras. — 15. Brisait les reins. — i6. En forme de \ 
Oambda). — 17. Grimpait. 



GARGANTUA — 87 

— Il t'est, disait-il, bien force ; mais ensemble tu rendras 
l'âme à tous les diables. » Et soudain lui donnait dronos *. Et 
si personne tant fut épris de témérité qu'il lui voulût résister 
en face, là montrait-il la force de ses muscles, car il leur transper- 
çait la poitrine par le médiastin et par le cœur ; à d'autres, don- 
nant sur la faute ' des côtes, leur subvertissait ' l'estomac, et 
mouraient soudainement. Es autres tant fièrement* frappait 
par le nombril qu'il leur faisait sortir les tripes. Es autres, parmi 
les couillcns, perçait le boyau culier. Croyez que c'était le plus 
horrible spectacle qu'on vit onques. 

Les uns criaient sainte Barbe, les autres saint Georges, les 
autres sainte Nitouche, les autres Notre-Dame de Cunault, de 
Lorette, de Bonnes Nouvelles, de La Lenou, de Rivière. Les uns 
se vouaient à saint Jacques, les autres au saint suaire de Cham- 
béry, mais il brûla trois mois après, si bien qu'on n'en put sauver 
un seul brin. Les autres à Cadouin, les autres à saint Jean d'An- 
gely, les autres à saint Eutrope de Saintes, à saint Mexmes de 
Chinon, à saint Martin de Candes, à saint Clouaud de Sinais, 
es reliques de Javrezay, et mille autres bons petits saints. Les 
uns mouraient sans parler, les autres parlaient sans mourir, 
les uns mouraient en parlant, les autres parlaient en mourant. 
Les autres criaient à haute voix : « Confession ! confession ! Con- 
fiteor, miserere, in manus. » 

Tant fut grand le cri des navrés ^ que le prieur de l'abbaye avec 
tous ses moines sortirent, lesquels, quand aperçurent ces pau- 
vres gens ainsi rués « parmi la vigne et blessés à mort, en confes- 
sèrent quelques-uns. Mais, cependant que les prêtres s'amusaient 
à confesser, les petits moinetons coururent au lieu où était 
frère Jean, et lui demandèrent en quoi il voulait qu'ils lui aidas- 
sent. 

A quoi répondit qu'ils égorgetassent ceux qui étaient portés 
par terre. Adonc, laissants leurs grandes capes sur une treille au 
plus près, commencèrent égorgeter et achever ceux qu'il avait 
déjà meurtris. Savez- vous de quels ferrements ' ? A beaux 
gouvets, qui sont petits demi-couteaux dont les petits enfants de 
notre pays cernent les noix. 

Puis, à tout 8 son bâton de croix, gagna la brèche qu'avaient 
fait les ennemis. Aucuns des moinetons emportèrent les ensei- 
gnes et guidons en leurs chambres pour en faire des jartiers •. 



I. Le coup de grâce. — 2. Le défaut. — 3. Retournait. — 4. Farouchement. — 5. Bles- 
sés. — 6. Renversés. — 7. Outils. — 8. Avec. — 9. Jarretières. 



88 — LIVRE I 

Mais quand ceux qui s'étaient confessés voulurent sortir par 
icelle brèche, le moine les assommait de coups, disant : « Ceux-ci 
sont confès ' et repentants et ont gagné les pardons ^ : ils s'en 
vont en paradis aussi droit comme une faucille, et comme est le 
chemin de Faye. » Ainsi, par sa prouesse, furent déconfits tous 
ceux de l'armée qui étaient entrés dedans le clos, jusques au 
nombre de treize mille six cents vingt et deux, sans les femmes 
et petits enfants, cela s'entend toujours. Jamais Maugis ermite 
ne se porta si vaillamment à tout ^ son bourdon contre les 
Sarrasins, desquels est écrit es gestes des quatre fils Aymon, 
comme fit le moine à rencontre des ennemis avec le bâton 
de la croix. 



COMMENT PICROCHOLE PRIT D'ASSAUT LA ROCHE-CLER. 
MAUD, ET LE REGRET ET DIFFICULTÉ QUE FIT GRAND- 
GOUSIER D'ENTREPRENDRE GUERRE. 



Cependant que le moine s'escarmouchait, comme avons dit, 
contre ceux qui étaient entrés * le clos, Picrochole, à grande 
hâtiveté, passa le gué de Vèdc avec ses gens et assaillit la Koche- 
Clermaud, a.uquel lieu ne lui fut faite résistance quelconque, et 
parce qu'il était jà nuit, délibéra en icelle ville s'héberger, soi 
et ses gens, et rafraîchir de sa colère pungitive ^. Au matin, prit 
d'assaut les boulevards et château, et le rempara très bien, et 
le pourvut de munitions requises, pensant là faire sa retraite si 
d'ailleurs était assailli, car le lieu était fort, et par art et par 
nature, à cause de la situation et assiette. 

Or laissons-les là, et retournons à notre bon Gargantua, qui 
est à Paris, bien instant e à l'étude des bonnes lettres et exerci- 
tations "^ athlétiques, et le vieux bonhomme Grandgousier, 
son père, qui après souper se chauffe les couilles à un beau, 
clair et grand feu, et attendant graîler ^ des châtaignes, écrit 
au foyer avec un bâton brûlé d'un bout, dont on écharbotte^ 
le feu, faisant à sa femme et famille de beaux contes du temps 
jadis. 

Un des bergers qui gardaient les vignes, nommé Pilîot, se 
transporta devers lui en icelle heure, et raconta entièrement les 



I. Confessés. — 2. Indulgences. — 3. Avec. — 4. (Sous-en tendez: dans). — 5, Piquant* 
6. Ardent. — 7. Exercices. — ». Griller. — 9. Tisonne. 



GARGANTUA — 89 

excès et pillages que faisait Picrochole, roi de Lerné, en ses terres 
et domaines, et comment il avait pillé, gâté, saccagé tout le 
pays, excepté le clos de Seuillé que frère Jean des Entommeures 
avait sauvé à son honneur, et de présent était ledit roi en la 
Roche-Clermaud, et là, en grande instance *, se remparait lui 
et ses gens. 

« Holos ! holos 2 ! dit Grandgousier. Qu'est ceci, bonnes gens ? 
Songé-je, ou si vrai est ce qu'on me dit ? Picrochole, mon ami 
ancien de tout temps, de toute race et alliance, me vient-il assaillir ? 
Qui le meut? qui le point ^P qui le conduit? qui l'a ainsi conseillé? 
Ho, ho, ho, ho, ho ! mon Dieu, mon Sauveur, aide-moi, inspire-moi, 
conseille-moi à ce qu'est de faire. Je proteste, je jure devant toi, 
— ainsi me sois-tu favorable ! — si jamais à lui déplaisir, ni à 
ses gens dommage, ni en ses terres je fis pillerie ; mais bien 
au contraire je l'ai secouru de gens, d'argent, de faveur et de 
conseil, en tous cas qu'ai pu connaître son avantage. Qu'il m'ait 
donc en ce point outragé, ce ne peut être que par l'esprit mahn. 
Bon Dieu, tu connais mon courage, car à toi rien ne peut être 
celé. Si par cas il était devenu furieux ♦, et que pour lui réha- 
biliter son cerveau, tu me l'eusses ici envoyé, donne-moi et pou- 
voir et savoir le rendre au joug de ton saint vouloir par bonne 
discipline. 

« Ho, ho, ho! mes bonnes gens, mes amis et mes féaux servi- 
teurs, faudra-t-il que je vous empêche *> à m'y aider ? Las ! ma 
vieillesse ne requérait dorénavant que repos, et toute ma vie n'ai 
rien tant procuré ^ que paix ; mais il faut, je le vois bien, que 
maintenant de harnais je charge mes pauvres épaules lasses et 
faibles, et en ma main tremblante je prenne la lance et la masse 
pour secourir et garantir mes pauvres sujets. La raison le veut 
ainsi, car de leur labeur je suis entretenu et de leur sueur je suis 
nourri, moi, mes enfants et ma famille. Ce nonobstant, je n en- 
treprendrai guerre que je n'aie essayé tous les arts et moyens de 
paix; là je me résolus. » 

Adonc fit convoquer son conseil et proposa l'affaire tel comme 
il était, et fut conclu qu'on enverrait quelque homme prudent 
devers Picrochole savoir pourquoi ainsi soudainement était 
parti' de son repos, et envahi les terres èsquelles n'avait 
droit quiconque ^ ; davantage ^ qu'on envoyât quérir Gargantua 
et ses gens afin de maintenir le pays et défendre à ce besoin. Le 



I. Diligence. — 2. Hélas! — 3. Pique, — 4. Fou furieux. — 5. Embarrasse. — 6. Pris 
soin. — 7. Départi. — 8. Quelconque. — 9. En outre. 



90 — LIVRE 1 

tout plut à Grandgousier et commanda qu'ainsi fut fait. Dont 
sur l'heure envoya le Basque, son laquais, quérir à toute dili- 
gence Gargantua, et lui écrivait comme s'ensuit. 



LA TENEUR DES LETTRES QUE GRANDGOUSIER ÉCRIVAIT 
A GARGANTUA. 

« La ferveur de tes études requérait que de longtemps ne te 
révoquasse * de celui philosophique repos, si la confiance de 
nos amis et anciens confédérés n'eût de présent frustré la sûreté 
de ma vieillesse. Mais, puisque telle est cette fatale destinée que 
par iceux sois inquiété èsquels plus je me reposais, force m'est 
de te rappeler au subside - des gens et biens qui te sent par droit 
naturel affiés '. Car ainsi comme débiles sont les armes au dehors 
si le conseil n'est en la maison, aussi vaine est l'étude et le conseil 
inutile, qui, en temps opportun, par vertu n'est exécuté et à 
son effet réduit. 

« Ma délibération n'est de provoquer, ains * d'apaiser ; 
d'assailUr, mais de défendre; de conquêter ^, mais de garder mes 
féaux sujets et terres héréditaires, èsquelles est hostilement 
entré Picrochole sans cause ni occasion, et de jour en jour pour- 
suit sa furieuse entreprise, avec excès non tolérables à personnes 
libères ^. 

u Je me suis en devoir mis pour modérer sa colère tyrannique, 
lui ofïrant tout ce que je pensais lui pouvoir être en contente- 
ment, et, par plusieurs fois, ai envoyé amiablement devers lui 
pour entendre en quoi, par qui et comment il se sentait outragé ; 
mais de lui n'ai eu réponse que de volontaire défiance ', et qu'en 
mes terres prétendait seulement droit de bienséance *. Dont 
j'ai connu que Dieu éternel l'a laissé au gouvernail de son franc 
arbitre et propre sens, qui ne peut être que méchant si par grâce 
divine n'est continuellement guidé, et, pour le contenir en office' 
et réduire à connaissance me l'a ici envoyé à molestes *" en- 
seignes. 

«Pourtant, mon fils bien aimé, le plus tôt que faire pourras, ces 
lettres vues, retourne à diligence secourir, non tant moi (ce que 
toutefois par pitié *- naturellement du dois) que les tiens, lesquels 



I. Rappelasse. — 2. Secours. — 3. Confiés. — 4. Mais. — 5. Conquérir. — 6. Libres. —• 
7. Défi. — 8. Convenance, de bon plaisir. — 9. Devoir. — 10. Fâcheuses. . — 11. Piété 
filiale. 



GARGANTUA — 91 

par raison tu peux sauver et garder. L'exploit sera fait à moindre 
effusion de sang que sera possible, et si possible est, par engins ^ 
plus expédients, cautèles ^ et ruses de guerre, nous sauverons 
toutes les âmes ^ et les enverrons joyeux à leurs domiciles. 

« Très-cher fils, la paix du Christ notre rédempteur soit avec 
toi. Salue Ponocrates, Gymnaste et Eudémon de par moi. 
« Du vingtième de septembre. 
« Ton père, 

« Grandgousier, » 

COMMENT ULRICH GALLET FUT ENVOYÉ DEVERS 
PICROCHOLE. 

Les lettres dictées et signées, Grandgousier ordonna qu'Ulrich 
Gallet, maître de ses requêtes, homme sage et discret, duquel, en 
divers et contentieux affaires, il avait éprouvé la vertu et bon 
avis, allât devers Picrochole pour lui remontrer ce que par eux 
avait été décrété. 

En celle heure partit le bon homme Gallet et, passé le gué, 
demanda au meunier de l'état de Picrochole, lequel lui fit ré- 
ponse que ses gens ne lui avaient laissé ni coq ni géline ♦, et 
qu'ils étaient enserrés en la Roche-Clermaud, et qu'il ne lui 
conseillait point de procéder ^ outre de peur du guet, car leur 
fureur était énorme. Ce que facilement il crut, et pour celle nuit 
hébergea avec le meunier. 

Au lendemain matin, se transporta avec la trompette à la 
porte du château, et requit es gardes qu'ils le fissent parler au 
roi, pour son profit. 

Les paroles annoncées au roi, ne consentit aucunement qu'on 
lui ouvrît la porte, mais se transporta sur le boulevard et dit 
à l'ambassadeur : « Qui a-t-il de nouveau ? Que voulez-vous 
dire ? » Adonc l'ambassadeur proposa ^ comme s'ensuit. 

LA HARANGUE FAITE PAR GALLET A PICROCHOLE. 

« Plus juste cause de douleur naître ne peut entre les humains 
que si, du lieu dont par droiture espéraient grâce et bénévo- 
lence ', ils reçoivent ennui et dommage. Et non sans cause (com- 



I. Moyens. — 2. Précautions. — 3. Tout le monde. — 4. Poule. — 5. S'avancer. — 
6. Exposa son sujet. — 7. Bienveillance. 



92 — LIVRE I 

bien que sans raison) plusieurs venus en tel accident ont cette 
indignité moins estimé tolérable que leur vie propre, et, en cas 
que par force ni autre engin * ne l'ont pu corriger, se sont eux- 
mêmes privés de cette lumière. 

« Donc merveille n'est si le roi Grandgousier, mon maître, 
est, à ta furieuse et hostile venue, saisi de grand déplaisir et per- 
turbé en son entendement. Merveille serait si ne l'avaient ému 
les excès incomparables qui, en ses terres et sujets, ont été par 
toi et tes gens commis, èsquels n'a été omis exemple aucun 
d'inhumanité. Ce qu.e lui est tant grief - de soi, par la cordiale 
affection de laquelle toujours a chéri ses sujets, qu'à mortel 
homme plus être ne saurait. Toutefois, sur l'estimation humaine, 
plus grief lui est, en tant que par toi et les tiens ont été ces griefs 
et torts faits, qui, de toute mémoire et ancienneté aviez, toi 
et tes pères, une amitié avec lui et tous ses ancêtres conçu, 
laquelle, jusques à présent, comme sacrée, ensemble aviez invio- 
lablement maintenue, gardée et entretenue, si bien que, non lui 
seulement ni les siens, mais les nations barbares, Poitevins, 
Bretons, Manceaux, et ceux qui habitent outre les îles de Canarre 
et Isabella, ont estimé aussi facile démolir le firmament et les 
abîmes ériger au-dessus des nues que désemparer votre alliance, 
et tant l'ont redoutée en leurs entreprises qu'ils n'ont jamais 
osé provoquer, irriter ni endommager l'un par crainte de 
l'autre. 

« Plus y a. Cette sacrée amitié tant a empli ce ciel que peu de 
gens sont aujourd'hui habitants par tout le continent et îles 
de l'Océan qui n'aient ambitieusement aspiré être reçus en icelle, 
à pactes par vous-mêmes conditionnés, autant estimants votre 
confédération que leurs propres terres et domaines. En sorte que, 
de toute mémoire, n'a été prince ni hgue tant efferée ^ ou superbe 
qui ait osé courir sur, je ne dis point vos terres, mais celles de 
vos confédérés, et si, par conseil précipité, ont encontre eux 
attenté ♦ quelque cas de nouvelleté ^, le nom et titre de votre 
alliance entendu, ont soudain, désisté de leurs entreprises. Quelle 
furie donc t'émeut maintenant, toute alliance brisée, toute amitié 
conculquée ^, tout droit trépassé, envahir hostilement ses terres 
sans en avoir été par lui ni les siens endommagé, irrité ni provo- 
qué ? Où est foi? où est loi? où est raison? où est humanité? où 
est crainte de Dieu ? Cuides-tu "^ ces outrages être recelés es 



I. Moyen. — 2. Pénible. — 3. Furieuse. •— 4. Tenté. — 5. Innovation, empiétement. 
— 6. Foulée aux pieds. — ?• Crois-tu. 



GARGANTUA — 93 

esprits éternels et au Dieu souverain, qui est juste rétributeur 
de nos entreprises? Si le cuides,tu te trompes, car toutes choses 
viendront à son jugement. Sont-ce fatales destinées ou influences 
des astres qui veulent mettre fin à tes aises et repos ? Ainsi ont 
toutes choses leur fin et période, et quand elles sont venues à 
leur point superlatif, elles sont en bas ruinées, car elles ne peu- 
vent longtemps en tel état demeurer. C'est la fin de ceux qui 
leurs fortunes et prospérités ne peuvent par raison et tempé- 
rance modérer. 

« Mais si ainsi était fée * et dut ores ^ ton heur ' et repos 
prendre fin, fallait-il que ce fût en incommodant ♦ à mon roi, 
celui par lequel tu étais établi ? Si ta maison devait ruiner, 
fallait-il qu'en sa ruine elle tombât sur lesâtresde celui qui l'avait 
ornée ? La chose est tant hors les mètes s de raison, tant abhor- 
rente * de sens commun, qu'à peine peut-elle être par humain 
entendement conçue, et jusques à ce demeurera non croyable 
entre les étrangers que ' l'effet assuré et témoigné leur donne à 
entendre que rien n'est saint ni sacré à ceux qui se sont éman- 
cipés de Dieu et raison pour suivre leurs affections perverses. 

« Si quelque tort eût été par nous fait en tes sujets et domaines, 
si par nous eût été porté faveur à tes mal voulus ^, si en tes 
affaires ne t'eussions secouru, si par nous ton nom et honneur 
eût été blessé, ou, pour mieux dire, si l'esprit calomniateur, 
tentant à mal te tirer, eût, par fallaces espèces et fantasmes 
ludificatoires ', mis en ton entendement qu'envers toi eussions 
fait chose non digne de notre ancienne amitié, tu devais pre- 
mier ** enquérir de la vérité, puis nous en admonester, et nous 
eussions tant à ton gré satisfait qu'eusses eu occasion de toi 
contenter. Mais, ô Dieu éternel ! quelle est ton entreprise? Vou- 
drais-tu, comme tyran perfide, piller ainsi et dissiper le royaume 
de mon maître? L'as-tu éprouvé tant ignave** et stupide qu'il 
ne voulût, ou tant destitué de gens, d'argent, de conseil et d'art 
militaire qu'il ne pût résister à tes iniques assauts? 

« Dépars d'ici présentement, et demain pour tout le jour sois 
retiré en tes terres, sans par le chemin faire aucun tumulte ni 
force, et paie mille besans d'or pour les dommages qu'as fait 
en ces terres. La moitié bailleras demain, l'autre moitié payeras 
es ides de mai prochainement venant, nous délaissant cepen- 



I. Fixé par le destin. — 2. Maintenant. — 3. Bonheur. — 4. Étant nuisible. — 3. Bornes. 
— 6. Eloignée. — 7. (Construisez ; demeurera... jusqu'à ce que). — 8. Ceux qui ont mau- 
vais vouloir envers toi. — 9. Trompeuses apparences et fantômes décevants. — 10. Pre- 
mièrement. — II, Lâche. 



94 — LIVRE I 

dant pour otages les ducs de Tournemoule, de Basdefesses et 
de Menuail, ensemble le prince de Gratelles et le vicomte de 
Morpiaille. » 



COMMENT GRANDGOUSIER, POUR ACHETER LA PAIX, FIT 
RENDRE LES FOUACES. 



A TANT * se tut le bon homme Gallet, mais Picrochole à tous 
ses propos ne répond autre chose, sinon : « Venez les quérir, venez 
les quérir. Ils ont belle couille, et molle. Ils vous broieront de 
la fouace. » Adonc retourne vers Grandgousier, lequel trouva 
à genoux, tête nue, incliné en un petit coin de son cabinet, 
priant Dieu qu'il voulût amollir la colère de Picrochole, et le 
mettre au point de raison sans y procéder par force. Quand vit 
le bon homme de retour, il lui demanda : « Ha ! mon ami, mon 
ami, quelles nouvelles m'apportez- vous? 

— Il n'y a, dit Gallet, ordre : cet homme est du tout hors du 
sens et délaissé de Dieu. 

— Voire mais, dit Grandgousier, mon ami, quelle cause pré- 
tend-il de cet excès? 

— Il ne m'a, dit Gallet, cause quelconque exposé, sinon qu'il 
m'a dit en colère quelques mots de fouaces. Je ne sais si l'on 
n'aurait point fait outrage à ses fouaciers. 

— Je le veux, dit Grandgousier, bien entendre devant 
qu'autre chose délibérer sur ce que serait de faire. » 

Alors manda savoir de cet affaire, et trouva pour vrai qu'on 
avait pris par force quelques fouaces de ses gens, et que Marquet 
avait reçu un coup de tribard - sur la tête, toutefois que le tout 
avait été bien payé et que le dit Marquet avait premier » blessé 
Frogier de son fouet par les jambes, et sembla à tout son conseil 
qu'en toute force il se devait défendre. 

Ce nonobstant dit Grandgousier : « Puisqu'il n'est question 
que de quelques fouaces, j'essaierai de ie contenter, car il me 
déplaît par trop de lever guerre. » Adonc s'enquêta combien 
on avait pris de fouaces, et entendant quatre ou cinq douzaines, 
commanda qu'on en fît cinq charretées en icelle nuit, et que l'une 
fut d-e fouaces faites à beau beurre, beaux moyeux ♦ d'œufs, 
beau safran et belles épices, pour être distribuées à Marquet, et 



I. A ce point. -^ 2. Bâton. — 3. Premièrement. — 4. Jaunes 



GARGANTUA — 95 

que, pour ses intérêts ', il lui donnait sept cents mille et trois 
philippus pour payer les barbiers qui l'auraient pansé, et d'abon- 
dant 2 lui donnait la métairie de la Pomardière, à perpétuité 
franche pour lui et les siens. 

Pour le tout conduire et passer fut envoyé Gallet, lequel par 
le chemin fit cueillir près de la Saulaye force grands rameaux de 
cannes * et roseaux, et en fit armer autour leurs charrettes et 
chacun des charretiers. Lui-même en tint un en sa main, par ce 
voulant donner à connaître qu'ils ne demandaient que paix et 
qu'ils venaient pour l'acheter. 

Eux venus à la porte, requirent parler à Picrochole de par 
Grandgousier. Picrochole ne voulut onques les laisser entrer, ni 
aller à eux parler, et leur manda qu'il était empêché, mais qu'ils 
dissent ce qu'ils voudraient au capitaine Touquedillon, lequel 
affûtait ♦ quelque pièce sur les murailles. Adonc lui dit le bon- 
homme : « Seigneur, pour vous retirer de tout ce débat et ôter 
toute excuse que ne retournez en notre première alliance, nous 
vous rendons présentement les fouaces dont est la controverse. 
Cinq douzaines en prirent nos gens ; elles furent très bien payées. 
Nous aimons tant la paix que nous en rendons cinq char- 
rettes, desquelles cette ici sera pour Marquet qui plus se plaint. 
Davantage ^, pour le contenter entièrement, voilà sept cents 
mille et trois philippus que je lui livre, et, pour l'intérêt 
qu'il pourrait prétendre, je lui cède la métairie de la Pomar- 
dière, à perpétuité pour lui et les siens possédable, en franc 
aloi (voyez ci le contrat de la transaction) et pour Dieu 
vivons dorénavant en paix, et vous retirez en vos terres 
joyeusement, cédants cette place ici, en laquelle n'avez droit 
quelconque, comme bien le confessez, et amis comme par 
avant. » 

Touquedillon raconta le tout à Picrochole, et de plus en plus 
envenima son courage, lui disant : « Ces rustres ont belle peur. 
Par Dieu ! Grandgousier se conchie, le pauvre buveur ! Ce n'est 
son art aller en guerre, mais oui bien vider les flacons. Je suis 
d'opinion que retenons ces fouaces et l'argent, et au reste 
nous hâtons de remparer ici et poursuivre notre fortune. Mais 
pensent-ils bien avoir affaire à une dupe, de vous paître ^ de ces 
fouaces? Voilà que c'est. Le bon traitement et la grande fami- 
liarité que leur avez par ci devant tenue, vous ont rendu envers 



I. Dommages et intérêts. •— 2. En outre — 3. Roseaax, -- i, Mettait sar affût. — 
5. De plus. — 6. Rassasier. 



96 — LIVRE 1 

eux contemptible ^ Oignez * vilain, il vous poindra ". Poignez 
vilain, il vous oindra. 

— Ça, ça, ça, dit Picrochole, saint Jacques ! ils en auront : 
faites ainsi qu'avez dit. 

— D'une chose, dit Touquedillon, vous veux-je avertir. Nous 
sommes ici assez mal avitaillés ♦ et pourvus maigrement des 
harnais ^ de gueule. Si Grandgousier nous mettait siège, dès 
à présent m'en irais faire arracher les dents toutes, seulement 
que trois me restassent, autant à vos gens comme à moi ; avec 
icelles nous n'avancerons que trop à manger nos munitions. 

— Nous, dit Picrochole, n'auront que trop mangeailles. 
Sommes-nous ici pour manger ou pour batailler? 

— Pour batailler, vraiment, dit Touquedillon; mais de la 
panse vient la danse, et où faim règne force exule ^. 

— Tant jaser, dit Picrochole. Saisissez ce qu'ils ont amené. » 
Adonc prirent argent et fouaces, et bœufs et charrettes, et 

les renvoyèrent sans mot dire, sinon qu'ils n'approchassent de 
si près, pour la cause qu'on leur dirait demain. Ainsi sans rien 
faire retournèrent devers Grandgousier et lui contèrent le tout, 
ajoutants qu'il n'était aucun espoir de les tirer à paix, sinon à 
vive et forte guerre. 



COMMENT CERTAINS GOUVERNEURS DE PICROCHOLE, PAR 
CONSEIL PRÉCIPITE, LE MIRENT AU DERNIER PÉRIL. 



Les fouaces détroussées, comparurent devant Picrochole les 
duc de Menuail, comte Spadassin et capitaine Merdaille, et lui 
dirent : « Sire, aujourd'hui nous vous rendons le plus heureux, 
plus chevalereux' prince qui onques fut depuis la mort d'Alexan- 
dre Macedo. 

— Couvrez, couvrez-vous, dit Picrochole. 

— Grand merci, dirent-ils, sire, nous sommes à notre devoir. 
Le moyen est tel. Vous laisserez ici quelque capitaine en garni- 
son, avec petite bande de gens, pour garder la place, laquelle 
nous semble assez forte, tant par nature que par les remparts 
faits à votre invention. Votre armée partirez * en deux, comme 
trop mieux l'entendez. 



I. Méprisable. — 2. Frottez d'onguent. — 3. Piquera. —4. Ravitaillés. — 5. Équipements. 
•- 6. Est exilée. — 7. Vaillant. — 8. Partagerez. 



GARGANTUA — 97 

« L'une partie ira ruer* sur ce Grandgousier et ses gens. Par 
iceile sera de prime abordée ^ facilement déconfit. Là recouvrerez 
argent à tas, car le vilain a du comptant. Vilain, disons-nous, 
parce qu'un noble prince n'a jamais un sou. Thésauriser est fait 
de vilain. 

« L'autre partie, cependant, tirera vers Aunis, Saintonge, 
Angoumois et Gascogne, ensemble Périgot ', Médoc et Elanes*. 
Sans résistance prendront villes, châteaux et forteresses. A 
Bayonne, à Saint-Jean-de-Luc et Fontarabie, saisirez toutes 
les naufs ^, et côtoyant vers Galice et Portugal, pillerez tous les 
lieux maritimes jusques à Ulisbonne «, où aurez renfort de tout 
équipage requis à un conquérant. Par le corbieu ! Espagne se 
rendra, car ce ne sont que madourrés ' ! Vous passerez par 
l'étroit 8 de Sibyle et là érigerez deux colonnes plus magni- 
fiques que celles d'Hercule à perpétuelle mémoire de votre 
nom, et sera nommé cetui détroit la mer Picrocholine. 

« Passée la mer Picrocholine, voici Barberousse qui se rend 
votre esclave... 

— Je, dit Picrochole, le prendrai à merci. 

— Voire, dirent-ils, pourvu qu'il se fasse baptiser... Et oppu- 
gnerez » les royaumes de Tunic, d'Hippes, Argière *•, Bône, 
Corone, hardiment toute Barbarie. Passant outre, retiendrez en 
votre main Majorque, ^linorque, Sardaigne, Corsique et autres 
îles de la mer Ligustique et Baléare. 

a Côtoyant à gauche, dominerez toute la Gaule Narbonique, 
Provence et Allobroges, Gênes, Florence, Luques et à Dieu seas ** 
Rome ! Le pauvre Monsieur du Pape meurt déjà de peur. 

— Par ma foi, dit Picrochole, je ne lui baiserai jà sa pan- 
toufle. 

— Prise Italie, voilà Naples, Calabre, Apouille ** et Sicile 
toutes à sac, et I\T.alte avec. Je voudrais bien que les plaisants 
chevaliers jadis lihodiens vous résistassent pour voir de leur 
urine ! 

— J'irais, dit Picrochole, volontiers à Lorette. 

— Rien, rien, direnl-ils, ce sera au retour. De là prendrons 
Candie, Chypre, Rhodes et les îles Cyclades, et donnerons sur la 
Morée. Nous la tenons. Saint ïreignan. Dieu gard' Jérusalem I 
car le Soudan n'est pas comparable à votre puissance. 



I. Se jeter. — 2. Abord. — 3. Périgord. — 4. Landes. — 5. Navires. — 6. Lisbonne. — 
7. Fainéants. — 8. Le détroit — 9. Attaquerez. — lo. Algérie. — 11. Adieu sois (en gascon) . 
— 12. La Fouille. 



RABELAIS — I 



98 — LIVRE I 

— Je, dit-il, ferai donc bâtir le temple de Salomon? 

— Non, dirent-ils, encore, attendez un peu. Ne soyez jamais 
tant soudain à vos entreprises. Savez-vous que disait Octavian 
Auguste ? Festina lente. Il vous convient premièrement avoir 
l'Asie minor. Carie, Lycie, Pamphile, Cilicie, Lydie, Phrygie, 
Mysie, Bétune, Charasie, Satalie, Samagarie, Castamena, Luga, 
Savasta, jusques à Euphrate. 

— Verrons-nous, dit Picrochole, Babylone et le mont Sinay? 

— Il n'est, dirent-ils, jà besoin pour cette heure. N'est-ce pas 
assez tracassé * dea ^ avoir transfrété ' la mer Hircane, chevauché 
les deux Arménies et les trois Arables ? 

— Par ma foi, dit-il, nous sommes affolés. Ha ! pauvres 
gens ! 

— Quoi? dirent-ils. 

— Que boirons-nous par ces déserts? Car Julian Auguste et 
tout son ost ♦ y moururent de soif, comm.e l'on dit. 

— Nous, dirent-ils, avons jà donné ordre à tout. Par la mer 
Siriace, vous avez neuf mille quatorze grands naufs, chargées des 
meilleurs vins du monde ; elles arrivent à Japhes ^. Là se sont 
trouvés vingt et deux cents mille chameaux et seize cents élé- 
phants, lesquels aurez pris à une chasse environ Sigeilmes, 
lorsque entrâtes en Libye, et d'abondant * eûtes toute la 
caravane de la Mecha'. Ne vous fournirent-ils de vin à suffi- 
sance ? 

— Voire, mais, dit-il, nous ne bûmes point frais. 

— Par la vertu, dirent-ils, non pas d'un petit poisson, un 
preux, un conquérant, un prétendant et aspirant à l'empire 
univers' ne peut toujours avoir ses aises. Dieu soit loué qu'êtes 
venu, vous et vos gens, saufs et entiers jusques au fleuve du 
Tigre ! 

— Mais, dit-il, que fait ce pendant la part de notre armée qui 
déconfit ce vilain humeux * de Grandgousier ? 

— Ils ne chôment pas, dirent-ils ; nous les rencontrerons 
tantôt. Ils vous ont pris Bretagne, Normandie, Flandres, Hai- 
naut, Brabant, Artois, Hollande, Zélande ; 'ils ont passé le 
Rhin par sus le ventre des Suisses et Lansquenets, et part 
d'entre eux ont dompté Luxembourg, Lorraine, la Champagne, 
Savoie jusques à Lyon, auquel lieu ont trouvé vos garnisons 
retournants des conquêtes navales de la mer Méditerranée, et se 



I. Couru de côté et d'autre. — 2. Vraiment. — 3. Traversé. — 4. Armée. — 5. Jaffa. 
6. De plus. — 7. La Mecque. — 8. Universel. — 9. Buveur. 



GARGANTUA — 99 

sont rassemblés en Bohême, après avoir mis à sac Souève *, 
Vuitembergs, Bavière, Autriche, Moravie, et Styrie. Puis ont 
donné fièrement ensemble sur Lubeck, Norwerge, Sweden Rich, 
Dace, Gotthie, Engroneland ', les Estrelins, jusques à la mer 
Glaciale. Ce fait, conquêtèrent les îles Orchades, et subjuguèrent 
Ecosse, Angleterre et Irlande. De là, navigants par la mer Sabu- 
leuse ♦ et par les Sarmates, ont vaincu et dompté Prussie, Polo- 
nie, Lituanie, Russie, Valache, la Transilvane et Hongrie, Bul- 
garie, Turquie, et sont à Constantinople. 

— Allons nous, dit Picrochole, rendre à eux le plus tôt, car 
je veux être aussi empereur de Thébizonde. Ne tuerons-nous 
pas tous ces chiens turcs et mahumétistes ? 

— Que diable, dirent-ils, ferons-nous donc? Et donnerez 
leurs biens et terres à ceux qui vous auront servi honnêtement. 

— La raison, dit-il, le veut, c'est équité. Je vous donne la 
Carmaigne, Syrie et toute la Palestine. 

— Ha ! dirent-ils, sire, c'est du bien de vous, grand merci ! 
Dieu vous fasse bien toujours prospérer ! » 

Là présent était un vieux gentilhomme, éprouvé en divers 
hasards et vrai routier de guerre, nommé Echéphron, lequel, 
oyant ces propos, dit : « J'ai grand peur que toute cette entreprise 
sera semblable à la farce du pot au lait, duquel un cordouan- 
nier^ se faisait riche par rêverie, puis, le pot cassé, n'eut de quoi 
dîner. Que prétendez-vous par ces belles conquêtes ? Quelle sera 
la fin de tant de travaux et traverses ? 

— Ce sera, dit Picrochole, que nous retournés, reposerons 
à nos aises. » 

Dont dit Echéphron : « Et si par cas jamais n'en retournez, 
car le voyage est long et périlleux, n'est-ce mieux que dès main- 
tenant nous reposons, sans nous mettre en ces hasards ? 

— O ! dit Spadassin, par Dieu, voici un bon rêveur! Mais 
allons nous cacher au coin de la cheminée, et là passons avec les 
dames notre vie et notre temps à enfiler des perles, ou à filer 
comme Sardanapalus. Qui ne s'aventure n'a cheval ni mule, ce 
dit Salomon, 

— Qui trop, dit Echéphron, s'aventure, perd cheval et mule, 
répondit Malcon. 

— Baste ! dit Picrochole, passons outre. Je ne crains que ces 
diables de légions de Grandgousier. Cependant que nous sommes 
en Mésopotamie, s'ils nous donnaient sur la queue, quel remède.? 



I. Souabe. — 2. Wurtemberg. — 3. Groenland. — 4. Sablonneuse. — 5. Cordonnier 



100 — LIVRE I 

— Très bon, dit Merdaille. Une belle petite commission, la- 
quelle vous enverrez es Moscovites, vous mettra en camp pour 
un moment quatre cents cinquante mille combattants d'élite. 
O ! si vous m'y faites votre lieutenant, je tuerais un pigne* pour 
un mercier ! Je mors, je rue, je frappe, j'attrape, je tue, je 
renie ! 

— Sus, sus, dit Picrochole, qu'on dépêche ' tout, et qui 
m'aime si me suive. » 



COMMENT GARGANTUA LAISSA LA VILLE DE PARIS POUR 
SECOURIR SON PAYS, ET COMMENT GYMNASTE RENCON- 
TRA LES ENNEMIS. 

En cette même heure, Gargantua, qui était issu de Paris sou- 
dain ' les lettres de son père lues, sur sa grand' jument venant, 
avait jà passé le pont de la Nonnain, lui, Ponocrates, Gymnaste 
et Eudémon, lesquels pour le suivre avaient pris chevaux de 
poste ; le reste de son train venait à justes journées ♦, amenant 
tous ses livres et instrument s philosophique. Lui, arrivé à Parillé, 
fut averti par le métayer deGouguet comment Picrochole s'était 
remparé à laRoche-Clermaud et avait envoyé le capitaine Tripet, 
avec grosse armée, ass^alUr le bois de Vède et Vaugaudry, et 
qu'ils avaient couru la poule jusques au Pressoir-Billard, et que 
c'était chose étrange et difficile à croire des excès qu'ils faisaient 
par le pays. Tant qu'il lui fit peur et ne savait bien que dire ni 
que faire. 

Mais Ponocrates lui conseilla qu'ils se transportassent vers 
le seigneur de la Vauguyon qui de tous temps avait été leur 
ami et confédéré, et par lui seraient mieux avisés de tous affaires, 
ce qu'ils firent incontinent et le trouvèrent en bonne délibéra- 
tion de leur secourir, et fut d'opinion qu'il enverrait quelqu'un 
de ses gens pour découvrir le pays et savoir en quel état étaient 
les ennemis, afin d'y procéder par conseil pris selon la forme de 
l'heure présente. Gymnaste s'offrit d'y aller ; mais il fut conclu 
que, pour le meilleur, il menât avec soi quelqu'un qui connût les 
voies et détorses *, et les rivières de l'entour. 

Adonc partirent lui et PreUnguand, écuyer de Vauguyon, et 
sans efîroi épièrent de tous côtés. Cependant Gargantua se 



I. Peigne. — 2. Expédie. — 3. Aussitôt. — 4. A jotimée.s norroal's. — 5. Bagage. 
6. Détours. 



GARGANTUA — 101 

rafraîchit et reput quelque peu avec ses gens, et fit donner à sa 
jument un picotin d'avoine : c'étaient soixante et quatorze 
muids, trois boisseaux. 

Gymnaste et son compagnon tant chevauchèrent qu'ils ren- 
contrèrent les ennemis tous épars et mal en ordre, pillants et 
dérobants tout ce qu'ils pouvaient, et, de tant loin qu'ils l'aper- 
çurent, accoururent sur lui à la foule pour le détrousser. Adonc il 
leur cria : 

« Messieurs, je suis pauvre diable ; je vous requiers qu'ayez 
de moi merci. J'ai encore quelque écu, nous le boirons, car c'est 
atirum potahile, et ce cheval ici sera vendu pour payer ma bien- 
venue. Cela fait, retenez-moi des vôtres, car jamais homme 
ne sut mieux prendre, larder, rôtir et apprêter, voire, par Dieu! 
démembrer et gourmander ^ poule que moi qui suis ici, et pour 
mon pyoficiaf, je bois à tous bons compagnons. » 

Lors découvrit sa ferrière ^, et sans mettre le nez dedans, 
buvait assez honnêtement. Les maroufles le regardaient, ou- 
vrants la gueule d'un grand pied, et tirants les langues comme 
lévriers, en attente de boire après ; mais Tripet, le capitaine, sur 
ce point accourut voir que c'était. A lui Gymnaste offrit sa bou- 
teille, disant: «Tenez, capitaine, buvez en hardiment; j'en ai 
fait l'essai, c'est vin de la Foye-Monjau. 

— Quoi ! dit Tripet, ce gantier ' ici se gabèle ♦ de nous. Qui 
es-tu? 

— Je suis, dit Gymnaste, pauvre diable. 

— Ha ! dit Tripet, puisque tu es pauvre diaole, c'est raison 
que passes outre, car tout pauvre diable passe partout sans 
péage ni gabelle ; mais ce n'est de coutume que pauvres diables 
soient si bien montés. Pourtant, monsieur le diable, descendez 
que j'aie le roussin, et si bien il ne me porte, vous, maître diable, 
me porterez, car j'aime fort qu'un diable tel m'emporte. » 

COMMENT GYMNASTE SOUPLEMENT TUA LE CAPITAINE 
TRIPET ET AUTRES GENS DE PICROCHOLE. 

Ces mots entendus, aucuns d'entre eux commencèrent avoir 
frayeur, et se signaient de toutes mains, pensants que ce fût un 
diable déguisé. Et quelqu'un d'eux, nommé Bon Joan, capitaine 
des Francs-taupins, tira ses heures " de sa braguette et cria assez 



t. Assaisonner. — 2. Flacon de voyage. — 3. Ritstre. — 4. Se gausse. — 5.800 bréviaire. 



102 — LIVRE I 

haut : « A gios ho Theos / Si tu es de Dieu, si parle ; si tu es de 
l'Autre, si t'en va. » Et pas ne s'en allait, ce qu' entendirent plu- 
sieurs de la bande, et départaient * de la compagnie, le tout 
notant et considérant Gymnaste. Pourtant fit semblant des- 
cendre de cheval, et quand fut pendant du côté du montoir, 
fit souplement le tour de l'étrivière, son épée bâtarde au côté, 
et, par dessous passé, se lança en l'air et se tint des deux pieds 
sur la selle, le cul tourné vers la tête du cheval. Puis dit : « Mon 
cas • va au rebours. » Adonc, en tel point qu'il était, fit la gam- 
bade sur un pied, et tournant à senestre, ne faillit onques de 
rencontrer sa propre assiette sans en rien varier. Dont dit Tri- 
pet : « Ha ! ne ferai pas cetui-là pour cette heure, et pour cause. 

— Bren, dit Gymnaste, j'ai failli ; je vais défaire cetui saut. » 

Lors, par grande force et agilité, fit, en tournant à dextre, la 
gambade comme devant. Ce fait, mit le pouce de la dextre sur 
l'arçon de la selle, et leva tout le corps en l'air, se soutenant tout 
le corps sur le muscle et nerf dudit pouce, et ainsi se tourna 
trois fois. A la quatrième, se renversant tout le corps sans à rien 
toucher, se guinda ^ entre les deux oreilles du cheval, soudant 
tout le corps en l'air sur le pouce de la senestre, et en cet état fit 
le tour du m.oulinet. Puis, frappant du plat de la main dextre 
sur le milieu de la selle, se donna tel branle ♦ qu'il s'assit sur 
la croupe comme font les damoiselles. 

Ce fait, tout à l'aise passe la jambe droite par sus la selle, et 
se mit en état de chevaucheur, sur la croupe : « Mais, dit-iî, 
mieux vaut que je me mette entre les arçons.» Adonc, s'appuyant 
sur les pouces des deux mains à la croupe devant soi, se renversa 
cul sur tête en l'air, et se trouva entre les arçons en bon main- 
tien ; puis d'un soubresaut leva tout le corps en l'air, et ainsi 
se tint pieds joints entre les arçons, et là tournoya plus de cent 
tours, les bras étendus en croix, et criait, ce faisant, à haute 
voix: a J'enrage, diables, j'enrage, j'enrage; tenez-moi, diables, 
tenez-moi, tenez. » 

Tandis qu'ainsi voltigeait, les maroufles en grand ébahisse- 
ment disaient l'un à l'autre : a Par la mer Dé ^, c'est un lutin ou 
un diable ainsi déguisé. A b hoste maligno libéra nos, Domine ! » 
Et fuyaient à la route ^, regardant derrière soi comme un 
chien qui emporte un olumail. 

Lors Gymnaste, voyant son avantage, descend de cheval, 
dégaine son épée, et à grands coups chargea sur les plus huppés. 



I. Partaient. — 2. Aftaire. — 3. Se hissa. — 4. Elan. — 5. Mère de Dieu. — 6. En déroute 



GARGANTUA — 103 

et les ruait* à grands monceaux, blessés, navrés ^ et meurtris ^ 
sans que nul lui résistât, pensants que ce fût un diable affamé, 
tant par les merveilleux voltigements qu'il avait fait que par les 
propos que lui avait tenu Tripet, en l'appelant pauvre diable, 
sinon que Tripet, en trahison, lui voulut fendre la cervelle de 
son épée lansquenette * ; mais il était bien armé, et de cetui coup 
ne sentit que le chargement ^ ; et soudain se tournant, lança un 
estoc volant audit Tripet, et cependant qu'icelui se couvrait en 
haut, lui tailla d'un coup l'estomac, le colon et la moitié du foie, 
dont tomba par terre, et, tombant, rendit plus de quatre potées de 
soupes, et l'àme mêlée parmi les soupes. 

Ce fait. Gymnaste se retire, considérant que les cas de hasard 
jamais ne faut poursuivre jusques à leur période ^, et qu'il con- 
vient à tous chevaliers révérentement traiter leur bonne fortune, 
sans la molester ni géhenner ', et, montant sur son cheval, lui 
donne des éperons, tirant droit son chemin vers la Vauguyon, et 
Prelinguand avec lui. 



COMMENT GARGANTUA DÉMOLIT LE CHATEAU DU GUÊ DE 
VÊDE, ET COMMENT ILS PASSÈRENT LE GUÊ. 

Veisîu que fut, raconta l'état onquel^ avait trouvé les ennemis 
et du stratagème qu'il avait fait, lui seul, contre toute leur ca- 
terve *, affirmant qu'ils n'étaient que marauds, pilleurs et bri- 
gands, ignorants de toute discipline militaire, et que hardiment 
ils se missent en voie, car il leur serait très facile de les assom- 
mer comme bêtes. 

Adonc monta Gargantua sur sa grande jument, accompagné 
comme devant avons dit, et, trouvant en son chemin un haut 
et grand arbre (lequel communément on nommait l'arbre de 
saint Martin, pour ce qu'ainsi était crû un bourdon que jadis 
saint Martin y planta), dit : « Voici ce qu'il me fallait. Cet arbre 
me servira de bourdon et de lance. » Et l'arrachit facilement 
de terre, et en ôta les rameaux, et le para *<> pour son plaisir. Ce- 
pendant sa jument pissa pour se lâcher le ventre, mais ce fut en 
telle abondance qu'elle en fit sept lieues de déluge, et dériva 
tout le pissat au gué de Vède, et tant l'enfla devers le fil de l'eau 



I. Jetait bas. — 2. Percés de coups — 3. Blessés à mort. — 4. De lansquenet. — 
5. Poids. — 6. Evolution complète. — 7. Tourmenter. — 8. Auquel. — 9. Corps de troupes 
— 10. Prépara. 



104 — LIVRE I 

que toute cette bande des ennemis furent en grand horreur 
noyés, exceptés aucuns qui avaient pris le chemin vers les coteaux 
à gauche. 

Gargantua, venu à l'endroit du bois de Vède, fut avisé par 
Eudémon que dedans le château était quelque reste des ennemis ; 
pour laquelle chose savoir Gargantua s'écria tant qu'il put : 
« Êtes- vous là, ou n'y êtes pas? Si vous y êtes, n'y soyez plus ; 
si n'y êtes, je n'ai que dire. » Mais un ribaud* canonnier, qui 
était au mâchicoulis, lui tira un coup de canon et l'atteint par 
la temple * dextre furieusement ; toutefois ne lui fit pour ce mal 
en plus que s'il lui eût jeté une prune : « Qu'est-ce là, dit Gargan- 
tua ; nous jetez-vous ici des grains de raisins? La vendange vous 
coûtera cher ! » pensant de vrai que le boulet fut un grain de 
raisin. Ceux qui étaient dedans le château, amusés à la pille ', 
entendants le bruit, coururent aux tours et forteresses, et lui 
tirèrent plus de neuf mille vingt et cinq coups de fauconneaux et 
arquebuses, visants tous à sa tête, et si menu tiraient contre lui 
qu'il s'écria: «Ponocrates, mon ami, ces mouches ici m'aveuglent; 
baillez moi quelque rameau de ces saules pour les chasser, » 
pensant, des plombées* et pierres d'artillerie, que fussent mou- 
ches bovines. Ponocrates l'avisa que n'étaient autres mouches 
que les coups d'artillerie que l'on tir^dt du château. Alors choqua 
de son grand arbre contre le château, et à grands coups abattit 
et tours et forteresses, et ruina tout par terre. Par ce moyen 
furent tous rompus et mis en pièces ceux qui étaient en icelui. 

De là partants, arrivèrent au pont du moulin et trouvèrent 
tout le gué couvert de corps morts, en telle foule qu'ils avaient 
engorgé le cours du moulin, et c'étaient ceux qui étaient péris 
au déluge urinai de la jument. Là furent en pensement^ comment 
ils pourraient passer, vu l'empêchement de ces cadavres. Mais 
Gymnaste dit: «Si les diables y ont passé, j'y passerai fort 
bien. 

— Les diables, dit Eudémon, y ont passé pour en emporter 
les âmes damnées. 

— Saint Treignan, dit Ponocrates, par donc conséquence né- 
cessaire, il y passera. 

— Voire, voire, dit Gymnaste, ou je demeurerai en chemin. » 
Et donnant des éperons à son cheval, passa franchement outre, 

sans que jamais son cheval eût frayeur des corps morts, car il 
l'avait accoutumé, selon la doctrine d'Elian, à ne craindre les 



I. Vaurien. — 3. Tempe. — 3. Au pillage. — 4. Balk- d • plomb. — 5. Réflexion. 



GARGANTUA — 105 

âmes ni corps morts, — non en tuant les gens, comme Diomèdes 
tuait les Thraces et Ulysses mettait les corps de ses ennemis es 
pieds de ses chevaux, ainsi que raconte Homère, — mais en lui 
mettant un fantôme * parmi son foin et le faisant ordinairement 
passer sur icelui quand il lui baillait son avoine. Les trois autres 
le suivirent sans faillir, excepté Eudémon, duquel le cheval en- 
fonça le pied droit jusques au genou dedans la panse d'un gros 
et gras vilain qui était là noyé à l'envers, et ne le pouvait tirer 
hors. Ainsi demeurait empêtré jusques à ce que Gargantua, du 
bout de son bâton, enfondra^ le reste des tripes du vilain en l'eau, 
cependant que le cheval levait le pied, et (qui est chose mer- 
veilleuse en hippiatrie ') fut ledit cheval guéri d'un suros qu'il 
avait en celui pied, par l'attouchement des boyaux de ce gros 
maroufle. 



COMMENT GARGANTUA, SOI PEIGNANT, FAISAIT TOMBER 
DE SES CHEVEUX LES BOULETS D'ARTILLERIE. 



Issus* la rive de Vède, peu de temps après abordèrent au 
château de Grandgousier, qui les attendait en grand désir. A sa 
venue, ils le festoyèrent à tour de bras ; jamais on ne vit gens 
plus joyeux, car Supplemenium supplementi chronicorum dit que 
Gargamelle y mourut de joie. Je n'en sais rien de ma part, et 
bien peu me soucie ni d'elle ni d'autre. La vérité fut que Gargan- 
tua, se rafraîchissant d'habillements et se testonnant^ de son 
pigne ^ (qui était grand de cent cannes ', tout appomté de grandes 
dents d'éléphants toutes entières), faisait tomber à chacun coup 
plus de sept balles de boulets qui lui étaient demeurés entre les 
cheveux à la démolition du bois de Vède. 

Ce que voyant Grandgousier, son père, pensait que fussent 
poux et lui dit : « Dea^, mon bon fils, nous as-tu apporté jusques 
ici des éperviers de Montaigu ? Je n'entendais que là tu fisses 
résidence. » Adonc Ponocrates répondit : « Seigneur, ne pensez 
que je l'aie mis au collège de pouillerie qu'on nomme Mon- 
taigu. Mieux l'eusse voulu mettre entre les guenaux ' de Saint- 
Innocent pour l'énorme cruauté et vilenie que j'y ai connue, 
car trop mieux sont traités les forcés *° entre les Maures et 



I. Simulacre, mannequin. — 2. Enfonça. — 3. Hippiatrique. — 4. (Sous-entendez : de). 
5. Coiffant. — 6. Peigne. — 7. (Mesure des Hébreux). — 8. Vraiment. — 9. Gueux. — 
10. Forçats. 



106 — LIVRE 1 

Tartares, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes 
les chiens en votre maison que ne sont ces malotrus * au dit 
collège, et si j'étais roi de Paris, le diable m'emporte si je ne 
mettais le feu dedans, et faisais brûler et principal et ré- 
gents, qui endurent cette inhumanité devant leurs yeux être 
exercée, » 

Lors, levant un de ces boulets, dit : « Ce sont coups de canon 
que naguères a reçu votre fils Gargantua passant devant le bois 
de Vède, par la trahison de vos ennemis. Mais ils en eurent telle 
récompense qu'ils sont tous péris en la ruine du château, comme 
les Philistins par l'engin ^ de Samson, et ceux qu'opprima ' la 
tour de Siloé, desquels est écrit Luc, xiii. Iceux je suis d'avis 
que nous poursuivons, cependant que l'heur * est pour nous, car 
l'occasion a tous ses cheveux au front. Quand elle est outre 
passée, vous ne la pouvez plus révoquer ^ ; elle est chauve par 
le derrière de la tête, et jamais plus ne retourne, 

— Vraiment, dit Grandgousier, ce ne sera pas à cette heure, 
car je veux vous festoyer pour ce soir, et soyez les très bien 
venus, » 

Ce dit, on apprêta le souper, et de surcroît furent rôtis seize 
bœufs, trois génisses, trente et deux veaux, soixante et trois 
chevreaux moissonniers ^, quatre vingt quinze moutons, trois 
cents gorets de lait à beau m.oût ", onze vingt perdrix, sept cents 
bécasses, quatre cents chapons de Loudunais et Cornouailles, 
six mille poulets et autant de pigeons, six cents gelinottes, qua- 
torze cents levrauts, trois cents et trois outardes, et mille sept 
cents hutaudeaux * ; de venaison l'on ne put tant soudain 
recouvrir ^, fors onze sangliers qu'envoya l'abbé de Turpenay, 
et dix et huit bêtes fauves que donna le seigneur de Grandmont ; 
ensemble sept vingt faisans qu'envoya le seigneur des Essars, et 
quelques douzaines de ramiers, d'oiseaux de rivière, de cercelles *<>, 
buors **, courles *2, pluviers, francolis *^, cravans, tiransons, va- 
nereaux *♦, tadournes *^, pocheculières ^^, pouacres*', hégron- 
neaux i^, foulques ^^, aigrettes 2^, cigognes, cannes-petières, oran- 
ges *S flamants (qui sont phœnicoptères), terrigoles *8, poules 
d'Inde, force coscossons** et renfort de potages. Sans point de 
faute, y était de vivres abondance, et furent apprêtés honnête- 



I. Misérables. — 2. Artifice. — 3. Écrasa. — 4. La chance. — 5. Rappeler. — 6. De 
lait. — 7. Sauce au moût. — 8. Chaponneaux. — 9. Recouvrer, — 10. Sarcelles. — 
II. Butors. — 12. Courlis. — 13. Francolins. — 14. Jeunes vanneaux. — 15. Canards 
tadornes. — 16. Spatules. — 17, Sorte de hérons. — 18. Héronneaux. — 19. Poules d'eau • 
— 20. Hérons à aigrette. — 21 et 22. (Oiseaux inconnus). — 23. Couscous. 



GARGANTUA - 107 

ment par Frippesauce, Hochepot et Pileverjus, cuisiniers de 
Grandgousier. Janot, Micquel et Verrenet apprêtèrent fort bien à 
boire. 



COMMENT GARGANTUA MANGEA EN SALADE SIX 
PÈLERINS. 

Le propos requiert que racontons ce qu'advint à six pèle- 
rins qui venaient de Saint-Sébastien près de Nantes, et pour soi 
héberger celle nuit, de peur des ennemis, s'étaient musses * au 
jardin dessus les poisars 2, entre les choux et laitues. Gargantua 
se trouva quelque peu altéré, et demanda si l'on pourrait trouver 
de laitues pour faire salade, et entendant qu'il y en avait 
des plus belles et grandes du pays, car elles étaient grandes 
comme pruniers ou noyers, y voulut aller lui-même, et en emporta 
en sa main ce que bon lui sembla ; ensemble emporta les six 
pèlerins, lesquels avaient si grand peur qu'ils n'osaient ni parler 
ni tousser. 

Les lavant donc premièrement en la fontaine, les pèlerins 
disaient en voix basse, l'un à l'autre : « Qu'est-il de faire? nous 
noyons ici entre ces laitues. Parlerons-nous ? mais si nous par- 
lons, il nous tuera comme espies '. » Et, comme ils délibéraient 
ainsi, Gargantua les mit avec ses laitues dedans un plat de la 
maison, grand comme la tonne de Cîteaux, et, avec huile et 
vinaigre et sel, les mangeait pour soi rafraîchir devant souper, 
et avait jà engoulé ♦ cinq des pèlerins. Le sixième était dedans 
le plat, caché sous une laitue, excepté son bourdon qui apparais- 
sait au dessus, lequel voyant, Grandgousier dit à Gargantua : 
« Je crois que c'est là une corne de hmaçon ; ne le mangez 
point. 

— Pourquoi? dit Gargantua ; ils sont bons tout ce mois. » 
Et tirant le bourdon, ensemble enleva le pèlerin, et le mangeait 
très bien. Puis but un horrible trait s de vin pineau et attendirent 
que l'on apprêtât le souper. 

Les pèlerins, ainsi dévorés, se tirèrent hors les meules de ses 
dents le mieux que faire purent, et pensaient qu'on les eût mis 
en quelque basse fosse des prisons, et lorsque Gargantua but 
le grand trait, cuidèrent noyer en sa bouche, et le torrent du 
vin presque les emporta au gouffre de son estomac ; toutefois 

I. Blottis. — 2. Tiges de pois. ~ 3. Espions. — 4. Avalé. — 5. Rasade. 



108 — LIVRE 1 

sautants avec leurs bourdons comme font les miquelots *, 
se mirent en franchise l'orée 2 des dents. Mais par malheur l'un 
d'eux, tâtant avec son bourdon le pays, à savoir s'ils étaient en 
sûreté, frappa rudement en la faute ' d'une dent creuse et férut * 
le nerf de la mandibule, dont fit très forte douleur à Gargantua 
er commença crier de rage qu'il endurait. Pour donc se soulager 
du mal, fit apporter son cure-dents, et, sortant vers le noyer grol- 
lier ^, vous dénigea messieurs les pèlerins. 

Car il arrapait ^ l'un par les jambes, l'autre par les épaules, 
l'autre par la besace, l'autre par la foilluse ', l'autre par l'é- 
charpe,et le pauvre hère qui l'avait féru* du bourdon, l'accrocha 
par la braguette ; toutefois ce lui fut un grand heur ^, car il lui 
perça une bosse chancreuse qui le martyrisait depuis le temps 
qu'ils eurent passé Ancenis. Ainsi les pèlerins dénigés** s'en- 
fuirent à travers la plante ** à beau trot, et apaisa " la dou- 
leur. 

En laquelle heure fut appelé par Eudémon pour souper, car 
tout était prêt : « Je m'en vais donc, dit-il, pisser mon malheur. » 
Lors pissa si copieusement que l'urine trancha le chemin aux 
pèlerins, et furent contraints passer la grande boire *'. Passants de 
là par l'orée^* de la touche" en plein chemin, tombèrent tous, 
excepté FourniUier, en une trappe qu'on avait fait pour prendre 
les loups à la traînée *«, dont échappèrent moyennant l'indus- 
trie dudit FourniUier, qui rompit tous les lacs et cordages. De là 
issus, pour le reste de celle nuit, couchèrent en une loge près le 
Coudray, et là furent réconfortés de leur malheur par les bonnes 
paroles d'un de leur compagnie, nommé Lasdaller, lequel leur 
remontra que cette aventure avait été prédite par David, 
Psal : 

Cum exsuYgeyent hommes in nos, forte vives déglutissent nos, 
quand nous fûmes mangés en salade au grain de sel. Cum 
irasceretur fur or eorum in nos, forsitan aqua absorbuisset 
nos, quand il but le grand trait *'. Torrentem periran- 
sivit anima nostra, quand nous passâmes la grande boire. 
Forsitan pertransisset anima nostra aquam iniolerabilem, 
de son urine, dont il nous tailla " le chemin. Benedictus 
Dominus, qui non dédit nos in capiionem dentibus eorum. 



I. Michelots : pèlerins du Mont-Saint-Michel. — 2. Le long. — 3. Défaut. — 4. Frappa. 

— 5. A corneilles. — 6. Empoignait. — 7. Poche. — 8. Frappé. — 9. Chance. 

— 10. Dénichés. — 11. La vigne nouvellement plantée. — 12. S'apaisa. — 13. 
Rivière, — 14, 1.^ lisière. — 15. Petit bois. — 16. La traîne (filet). — 17. Coup. — 
18, Coupa. 



GARGANTUA — 109 

Anima nosira, sicut passer, erepia est de laqueo venantium, 
quand nous tombâmes en la trappe. Laqueus contritus est par 
Fournillier, et nos libérait sumus. Adfutorium nostrum, etc. 



COMMENT LE MOINE FUT FESTOYÉ PAR GARGANTUA, ET 
DES BEAUX PROPOS QU'IL TINT EN SOUPANT. 

Quand Gargantua fut à table, et la première pointe des mor- 
ceaux fut baufrée *, Grandgousier commença raconter la source 
et la cause de la guerre mue entre lui et Picrochole, et vint au 
point de narrer comment frère Jean des Entommeures avait 
triomphé à la défense du clos de l'abbaye, et le loua au-dessus des 
prouesses de Camille, Scipion, Pompée, César et Thémistocles. 
Adonc requit Gargantua que sur l'heure fût envoyé quérir, afin 
qu'avec lui on consultât de ce qu'était à faire. Par leur vouloir 
l'alla quérir son maître d'hôtel, et l'amena joyeusement avec son 
bâton de croix sur la mule de Grandgousier. Quand il fut venu, 
mille caresses, mille embrassements, mille bons jours furent 
donnés : « Hé, frère Jean, mon ami, frère Jean, mon grand cousin, 
frère Jean, de par le diable, l'accolée ~, mon ami ! à moi, la bras- 
sée'! Cza, couillon, que je t'éreine*! à' force de t'accoler.))Et frère 
Jean de rigoler : jamais homme ne fut tant courtois ni gracieux. 

« Cza, cza, dit Gargantua, une escabelle ici auprès de moi, à 
ce bout. 

— Je le veux bien, dit le moine, puisqu'ainsi vous plaît. Page, 
de l'eau ; boute ^, mon enfant, boute ; elle me rafraîchira le foie. 
Baille ici que je gargarise. 

— Deposita cappa, dit Gymnaste, ôtons ce froc. 

— Ho ! par Dieu, dit le moine, mon gentilhomme, il y a un 
chapitre in staiitiis ordinis auquel ne plairait le cas. 

— Bren, dit Gymnaste, bren pour votre chapitre. Ce froc vous 
rompt les deux épaules : mettez bas. 

— Mon ami, dit le moine, laisse-le moi, car par Dieu ! je n'en 
bois que mieux. Il me fait le corps tout joyeux. Si je le laisse, 
messieurs les pages en feront des jarretières, comme il me fut 
fait une fois à Coulaines. Davantage ^, je n'aurai nul appétit. 
Mais si en cet habit je m'assis à table, je boirai, par Dieu ! et 
à toi, et à ton cheval, et de hait '. Dieu gard' de mal la compa- 



I. Bâfrée, avalée. — 2. Accolade. — 3. Embrassade. — 4. T'éreinte. te brise 
— 5. Mets. — 6. En outre. — 7. De bon cœur, joyeusemeuî. 



110 — LIVRE I 

gnie ! J'avais soupe, mais pour ce ne mangerai-je point moins, 
car j'ai un estomac pavé, creux comme la botte saint Benoît, 
toujours ouvert comme la gibecière d'un avocat. De tous pois 
sons fors que ^ la tanche, prenez l'aile de la perdrix ou la 
cuisse d'une nonnain. (N'est-ce falotement mourir quand on 
meurt le caiche * raide?) Notre prieur aime fort le blanc de 
chapon. 

— En cela, dit Gymnaste, il ne semble point aux renards, 
car des chapons, poules, poulets qu'ils prennent, jamais ne 
mangent le blanc. 

— Pourquoi? dit le moine. 

— Parce, répondit Gymnaste, qu'ils n'ont point de cuisi- 
niers à les cuire, et, s'ils ne sont compétentement ^ cuits, ils 
demeurent rouge et non blanc. La rougeur des viandes est 
indice qu'elles ne sont assez cuites, exceptés les gammares ♦ et 
écrevisses que l'on cardinalise à la cuite ^. 

— Fête-Dieu Bayard ! dit le moine, l'enfermier ^ de 
notre abbaye n'a donc la tête bien cuite, car il a les yeux 
rouges comme un jadeau' de vergne*!... Cette cuisse de 
levraut est bonne pour les goutteux... A propos truelle, pour- 
quoi est-ce que les cuisses d'une damoiselle sont toujours 
fraîches? 

— Ce problème, dit Gargantua, n'est ni en Aristotèles, ni 
en Alexandre Aphrodisé, ni en Plutarque. 

— C'est, dit le moine, pour trois causes, par lesquelles un lieu 
est naturellement rafraîchi. Primo pour ce que l'eau décourt 
tout du long; secundo, pour ce que c'est un lieu ombrageux, 
obscur et ténébreux, auquel jamais le soleil ne luit, et tiercement 
pour ce qu'il est continuellement éventé des vents du trou 
bise, de chemise, et d'abondant ' de la braguette. Et de hait *<> ! 

« Page, à la humerie^* ! Crac, crac, crac ! Dieu est bon qui 
nous donne ce bon piot^^j J'avoue*' Dieu, si j'eusse été au temps 
de Jésus-Christ, j'eusse bien engardé *♦ que les Juifs ne l'eussent 
pris au jardin d'Olivet. Ensemble le diable me faille ^'^ si j'eusse 
failli de couper les jarrets à messieurs les apôtres qui fuirent 
tant lâchement, après qu'ils eurent bien soupe, et laissèrent leur 
bon maître au besoin ! Je hais plus que poison un homme qui 
fuit quand il faut jouer des couteaux. Hon ! que je ne suis roi de 



I. Hors. — 2. Cazzo, membre viril — 3. Convenablement. — 4. Homards. — 5. Cuisson. 
— 6. L'infirmier. — 7. Ecuelle. — 8. Aune. — 9. De plus. — 10. De bon cœur ! — 
II. A boire ! — 12. Vin. — 13. Je confesse — 14. Empêché. — 15. Manque. 



GARGANTUA — 111 

France pour quatre vingts ou cent ans ! Par Dieu ! je vous met- 
, trais en chien courtaut * les fuyards de Pavie ! Leur fièvre 
quartaine ! Pourquoi ne mouraient-ils là plutôt que laisser leur 
bon prince en cette nécessité ? N'est-il meilleur et plus hono- 
rable mourir vertueusement bataillant que vivre fuyant vilai- 
nement?... Nous ne mangerons guère d'oisons cette année. Ha ! 
mon ami, baille de ce cochon. DiavoP! il n'y a plus de moût 3. 
Germinavit radix Jesse. Je renie ma vie, je meurs de soif... Ce vin 
n'est des pires. Quel vin buviez-vous à Paris ? Je me donne au 
diable si je n'y tins plus de six mois pour un temps maison ou- 
verte à tous venants ! . . . Connaissez-vous frère Claude de Saint- 
Denis? O le bon compagnon que c'est ! Mais quelle mouche l'a 
piqué? Il ne fait rien qu'étudier depuis je ne sais quand. Je 
n'étudie point, de ma part. En notre abbaye nous n'étudions 
jamais, de peur des auripeaux *. Notre feu abbé disait que c'est 
chose monstrueuse voir un moine savant. Par Dieu ! monsieur 
mon ami, magis magnos clericos non sunt magis magnos sa- 
pientes... 

« Vous ne vîtes onques tant de lièvres comme il y en a cette 
année. Je n'ai pu recouvrir ^ ni autour, ni tiercelet ^ de lieu du 
monde. Monsieur de La Bellonnière m'avait promis un lanier ', 
mais il m'écrivit naguères qu'il était devenu pantois ^. Les per- 
drix nous mangeront les oreilles mésouan ^. Je ne prends point 
de plaisir à la tonnelle i**, car j'y morfonds. Si je ne cours, 
si je ne tracasse**, je ne suis point à mon aise. Vrai est que, sau- 
tant les haies et buissons, mon froc y laisse du poil. J'ai recou- 
vert*^ un gentil lévrier. Je donne au diable si lui échappe lièvre. 
Un laquais le menait à Monsieur de Maulevrier, je le détroussai. 
Fis- je mal? 

— Nenni, frère Jean, dit Gymnaste, nenni, de par tous les 
diables, nenni ! 

— Ainsi, dit le moine, à *^ ces diables, cependant qu'ils durent ! 
Vertu Dieu ! qu'en eût fait ce boiteux ? Le corps Dieu ! il 
prend plus de plaisir quand on lui fait présent d'un bon couble** 
de bœufs. 

— Comment, dit Ponocrates, vous jurez, frère Jean? 

— Ce n'est, dit le moine, que pour orner mon langage. Ce 
sont couleurs de rhétorique Cicéroniane. » 



I Queues et oreilles coupées. — 2. Diable ! — 3. Sauce au moi^t. — 4. Oreillons. — 
5. Recouvrer. — 6. Faucon mâle. — 7. (Oiseau de proie). — 8. Asthmatique. — 9. Cette 
année. — 10. Chasse au filet — 11. Cours de côté et d'autre. — 12. Recouvré — 13. (Sous- 
entendez : je bois). — 14. Couple. 



112 — LIVRE I 



POURQUOI LES MOINES SONT REFUIS ^ DU MONDE ET POUR- 
OUOI LES UNS ONT LE NEZ PLUS GRAND QUE LES AUTRES. 

« Foi de Christian, dit Eudémon, j'entre en grande rêverie 
considérant l'honnêteté de ce moine, car il nous ébaudit ici 
tous. Et comment donc est-ce qu'on rechasse les moines de 
toutes bonnes compagnies, les appelants trouble-fête, comme 
abeilles chassent les frelons d'entour leurs ruches? Ignavum 
fucos pecus, dit Maro, a presepihus arcent. » A quoi répondit Gar- 
gantua : « Il n'y a rien si vrai que le froc et la cagoule tire à 
soi les opprobres, injures et malédictions du monde, tout ainsi 
comme le vent dit Cecias attire les nues. La raison péremptoire 
est parce qu'ils mangent^la merde du monde, c'est-à-dire les 
péchés, et, comme mâchemerdes, l'on les rejette en leurs re- 
traits 2 : ce sont leurs couvents et abbayes, séparés de conver- 
sation poUtique comme sont les retraits d'une maison. Mais, si 
entendez pourquoi un singe en une famille est toujours moqué et 
herselé ^, vous entendrez pourquoi les moines sont de tous refuis, 
et des vieux et des jeunes. Le singe ne garde point la maison, 
comme un chien; il ne tire pas l'arroi ♦, comme le bœuf; il ne 
produit ni lait ni laine, comme la brebis ; il ne porte pas le faix, 
comme le cheval. Ce qu'il fait est tout conchier et dégâter, qui 
est la cause pourquoi de tous reçoit moqueries et bastonnades. 

« Semblât) lement un moine (j'entends de ces ocieux^ moines) 
ne laboure comme le paysan, ne garde le pa3's, comme l'homme 
de guerre, ne guérit les malades, comme le médecin, ne prêche 
ni endoctrine le monde, comme le bon docteur évangélique et 
pédagogue, ne porte les commodités et choses nécessaires à la 
république, comme le marchand. C'est la cause pourquoi de 
tous sont hués et abhorrés. 

— • Voire, mais, dit Grandgousier, ils prient Dieu pour nous. 

— Rien moins, répondit Gargantua. Vrai est qu'ils molestent 
tout leur voisinage à force de trinqueballer ^ leurs cloches. 

— Voire, dit le moine, une messe, unes matines, unes vêpres 
bien sonnées, sont à demi dites. 

— Ils marmonnent grand renfort de légendes ' et psaumes 
nullement par eux entendus. Ils comptent force patenôtres, 
entrelardées de longs Ave Marias, sans y penser ni entendre, et 

I. Evités. — 2. Lieux d'aisances. — 3. Harcelé. — 4. Charrue. — 5. Oisifs. — 6. Agiter, 
— 7. Légendaires. 



GARGANTUA — 113 

ce j'appelle moque-Dieu, non oraison. Mais ainsi leur aide Dieu 
s'ils prient pour nous, et non par peur de perdre leurs miches et 
soupes grasses ! Tous \Tais christians, de tous états, en tous 
lieux, en tous temps, prient Dieu, et l'esprit prie et interpelle 
pour iceux, et Dieu les prend en grâce. Maintenant, tel est notre 
bon frère Jean. Pourtant chacun le souhaite en sa compagnie. Il 
n'est point bigot, il n'est point dessiré * ; il est honnête, joyeux, 
délibéré, bon compagnon. Il travaille, il labeure ^, il défend les 
opprimés, il conforte les affligés, il subvient ' es souffreteux, il 
garde les clos de l'abbaye... 

— Je fais, dit le moine, bien davantage, car, en dépêchant 
nos matines et anniversaires on ♦ chœur, ensemble s je fais des 
cordes d'arbalètes, je polis des matras et garrots ^, je fais des 
rets et des poches à prendre les connils '. Jamais je ne suis 
oisif. Mais or cza, à boire ! à boire ! cza. Apporte le fruit. Ce sont 
châtaignes du Bois d'Estrocs. Avec bon vin nouveau, voi vous 
là 8 composeur de pets. Vous n'êtes encore céans amoustillés ^ ! 
Par Dieu ! je bois à tous gués, comme un cheval de promoteur. » 

Gymnaste lui dit : « Frère Jean, ôtez cette roupie que vous 
pend au nez. 

— Ha, ha! dit le moine, serais-je en danger de noyer, vu que 
suis en l'eau jusques au nez ? Non, non. Ouare ? Quia : 

Elle en sort bien, mais poi it n'y entre 
Car il est bien antidote '" de pampre ". 

« O mon ami, qui aurait bottes d"hiver de tel cuir, hardiment 
pourrait-il pêcher aux huîtres, car jamais ne prendraient eau. 

— Pourquoi, dit Gargantua, est-ce que frère Jean a si beau 
nez } 

— Par ce, répondit Grandgousier, qu'ainsi Dieu l'a voulu, 
lequel nous fait en telle forme et telle fin, selon son divin arbitre, 
que fait un potier ses vaisseaux **. 

— Par ce, dit Ponocrates, qu'il fut des premiers à la foire des 
nez. Il prit des plus beaux et plus grands. 

— Trut avant ** ! dit le moine. Selon vraie philosophie monas- 
tique, c'est parce que ma nourrice avait les tétins mollets : en 
la laitant**, mon nez y enfondrait^» comme en beurre, et là s'éle- 
vait et croissait comme la pâte dedans la met*«. Les durs tétins 



I. Déchiré. — 2. Il est laborieux. — 3. Il vient en aide. — 4. Au. — 5. En même temps. 
— 6. Traits et gros traits d'arbalète. — 7. Lapins. — 8. Vous voilà. — 9. Emoustillés. — 
10. A l'abri du poison — 11. Vin. — 12. Vases. — 13. Allez donc ! — 14. Tétant. — 
15. Enfonçait. — 16. Pétrin. 



114 — LIVRE I 

de nourrices font les enfants camus. Mais gai ! gai ! ad forniam 
nasi cognoscitur ad te levavi. Je ne mange jamais de confitures. 
Page, à la humerie * ! Item, rôties ! » 



COMMENT LE MOINZ FIT DORMIR GARGANTUA, RT DE SES 
HEURES ET BRÉVIAIRE. 

Le souper achevé, consultèrent sur l'affaire instant -, et fut 
conclu qu'environ la minuit, ils sortiraient à l'escarmouche 
pour savoir quel guet et diligence faisaient leurs ennemis, et ce- 
pendant qu'ils se reposeraient quelque peu pour être plus frais. 
Mais Gargantua ne pouvait dormir en quelque façon qu'il se 
mît. Dont lui dit le moine : (f Je ne dors jamais bien à mon aise 
sinon quand je suis au sermon, ou quand je prie Dieu. Je vous 
supplie, commençons, vous et moi, les sept psaum.es pour voir 
si tantôt ne serez endormi. » L'invention plut très bien à Gar- 
gantua, et, commençant le premier psaume sur le point de Beati 
quorum, s'endormirent et l'un et l'autre. Mais le moine ne faillit 
onques à s'éveiller avant la minuit, tant il était habitué à 
l'heure des matines claustrales. 

Lui éveillé, tous les autres éveilla, chantant à pleine voix 
la chanson : 

Ho I Regnault, réveille-toi, veille, 
O Regnault, réveille-toi. 

Quant tous furent éveillés, il dit : « Messieurs, l'on dit que 
matines commencent par tousser et souper par boire. Faisons 
au rebours, commençons maintenant nos matines par boire, et 
de soir, à l'entrée de souper, nous tousserons à qui mieux mieux. » 
Dont dit Gargantua : « Boire si tôt après le dormir? Ce n'est 
vécu en diète » de médecine. Il se faut premier écurer l'estomac 
des superfluités et excréments. 

— C'est, dit le moine, bien médecine. Cent diables me sautent 
au corps s'il n'y a plus de vieux ivrognes qu'il n'y a de vieux 
médecins. J'ai composé avec mon appétit en telle paction * que 
toujours il se couche avec moi, et à cela je donne bon ordre le 
jour durant ; aussi avec moi il se lève. Rendez tant que voudrez 
vos cures '', je n'en vais après mon tiroir. 



I. A boire ! — 2. Pressante. — 3. Régime. — 4, l'acte. -- 5. Flegmes (en fancoii» 
nerie). 



GARGANTUA — 115 

*— Quel tiroir, dit Gargantua, entendez- vous? 

— Mon bréviaire, dit le moine, car tout ainsi que les faucon- 
niers, devant que paître* leurs oiseaux, les font tirer quelque 
pied de poule pour leur purger le cerveau des flegmes et pour les 
mettre en appétit, ainsi, prenant ce joyeux petit bréviaire au 
matin, je m'écure tout le poumon et voi me là ^ prêt à boire. 

— A quel usage, dit Gargantua, dites -vous ces belles 
heures ? 

— A l'usage, dit le moine, de Fécan, à trois psaumes et trois 
leçons, ou rien du tout qui ne veut. Jamais je ne m'assujettis 
à heures : les heures sont faites pour l'homme et non l'homme 
pour les heures. Pourtant je fais des miennes à guise d'étri- 
vières, je les accourcis ou allonge quand bon me semble. Brevïs 
oratio pénétrai cœlos, longa potatio évacuât scyphos. Où est écrit 
cela? 

— Par ma foi, dit Ponocrates, je ne sais^ mon petit couillaut, 
mais tu vaux trop. 

- En cela, dit le moine, je vous ressemble. Mais venite apo- 
temus. » 

L'on apprêta carbonnades " à force, et belles soupes de primes* 
et but le moine à son plaisir. Aucuns lui tinrent compagnie, les 
autres s'en déportèrent ^ Après, chacun commença soi armer 
et accoutrer, et armèrent le moine contre son vouloir, car il 
ne voulait autres armes que son froc devant son estomac, et le 
bâton de la croix en son poing. Toutefois, à leur plaisir, fut armé 
de pied en cap, et monté sur un bon coursier du royaume ^ et 
un gros braquemart' au côté. Ensemble * Gargantua, Ponocrates, 
Gymnaste, Eudémon et vingt et cinq des plus aventureux de la 
maison de Grandgousier, tous armés à l'avantage ^, la lance au 
poing, montés comme saint Georges, chacun ayant un arque- 
busier en croupe. 



COMMENT LE MOINE DONNA COURAGE A SES COMPAGNONS, 
ET COMMENT IL PENDIT A UNE ARBRE. 

Or s'en vont les nobles champions à leur aventure, bien déli- 
bérés d'entendre quelle rencontre faudra poursuivre, et de quoi 
se faudra contregarder quand viendra la journée de la grande 



I. Nourrir. — 2. Me voilà. — 3. Grillades. — 4. D? premier matin. — 5. S'en 
abstinrent. — 6. De Naples. — 7. Epée. — 8. Avec lui. — 9. Comme il ciànvient. 



116 — LIVRE I 

et horrible bataille. Et le moine leur donne courage, disant : 

« Enfants, n'ayez ni peur ni doute; je vous conduirai sûrement. 
Dieu et saint Benoît soient avec nous ! Si j'avais la force de 
même le courage, par la mort bieu ! je vous les plumerais 
comme un canard. Je ne crains rien fors l'artillerie. Toutefois 
je sais quelque oraison que m'a baillée le sous secrétain * de 
notre abbaye, laquelle garantit la personne de toutes bouches 
à feu. Mais elle ne me profitera de rien, car je n'y ajoute point 
de foi. Toutefois, mon bâton de croix fera diables. Par Dieu ! 
qui fera la cane de vous autres, je me donne au diable si je ne le 
fais moine en mon lieu, et l'enchevêtre de mon froc ; il porte 
médecine à couardise de gens. 

« Avez point ouï parler du lévrier de monsieur de Meurles 
qui ne valait rien pour les champs? Il lui mit un froc au col ; par 
le corps Dieu ! il n'échappait ni lièvre, ni renard devant lui, 
et, que plus est, couvrit toutes les chiennes du pays, qui ' aupa- 
ravant était esréné ^, et de frigidis et maleficïatis... » 

Le moine disant ces paroles en colère, passa sous un noyer, 
tirant vers la Saulaie, et embrocha la visière de son heaume à la 
roupte ♦ d'une grosse branche de noyer. Ce nonobstant donna 
fièrement ^ des éperons à son cheval, lequel était chatouilleur 
à la pointe, en manière que le cheval bondit en avant, et le moine, 
voulant défaire sa visière du croc, lâche la bride, et de 
la main se pend aux branches, cependant que le cheval 
se dérobe dessous lui. Par ce moyen demeura le moine pendant 
au noyer, et criant à l'aide et au meurtre, protestant aussi de 
trahison. 

Eudémon premier ^ l'aperçut, et appelant Gargantua : « Sire, 
venez et voyez Absalon pendu. » Gargantua venu considéra 
la contenance du moine et la forme dont il pendait, et dit à 
Eudémon : « Vous avez mal rencontré, le comparant à Absalon, 
car Absalon se pendit par les cheveux, mais le moine, ras de tête, 
s'est pendu par les oreilles. 

— Aidez-moi, dit le moine, de par le diable ! N'est-il pas bien 
le temps de jaser? Vous me semblez les prêcheurs décrétalistes 
qui disent que quiconque verra son prochain en danger de mort, 
il le doit, sur peine d'excommunication trisulce ', plutôt admo- 
nester de soi confesser et mettre en état lie grâce que de lui 
aider. 



I. Sacristain. — 2. Lui qui. — 3. Ereinté, les reins rompus. — 4. Rupture. — 5. Fu- 
rieusement. — 6. Premièrement. — 7. A trois pointes (comme les foudres de Jupiter). 



GARGANTUA — 117 

« Quand donc je les verrai tombés en la rivière et prêts d'être 
noyés, en lieu de les aller quérir et bailler la main, je leur ferai 
un beau et long sermon de contemptu mundi et fuga seculi, et 
lorsqu'ils seront raides morts, je les irai pêcher. 

— Ne bouge, dit Gymnaste, mon mignon, je te vais quérir, 
car tu es gentil petit monachus : 

Monachiis in claustro 
Non valet ova duo : 
Sed quando est extra, 
Bene valet triginta. 

«J'ai vu des pendus plus de cinq cents, mais je n'en vis onques 
qui eût meilleure grâce en pendillant, et si je l'avais aussi bonne, 
je voudrais ainsi pendre toute ma vie. 

— Aurez-vous, dit le moine, tantôt assez prêché ? Aidez-moi 
de par Dieu, puisque de par l'Autre ne voulez. Par l'habit que je 
porte, vous en repentirez, tempore et loco prelihatis. » 

Alors descendit Gymnaste de son cheval, et, montant au noyer, 
souleva le moine par les goussets * d'une main, et de l'autre 
défit sa visière du croc de l'arbre, et ainsi le laissa tomber en 
terre, et soi après. Descendu que fut, le moine se défit de tout 
son harnais 2, et jeta l'une pièce après l'autre parmi le champ, 
et reprenant son bâton de la croix, remonta sur son cheval, lequel 
Eudémon avait retenu à la fuite. Ainsi s'en vont joyeusement, 
tenants le chemin de la Saulsaie. 



COMMENT U ESCARMOUCHE DE PICROCHOLE FUT RENCON- 
TRÉE PAR GARGANTUA ET COMMENT LE MOINE TUA LE 
CAPITAINE TIRAVANT,ET PUIS FUT PRISONNIER ENTRE 
LES ENNEMIS. 

PiCROCHOLE, à la relation de ceux qui avaient évadé à la route ' 
lorsque Tripet fut étripé, fut épris de grand courroux, oyant* 
que les diables avaient couru sur ses gens, et tint son conseil 
toute la nuit, auquel Hastiveau et Touquedillon conclurent 
que sa puissance était telle qu'il pourrait défaire tous les diables 
d'enfer, s'ils y venaient. Ce que Picrochole ne croyait du tout, 
aussi ne s'en défiait-il. 



I, Pièces de l'armurs sous les aisselles. — 2. Armure. — 3. Déroute. — 4. Enten- 
dant. 



118 — LIVRE I 

Pourtant envoya, sous la conduite du comte Tiravant, 
pour découvrir le pays, seize cents chevaliers, tous montés sur 
chevaux légers, en escarmouche, tous bien aspergés d'eau bénite, 
et chacun ayant pour leur signe une étole en écharpe, à toutes 
aventures, s'ils rencontraient les diables, que par vertu tant de 
cette eau Gringorienne^ que des étoles, les fissent disparaître et 
évanouir. Coururent donc jusques près la Vauguyon et la 
Maladerie, mais onques ne trouvèrent personne à qui parler ; 
dont repassèrent par le dessus, et en la loge ^ et tugure » pas- 
toral, près le Coudray, trouvèrent les cinq pèlerins, lesquels 
liés et baffoués* emmenèrent comme s'ils fussent espies ^, nonobs- 
tant les exclamations, adjurations et requêtes qu'ils fissent. Des- 
cendus de là vers Seuillé, furent entendus par Gargantua, lequel 
dit à ses gens : « Compagnons, il y a ici rencontre, et sont 
en nombre trop plus dix fois que nous : choquerons-nous 
sur eux? 

— Que diable, dit le moine, ferons-nous donc? Esti- 
mez-vous les hommes par nombre, et non par vertu et har- 
diesse? » 

Puis s'écria : « Choquons, diables ! choquons. » Ce que enten- 
dants, les ennemis pensaient certainem.ent que fussent vrais dia- 
bles, dont commencèrent fuir à bride avalée ^, excepté Tiravant, 
lequel coucha sa lance en l'arrêt, et en férut ' à toute outrance 
le moine au miUeu de la poitrine, mais, rencontrant le froc horri- 
fique, reboucha ^ par le fer, comme si frappiez d'une petite 
bougie contre une enclume. Adonc le moine, avec son bâton de 
croix, lui donna entre col et collet, sur l'os acromion ^, si rude- 
ment qu'il rétonna*^, et fit perdre tout sens et mouvement, et 
tomba es pieds du cheval. 

- Et voyant l'étole qu'il portait en écharpe, dit à Gargantua : 
« Ceux-ci ne sont que prêtres, ce n'est qu'un commencement 
de moine. Par saint Jean ! je suis moine parfait, je vous en 
tuerai comme de mouches. » Puis le grand galop coui-ut après, 
tant qu'il attrapa les derniers et les abattait comme seigle, 
frappant à tort et à travers. Gymnaste interrogea sur l'heurâ 
Gargantua s'ils les devaient poursuivre. A quoi dit Gargantua: 
« Nullement, car selon vraie discipline militaire jamais ne faut 
mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle nécessité 
lui multiplie la force et accroît le courage, qui jà était déject et 



I. Grégorienne. — 2. Logette. — 3. Cabane. — 4. Ficelés. — 5. Espions. — 6. Abat- 
tue. — 7. Frappa. — 8. S'émoussa. — 9. Apophyse de l'omoplate, — ro. Etourdit. 



GARGANTUA — 119 

failli *, et n'y a meilleur remède de salut à gens estommis 2 et 
recrus * que de n'espérer salut aucun. Ouantes ♦ victoires ont 
été tollues ^ des mains des vainqueurs par les vaincus, quand 
ils ne se sont contentés de raison, mais ont attempté ^ du tout 
mettre à internition'' et détruire totalement leurs ennemis, sans 
en vouloir laisser un seul pour en porter les nou^-elles ! Ouvrez 
toujours à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plutôt 
leur faites un pont d'argent afin de les renvoyer. 

— Voire, mais, dit Gymnaste, ils ont le moine. 

— Ont-ils, dit Gargantua, le moine? Sur mon honneur, que 
ce sera à leur dommage. Mais afin de survenir à tous hasards, ne 
nous retirons pas encore ; attendons ici en silence, car je pense 
jà assez connaître l'engin ^ de nos ennemis ; ils se guident par 
sort, non par conseil. ) 

Iceux ainsi attendants sous les noyers, cependant le moine 
poursuivait, choquant tous ceux qu'il rencontrait, 

Sans de nulli * 
Avoir merci. 

jusqu'à ce qu'il rencontra un chevalier qui portait en croupe 
un des pauvres pèlerins. Et là, le voulant mettre à sac, 
s'écria le pèlerin : « Ha 1 monsieur le priour 1®, mon ami, 
monsieur le priour, sauvez-moi, je vous en prie, » Laquelle 
parole entendue, se retournèrent arrière les ennemis, et 
voyants que là n'était que le moine qui faisait cet es- 
clandre, le chargèrent de coups comme on fait un âne de bois, 
mais de tout rien ne sentait, mêmement quand ils frappaient 
sur son froc, tant il avait la peau dure. Puis le baillèrent à garder 
à deux archers, et, tournants bride, ne virent personne contre 
eux, dont estimèrent que Gargantua était fui avec sa bande. 
Adonc coururent vers les Noirettes, tant raidement qu'ils purent, 
pour les rencontrer, et laissèrent là le moine seul avec deux 
aixhers de garde. Gargantua entendit le bruit et hennissement 
des chevaux, et dit à ses gens : « Compagnons, j'entends le trac*' 
de nos ennemis, et jà aperçois aucuns d'iceux qui viennent 
contre nous à la foule. Serrons-nous ici et tenons le chemin en 
bon rang ; par ce r^oyea nous les pourrcus rec<îvcir à leur psrts 
et à notre hcnn^^ur. » 



I. Abattu et cl6fajî!ant. — 2. Abattus. — 3. Recrus de fatigue. — 4. Combien de. — . 
5 Enlwées. — 6. Teiité. — 7. Carnage. — 8. L'artifice. — 9. Aucun, — 10. Prieur. — 
II, Traio. 



120 — LIVRE T 

COMMENT LE MOINE SE DÉFIT DE SES GARDES, ET COM- 
MENT U ESCARMOUCHE DE PICROCHOLE FUT DÉFAITE, 

Le moine, les voyant départir ^ en désordre, conjectura qu'ils 
allaient charger sur Gargantua et ses gens, et se contristait mer- 
veilleusement de ce qu'il ne les pouvait secourir. Puis avisa 
la contenance de ses deux archers de garde, lesquels eussent 
volontiers couru après la troupe pour y butiner quelque chose, 
et toujours regardaient vers la vallée en laquelle ils descendaient. 

Davantage 2 syllogisait 3, disant: «Ces gens ici sont bien mal 
exercés en faits d'armes, car onques ne m'ont demandé ma 
foi, et ne m'ont ôté mon braquemart*.» Soudain après tira son 
dit braquemart et en férut ^ l'archer qui le tenait à dextre, 
lui coupant entièrement les veines jugulaires et artères spha- 
gitides 6 du col, avec le gargaréon', jusques es deux adènes^ et, 
retirant le coup, lui entrouvrit la moelle spinale entre la seconde 
et tierce vertèbre ; là tomba l'archer tout mort. Et le moine, 
détournant son cheval à gauche, courut sur l'autre, lequel, 
voyant son compagnon mort et le moine avantagé sur soi, 
criait à haute voix : « Ha ! monsieur le priour, je me rends, mon- 
sieur le priour, mon bon ami, monsieur le priour ! » Et le moine 
criait de même : « Monsieur le postérieur, mon ami, monsieur 
le postériour, vous aurez sur vos postères. 

— Ha ! disait l'archer, monsieur le priour, mon mignon, 
monsieur le priour, que Dieu vous fasse abbé. 

Par l'habit, disait le moine, que je porte, je vous ferai ici 

cardinal. Rançonnez-vous les gens de religion? Vous aurez un 
chapeau rouge à cette heure de ma main. » 

Et l'archer criait : « Monsieur le priour, monsieur le priour, 
monsieur l'abbé futur, monsieur le cardinal, monsieur le tout ! 
Ha! ha! hés! non, monsieur le priour, mon bon petit seigneur 
le priour, je me rends à vous. 

— Et je te rends, dit le moine, à tous les diables ! » 

Lors d'un coup lui trancha la tête, lui coupant le test^ sur les 
os pétreux ^^ et enlevant les deux os bregmatis ^^ et la commissure 
sagittale ^^, avec grande partie de l'os coronal, ce que faisant lui 
trancha les deux méninges, et ouvrit profondément les deux 
postérieurs ventricules du cerveau ; et demeura le crâne pen- 
dant sur les épaules à la peau du péricrane par derrière, en forme 



I. S'éloigner, — 2. En outre. — 3- Rayonnait. — 4. Ep6e. — 5. Frappa. — 6. \ eines 
jugulaires.— 7, Gavioa. — 8. Glandes. —9. Crâne. — 10. Rochers tempoiaus. — 11. Os 
pariétaux. — 12. Suture sagittale. 



GARGANTUA - 121 

d'un bonnet doctoral, noir par dessus, rouge par dedans. Ainsi 
tomba raide mort en terre. 

Ce fait, le moine donne des éperons à son cheval, et poursuit la 
voie que tenaient les ennemis, lesquels avaient rencontré Gargan- 
tua et ses compagnons au grand chemin, et tant étaient dimi- 
nués au nombre pour l'énorme meurtre qu'y avait fait Gargantua 
avec son grand arbre. Gymnaste, Ponocrates, Eudémon et les 
autres, qu'ils commençaient soi retirer à diligence, tous effrayés 
et perturbés* de sens et entendement comme s'ils vissent la 
propre espèce et forme de mort devant leurs yeux. Et — comme 
vous voyez un âne, quand il a au cul un œstre ^ Junonique, ou 
une mouche qui le point ', courir çà et là sans voie ni chemin, 
jetant sa charge par terre, rompant son frein et rênes, sans aucu- 
nement respirer ni prendre repos, et ne sait-on qui le meut, car 
l'on ne voit rien qui le touche, — ainsi fuyaient ces gens, de sens 
dépourvus, sans savoir cause de fuir, tant seulement les poursuit 
une terreur panique, laquelle avaient conçue en leurs âmes. 

Voyant le moine que toute leurpensée n'était sinon à gagner au 
pied, descend de son cheval et monte sur une grosse roche qui était 
sur le chemin, et avec son grand braquemart * frappait sur ces 
fuyards à grand tour de bras, sans se f aindre ^ ni épargner. Tant 
en tua et mit par terre que son braquemart rompit en deux pièces. 

Adonc pensa en soi-même que c'était assez massacré et tué, 
et que le reste devait échapper pour en porter les nouvelles. Pour- 
tant saisit en son poing une hache de ceux qui là gisaient morts, 
et se retourna de rechef sur la roche, passant temps à voir fuir 
les ennemis et culbuter entre les corps morts, excepté qu'à tous 
faisait laisser leurs piques, épées, lances et haquebutes ^, et ceux 
qui portaient les pèlerins liés, il les mettait à pied, et délivrait 
leurs chevaux aux dits pèlerins, les retenant avec soi l'orée ' de la 
haie, et Touquedillon, lequel il retint prisonnier. 

COMMENT LE MOINE AMENA LES PÈLERINS, ET LES 
BONNES PAROLES QUE LEUR DIT GRAND GOUSIER. 

Cette escarmouche parachevée, se retira Gargantua avec ses 
gens, excepté le moine, et sur la pointe du jour se rendirent à 
Grandgousier, lequel en son lit priait Dieu pour leur salut et 
victoire, et les voyant tous saufs et entiers, les embrassa de bon 
amour, et demanda nouvelles du moine. Mais Gargantua lui 



t. Bouleversés. — 2. Taon. — 3. Pique. — 4. Epée. — 5. Se ménager. — 6. Arquebuses. 
7. Le long. 



122 — U VRE 1 

répondit que sans doute leurs ennemis avaient le moine : « Ils 
auront, dit Grandgousier, donc maie encontre ^ » ce qu'avait 
été bien vrai. Pourtant ' encore est le proverbe en usage de 
bailler le moine à quelqu'un. 

Adonc commanda qu'on apprêtât très bien à déjeuner pour 
les rafraîchir. Le tout apprêté, l'on appela Gargantua ; mais 
tant lui grevait ' de ce que le moine ne comparait ♦ aucunement 
qu'il ne voulait ni boire ni manger. Tout soudain le moine arrive, 
et, dès la porte de la basse-cour, s'écria : « Vin frais, vin frais, 
Gymnaste, mon ami! » Gymnaste sortit, et vit que c'était frère 
Jean qui amenait cinq pèlerins et Touquedillon prisonnier. 
Dont Gargantua sortit au devant, et lui firent le meilleur 
recueil ' que purent, et le menèrent devant Grandgousier, lequel 
l'interrogea de toute son aventure. Le moine lui disait tout, et 
comment on l'avait pris, et comment il s'était défait des archers, 
et la boucherie qu'il avait fait par le chemin, et comment il 
avait recouvert ^ les pèlerins et amené le capitaine Touquedillon. 

Puis se mirent à banqueter joyeusement tous ensemble. Ce- 
pendant Grandgousier interrogeait les pèlerins de quel pays ils 
étaient, dont ils venaient, et où ils allaient. Lasdaller pour tous 
répondit : c Seigneur, je suis de Saint-Genou en Berry, cetui-ci 
est de Paluau, cetui-ci d'Onzay, cetui-ci est d'Argy, et cetui- 
ci est de Villebrenin. Nous venons de Saint-Sébastien près de 
Nantes, et nous en retournons par nos petites journées. 

— Voire, mais, dit Grandgousier, qu'alliez-vous faire à Saint- 
Sébastien? 

— Nous allions, dit Lasdaller, lui offrir nos votes ' contre la 
peste. 

— O ! dit Grandgousier, pauvres gens, estimez-vous que la 
peste vienne de saint Sébastien ? 

— Oui vraiment, dit Lasdaller, nos prêcheurs nous l'affirment. 

— Oui? dit Grandgousier, les faux prophètes vous annoncent- 
ils tels abus? Blasphèment- ils en cette façon les justes et saints 
de Dieu qu'ils les font semblables aux diables, qui ne font que 
mal entre les humains, comme Homère écrit que la peste fut 
mise en l'ost * des Grégeois par Apollo, et comme les poètes 
feignent un grand tas de Véjoves '^ et dieux malfaisants? Ainsi 
prêchait à Sinais un cafard que saint Antoine mettait ie feu es 
jambes, saint Eutrope faisait les hydropiques, saint Giklas les 



I. Mauvaise rencontre. — 2. C'est pourquoi, — 3. Pesait. — 4. Comparais«ait. 
5. Accueil. — 6. Recouvré. — 7. Vœux. — 8. Armée. ■— 9. Dieux malfaisants. 



GARGANTUA — 123 

fols, saint Genou les gouttes. Mais je le punis en tel exemple, 
quoiqu'il m'appelât hérétique, que depuis ce temps cafard 
quiconque n'est osé entrer en mes terres, et m'ébahis si votre roi 
les laisse prêcher par son royaume tels scandales, car plus sont 
à punir que ceux qui, par art magique ou autre engin*, auraient 
mis la peste par le pays. La peste ne tue que le corps, mais tels 
imposteurs empoisonnent les âmes. » 

Lui disant ces paroles, entra le moine tout délibéré, et leur 
demanda : « Dont êtes-vous, vous autres pauvres hères? 

— De Saint-Genou, dirent-ils. 

— Et comment, dit le moine, se porte l'abbé Tranchelion, le 
bon buveur? Et les moines, quelle chère font-ils? Le corps Dieu ! 
ils biscotent vos femmes, cependant qu'êtes en romivage ^. 

— Hin hen! dit Lasdaller, je n'ai pas peur de la mienne, car 
qui la verra de jour ne se rompra jà le col pour l'aller visiter la 
nuit. 

— C'est, dit le moine, bien rentré de piques. Elle pourrait 
être aussi laide que Proserpine, elle aura, par Dieu, la saccade, 
puisqu'il y a moines autour, car un bon ouvrier met indifféren- 
tement toutes pièces en œuvre. Que j'aie la vérole en cas que ne 
les trouviez engrossées à votre retour, car seulement l'ombre 
du clocher d'une abbaye est féconde. 

— C'est, dit Gargantua, comme l'eau du Nil en Egypte, si 
vous croyez Strabo, et Pline, liv. VII, chap. m. Avisez que c'est ^ 
de la miche, des habits et des corps. » 

Lors dit Grandgousier : « Allez- vous-en, pauvres gens, au nom 
de Dieu le créateur, lequel vous soit en guide perpétuelle, et 
dorénavant ne soyez faciles à ces ocieux ♦ et inutiles voyages. 
Entretenez vos familles, travaillez, chacun en sa vacation ^, 
instruez ^ vos enfants, et vivez comme vous enseigne le bon 
apôtre saint Paul. Ce faisants, vous aurez la garde de Dieu, des 
anges et des saints avec vous, et n'y aura peste ni mal qui vous 
porte nuisance. » Puis les mena Gargantua prendre leur réfec- 
tion en la salle ; mais les pèlerins ne faisaient que soupirer, et 
dirent à Gargantua : « O que heureux est le pays qui a pour sei- 
gneur un tel homme ! Nous sommes plus édifiés et instruits en ces 
propos qu'il nous a tenus qu'en tous les sermons que jamais nous 
furent prêches en notre ville. 

— C'est, dit Gargantua, ce que dit Platon, liv. V de R&p., 



I. Artifice. — 2. Pèlerinage. — 3. Comprenez qu'il s'agit. — 4. Oisifs. — 5. Profes- 
sion. — 6. Instruisez. 



124 ~ LIVRE I 

que lors les républiques seraient heureuses quand les rois philo- 
sopheraient ou les philosophes régneraient. » Puis leur fit emplir 
leurs besaces de vivres, leurs bouteilles de vin, et à chacun donna 
cheval pour soi soulager au reste du chemin, et quelques carolus 
pour vivre. 

COMMENT GRANDGOUSIER TRAITA HUMAINEMENT 
TOUQUEDILLON PRISONNIER. 

TouQUEDiLLON fut présenté à Grandgousier et interrogé par 
icelui sur l'entreprise et affaires de Picrochole, quelle fin il préten- 
dait par ce tumultuaire vacarme. A quoi répondit que sa fin et 
sa destinée était de conquêter tout le pays, s'il pouvait, pour 
l'injure faite à ses fouaciers. « C'est, dit Grandgousier, trop entre- 
pris : qui trop embrasse peu étreint. Le temps n'est plus d'ainsi 
conquêter les royaumes, avec dommage de son prochain frère 
Christian. Cette imitation des anciens Hercules, Alexandres, 
Annibals, Spicions, Césars et autres tels, est contraire à la 
profession * de l'évangile, par lequel nous est commandé garder, 
sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hos- 
tilement envahir les autres, et ce que les Sarrasins et barbares 
jadis appelaient prouesses, maintenant nous appelons brigan- 
deries et méchancetés. Mieux eût-il fait soi contenir en sa maison, 
royalement la gouvernant, qu'insulter en la mienne, hostile- 
ment la pillant, car par bien la gouverner l'eût augmentée, par 
me piller sera détruit. Allez-vous-en, au nom de Dieu, suivez 
bonne entreprise, remontrez à votre roi les erreurs que connaîtrez, 
et jamais ne le conseillez ayant égard à votre profit particulier, 
car avec le commun ^ est aussi le propre perdu. Quant est de 
votre rançon, je vous la donne entièrement, et veux que vous 
soient rendues armes et cheval ; ainsi faut-il faire entre voisins 
et anciens amis, vu que cette notre différence ^ n'est point guerre 
proprement. 

« Comme Platon, li. V, de Rep., voulait être non guerre 
nommée, ains * sédition, quand les Grecs mouvaient armes les 
uns contre les autres, ce que si par maie '^ fortune advenait, il 
commande qu'on use de toute modestie. Si guerre la nommez, 
elle n'est que superficiaire ^, elle n'entre point au profond cabi- 
net ^ de nos cœurs, car nul de nous n'est outragé en son honneur, 



I. Enseignement. — 2. Le bien commua. — 3. Ce différend. — 4. Mais. — 5. Mau- 
vaise. — 6. Superficielle, — 7. Coffre secret. 



GARGANTUA — 125 

et n'est question, en somme totale, que de rhabiller quelque 
faute commise par nos gens, j'entends et vôtres et nôtres, la- 
quelle, encore que connussiez, vous deviez laisser couler outre, 
car les personnages querellants étaient plus à contemner * qu'à 
ramentevoir ^, mêmement leur satisfaisant selon le grief, comme 
je me suis offert. Dieu sera juste estimateur de notre différend, 
lequel je supplie plutôt par mort me tollir^ de cette vie et mes 
biens dépérir devant mes yeux, que par moi ni les miens en rien 
soit offensé. » 

Ces paroles achevées, appela le moine, et devant tous lui 
demanda : « Frère Jean, mon bon ami, êtes- vous qui avez pris 
le capitaine Touquedillon ici présent? 

— Sire, dit le moine, il est présent; il a âge et discrétion* ; 
j'aime mieux que le sachez par sa confession que par ma parole. » 

Adonc dit Touquedillon : « Seigneur, c'est lui véritablement 
qui m'a pris, et je me rends son prisonnier franchement. 

— L'avez- vous, dit Grandgousier au moine, mis à rançon? 

— Non, dit le moine ; de cela je ne me soucie. 

— Combien, dit Grandgousier, voudriez-vous de sa prise? 

— Rien, rien, dit le moine, cela ne me mène pas. » 

Lors commanda Grandgousier que, présent Touquedillon, 
fussent comptés au moine soixante et deux mille saints ^ pour 
celle prise, ce que fut fait, cependant qu'on fît la collation audit 
Touquedillon, auquel demanda Grandgousier s'il voulait demeu- 
rer avec lui ou si mieux aimait retourner à son roi. Touquedillon 
répondit qu'il tiendrait le parti lequel il lui conseillerait : « Donc, 
dit Grandgousier, retournez à votre roi, et Dieu soit avec vous I » 

Puis lui donna une belle épée de Vienne, avec le fourreau d'or 
fait à belles vignettes d'orfèverie, et un collier d'or pesant 
sept cents deux mille marcs, garni de fines pierreries, à l'estima- 
tion de cent soixante mille ducats, et dix mille écus par présent 
honorable. Après ces propos, monta Touquedillon sur son cheval. 
Gargantua, pour sa sûreté, lui bailla trente hommes d'armes et 
six vingts archers sous la conduite de Gymnaste, pour le mener 
jusques es portes de la Roche-Clermaud si besoin était. Icelui 
départi ^, le moine rendit à Grandgousier les soixante et deux 
mille saints qu'il avait reçu, disant : « Sire, ce n'est ores ' que 
vous devez faire tels dons. Attendez la fin de cette guerre, car 
l'on ne sait quels affaires pourraient survenir, et guerre faite 



I. Dédaigner. — 2. Remettre en mémoire. — 3. Enlever. — 4. Discernement. — 
5. (Moimaie d'or). — 6. Parti. — 7. Maintenant. 



126 — LIVRE I 

sans bonne provision d'argent n'a qu'un soupirail * de vigueur. 
Les nerfs des batailles sont les pécunes '. 

— Donc, dit Grandgousier, à la fin je vous contenterai par 
honnête récompense, et tous ceux qui m'auront bien servi, » 

COMMENT GRANDGOUSIER MANDA QUÉRIR SES LÉGIONS, 
ET COMMENT TOUQUEDILLON TUA HASTIVEAU, PUIS 
FUT TUÉ PAR LE COMMANDEMENT DE PICROCHOLE. 

En ces mêmes jours, ceux de Bessé, du Marché Vieux, du bourg 
Saint-Jacques, du Rainneau, de Parillé, de Rivière, des Roches- 
Saint-Paul, du Vaubreton, de Pautille, du Bréhemont, du 
Pont-de-Clam, de Gravant, de Grandmont, des Bourdes, de 
la Villaumère, de Huymes, de Ligré, de Ussé, de Saint-Louant, 
de Panzoust, des Couldreaulx, de Véron, de Coulaine, de 
Chose, de Varennes,deBourgueiI,de l' Ile-Bouchard, du Croulay, 
de Narsay, de Cande, de Montsoreau et autres lieux confins, 
envoyèrent devers Grandgousier ambassades pour lui dire qu'ils 
étaient avertis des torts que lui faisait Picrochole, et pour leur 
ancienne confédération, ils lui offraient tout leur pouvoir, tant 
de gens que d'argent et autres munitions de guerre. 

L'argent de tous montait, par les pactes ^ qu'ils lui en- 
voyaient, six vingt quatorze millions deux écus et demi d'or. 
Les gens étaient quinze mille hommes d'armes, trente et deux 
mille chevaux-légers, quatre vingt neuf mille arquebusiers, 
cent quarante mille aventuriers, onze mille deux cents canons, 
doubles canons, basilics et spiroles *, pionniers quarante sept 
mille : le tout soudoyé ^ et avitaillé^ pour six mois et quatre 
jours. Lequel offre Gargantua ne refusa ni accepta du tout. Mais 
grandement les remerciant, dit qu'il composerait' cette guerre 
par tel engin * que besoin ne serait tant empêcher ^ de gens de 
bien. Seulement envoya qui*" amènerait en ordre les légions les- 
quelles entretenait ordinairement en ses places de la Devinière, 
de Chaviny, de Gravot et Quinquenais, montant en nombre 
deux mille cinq cents hommes d'armes, soixante et six mille 
hommes de pied, vingt et six mille arquebusiers, deux cents 
grosses pièces d'artillerie, vingt et deux mille pionniers, et six 
mille chevaux-légers, tous par bandes, tant bien assorties de 



I. Soupir. — 2. L'argent. — 3. Accords. — 4. (Sortes de bouches à feu). 
payée. — 6. Ravitaillé. — 7. Arrangerait. — 8. Artifice. — 9. Embarrasser, 
qu'un qui. 



• 5- Solde 
lo- Quel- 
qu'un qui. 



GARGANTUA ~ 127 

leurs trésoriers, de vivandiers, de maréchaux, d'armuriers et 
autres gens nécessaires au trac * de bataille, tant bien instruits 
en art militaire, tant bien armés, tant bien reconnaissants et 
suivants leurs enseignes, tant soudains à entendre et obéir à 
leurs capitaines, tant expédiés 2 à courir, tant forts à choquer », 
tant prudents à l'aventure, que mieux ressemblaient une har- 
monie d'orgues et concordance d'horloge qu'une armée ou 
gendarmerie, 

Touquedillon, arrivé, se présenta à Picrochole et lui conta au 
long ce qu'il avait fait et vu. A la fin conseillait, par fortes 
paroles, qu'on fît appointement * avec Grandgousier, lequel il 
avait éprouvé le plus homme de bien du monde, ajoutant que 
ce n'était ni preu ^ ni raison molester ainsi ses voisins, desquels 
jamais n'avaient eu que tout bien, et, au regard du principal, 
que jamais ne sortiraient de cette entreprise qu'à leur grand 
dommage et malheur, car la puissance de Picrochole n'étar 
telle qu'aisément ne les pût Grandgousier mettre à sac. Il n'eut 
achevé cette parole que Hastiveau dit tout haut : 

« Bien malheureu:^; est le prince qui est de tels gens servi, 
qui tant facilement sont corrompus, comme je connais Touque- 
dillon, car je vois son courage tant changé que volontiers se 
fût adjoint à nos ennemis pour contre nous batailler et nous 
trahir, s'ils l'eussent voulu retenir. Mais comme vertu est de 
tous, tant amis qu'ennemis, louée et estimée, aussi méchanceté 
est tôt connue et suspecte, et posé ^ que d'icelle les ennemis 
se servent à leur profit, si ont-ils toujours les méchants et 
traîtres en abomination. » 

A ces paroles, Touquedillon, impatient, tira son épée et en 
transperça Hastiveau un peu au-dessus de la mamelle gauche, 
dont mourut incontinent, et, tirant son coup du corps, dit 
franchement : 

« Ainsi périsse qui féaux serviteurs blâmera. » 

Picrochole soudain entra en fureur, et, voyant l'épée et four- 
reau tant diapré, dit : 

— « T'avait- on donné ce bâton ' pour, en ma présence, 
tuer maUgnement mon tant bon ami Hastiveau? » 

Lors commanda à ses archers qu'ils le missent en pièces, ce que 
lut lait sur l'heure, tant cruellement que la chambre était 
toute pavée de sang. Puis fit honorablement inhumer le corps 



I. Train. — 2. Dégagés. ■— 3. Charger. — 4. Accommodement. — 5. Profit. — 
6. Posé le cas. — 7. Epée. 



128 - LIVRE I 

de Hastiveau, et celui de Touquedillon jeter par sus les murailles 
en la vallée. 

Les nouvelles de ces outrages furent sues par toute l'armée,, 
dont plusieurs commencèrent à murmurer contre Picrochole, 
tant que Grippeminault lui dit : 

« Seigneur, je ne sais quelle issue sera de cette entreprise. Je 
vois vos gens peu confermés^ en leurs courages. Ils considèrent 
que nous sommes ici mal pourvus de vivres, et jà beaucoup 
diminués en nombre par deux ou trois issues ^ Davantage ^ il 
vient grand renfort de gens à vos ennemis. Si nous sommes 
assiégés une fois, je ne vois point comment ce ne soit à notre 
ruine totale. 

— Bren, bren*! dit Picrochole, vous semblez les anguilles 
de Melun : vous criez avant qu'on vous écorche. Laissez-les 
seulement venir. » 



COMMENT GARGANTUA ASSAILLIT PICROCHOLE DEDANS 
LA ROCHE-CLERMAUD ET DÉFIT L'ARMÉE DUDIT PICRO- 
CHOLE. 

Gargantua eut la charge totale de l'armée. Son père de- 
meura en son fort, et leur donnant courage par bonnes paroles, 
promit grand dons à ceux qui feraient quelques prouesses. Puis 
gagnèrent le gué de Vède, et par bateaux et ponts légèrement 
faits, passèrent outre d'une traite. Puis, considérant l'assiette 
de la ville, qui était en lieu haut et avantageux, délibéra celle 
nuit sur ce qu'était de faire. Mais Gymnaste lui dit : 

« Seigneur, telle est la nature et complexion des Français 
qu'ils ne valent qu'à la première pointe. Lors ils sont pires que 
diables. Mais s'ils séjournent, ils sont moins que femmes. Je suis 
d'avis qu'à l'heure présente, après que vos gens auront quelque 
peu respiré et repu, fassiez donner l'assaut. » 

L'avis fut trouvé bon.Adonc produit toute son armée en plein 
camp s, mettant les subsides ® du côté de la montée. Le moine prit 
avec lui six enseignes de gens de pied, et deux cents hommes 
d'armes, et, en grande diligence, traversa les marais et gagna 
au-dessus le Puy jusques au grand chemin de Loudun. 

Cependant l'assaut continuait : les gens de Picrochole ne sa- 



ï. Affennis. — 2. Sorties. — 3. En outre. — 4. Merde, merde ! — 5. Champ. — 0, La 
réserve. 



GARGANTUA — 129 

vaient si le meilleur était sortir hors et les recevoir, ou bien garder 
la ville sans bouger. Mais furieusement sortit ^ avec quelque bande 
d'hommes d'armes de sa maison, et là fut reçu et festoyé à 
grands coups de canon qui grêlaient devers les coteaux, dont les 
gargantuistes se retirèrent au val, pour mieux donner lieu à 
l'artillerie. Ceux de la ville défendaient le mieux que pouvaient, 
mais les traits passaient outre par dessus, sans nul férir -. Aucuns 
de la bande, sauvés de l'artillerie, donnèrent fièrement ^ sur nos 
gens, mais peu profitèrent, car tous furent reçus entre les ordres * 
et là rués ^ par terre. Ce que voyants, se voulaient retirer, mais 
cependant le moine avait occupé le passage, par quoi se mirent 
en fuite sans ordre ni maintien. Aucuns voulaient leur donner 
la chasse, mais le moine les retint, craignant que, suivants les 
fuyants, perdissent leurs rangs et que, sur ce point, ceux de la 
ville chargeassent sur eux. Puis, attendant quelque espace et nul 
ne comparant ^ à rencontre , envoya le duc Phrontiste pour 
admonester Gargantua à ce qu'il avançât pour gagner le coteau 
à la gauche, pour empêcher la retraite de Picrochole par cette 
porte. Ce que fit Gargantua en toute diligence, et y envoya 
quatre légions de la compagnie de Sébaste ; mais si tôt ne purent 
gagner le haut qu'ils ne rencontrassent en barbe '' Picrochole, et 
ceux qui avec lui s'étaient épars *. 

Lors chargèrent sus raidement, toutefois grandement furent 
endommagés par ceux qui étaient sur les murs, en coups de trait 
et artillerie. Quoi voyant Gargantua, en grande puissance alla 
les secourir, et commença son artillerie à heurter sur ce quartier 
de murailles, tant que toute la force de la ville y fut révoquée ^. 
Le moine voyant celui côté, lequel il tenait assiégé, dénué de 
gens et gardes, magnaniment tira vers le fort, et tant fit qu'il 
monta sus***, lui et aucuns de ses gens, pensant que plus de crainte 
et de frayeur donnent ceux qui surviennent à un conflit que ceux 
qui lors à leur force combattent. Toutefois ne fit onques effroi ii 
jusques à ce que tous les siens eussent gagné la muraille, 
excepté les deux cents hommes d'armes qu'il laissa hors pour les 
hasards. 

Puis s'écria horriblement, et les siens ensemble, et sans résis- 
tance tuèrent les gardes d'icelle porte, et l'ouvrirent es hommes 
d'armes, et en toute fierté** coururent ensemble vers la porte de 



I. (Sous-entendez : Picrochole). — 2. Frapper. — 3. Furieusement. — 4. Rangs. — 
5. Abattus. — 6. Comparaissant. — 7. Face à face. — 8. Dispersés. — 9. Rappelée. — 
10. Dessus. — n. Clameurs destinées à effrayer. — 12. Fureur. 

FABSIATS — I O 



130 — LIVRE I 

l'orient où était le désarroi, et par derrière renversèrent toute 
leur force. 

Voyants les assiégés de tous côtés, et les gargantuistes avoir 
gagné la ville, se rendirent au moine à merci. Le moine leur fit 
rendre les bâtons ^ et armes, et tous retirer et resserrer par ^ 
les églises, saisissant tous les bâtons des croix, et commettant 
gens es portes pour les garder d'issir 2. Puis, ouvrant celle 
porte orientale, sortit au secours de Gargantua. Mais Picrochole 
pensait que le secours lui venait de la ville, et par outrecuidance 
se hasarda plus que devant, jusques à ce que Gargantua s'écria : 

« Frère Jean, mon ami, frère Jean, en bon heur ♦ soyez 
venu ! » 

Adonc connaissant Picrochole et ses gens que tout était 
désespéré, prirent la fuite en tous endroits. Gargantua les pour- 
suivit jusque près Vaugaudry, tuant et massacrant, puis sonna 
la retraite. 



COMMENT PICROCHOLE FUYANT FUT SURPRIS DE MALES^ 
FORTUNES, ET CE QUE FIT GARGANTUA APRÈS LA BA- 
TAILLE. 

Picrochole, ainsi désespéré, s'enfuit vers l'Ile-Bouchart, 
et au chemin de Rivière son cheval broncha parterre, à quoi tant 
fut indigné que de son épée le tua en sa choie ^. Puis ne trouvant 
personne qui le remontât, voulut prendre un âne du moulin qui 
là auprès était; mais les meuniers le meurtrirent tout de coups, 
et le détroussèrent de ses habillements, et lui baillèrent pour soi 
couvrir une méchante séquenie '. Ainsi s'en alla le pauvre colé- 
rique ; puis passant l'eau au Port-Huault, et racontant ses 
maies fortunes ^, fut avisé par une vieille lourpidon ^ que son 
royaume lui serait rendu à la venue des coquecigrues ; depuis 
ne sait-on qu'il est devenu. Toutefois l'on m'a dit qu'il est de 
présent pauvre gagne-denier à Lyon, colère comme devant, 
et toujours se guémente *^ à tous étrangers de la venue des coque- 
cigrues, espérant certainement, selon la prophétie de la vieille, 
être à leur venue réintégré en son royaume. 

Après leur retraite, Gargantua premièrement recensa les gens, 
et trouva que peu d'iceux étaient péris en la bataille, savoir est 



I. Epées. — 2. Dans. — 3. Sortir. — 4. Chance. — 5. Mauvaises. — 6. 
7. Souquenille. — 8. Infortunes. — 9. Riba\ide. — 10. S'enquiert. 



Colère.— 



GARGANTUA — 131 

quelques gens de pied de la bande du capitaine Tolmère, et Pono- 
crates, qui avait un coup d'arquebuse en son pourpoint. Puis 
les fit rafraîchir chacun par sa bande, et commanda es tréso- 
riers que ce repas leur fût défrayé et payé, et que l'on ne fit 
outrage quelconque en la ville, vu qu'elle était sienne, et après 
leur repas, ils comparussent en la place devant le château, et là 
seraient payés pour six mois. Ce que fut fait : puis fit convenir^ 
devant soi en ladite place tous ceux qui là restaient de la part - 
de Picrochole, esquels, présents tous ses princes et capitaines, 
parla comme s'ensuit. 

LA CONCION^ QUE FIT GARGANTUA ES VAINCUS. 

« Nos pères, aïeux et ancêtres de toute mémoire ont été de 
ce sens et cette nature que, des batailles par eux consommées, 
ont pour signe mémorial des triomphes et victoires plus volon- 
tiers érigé trophées et monuments es coeurs des vaincus, par 
grâce, que es terres par eux conquêtées, par architecture, car 
plus estimaient la vive souvenance des humains acquise par 
libéralité que la mute* inscription des arcs, colonnes et pyramides 
sujette es calamités de l'air et envie d'un chacun. 

a Souvenir assez vous peut de la mansuétude dont ils usèrent 
envers les Bretons, à la journée de Saint-Aubin-du-Cormier et à 
la démoUtion de Parthenay. Vous avez entendu, et entendant 
admirez le bon traitement qu'ils firent es barbares de Spagnola ^ 
qui avaient pillé, dépopulé ^ et saccagé les fins ' maritimes d'Olon- 
ne et Talmondais. Tout ce ciel a été remph des louanges et gra- 
tulations que vous-mêmes et vos pères fîtes lorsque Alpharbal, 
roi de Canarre, non assouvi de ses fortunes, envahit furieusement 
le pays d'Aunis, exerçant la piratique » en toutes les îles Armo- 
riques et régions confines. Il fut, en juste bataille navale, pris 
et vaincu de mon père, auquel Dieu soit garde et protecteur. 
Mais quoi? Au cas que les autres rois et empereurs, voire qui se 
font nommer catholiques, l'eussent misérablement traité, dure- 
ment emprisonné, et rançonné extrêmement, il le traita courtoi- 
sement, amiablement, le logea avec soi en son palais et, par in- 
croyable débonnaireté, le renvoya en sauf-conduit, chargé de 
dons, chargé de grâces, chargé de toutes ofîices d'amitié. 

« Qu'en est-il avenu? Lui retourné en ses terres, fit assembler 



I. Assembler. — 2. Du parti. — 3. Harangue. — 4. Muette. — 5, Espanola (Haïti.) 
- 6. Dépeuplé. — 7. Frontières. — S. Piraterie. 



132 — LIVRE I 

tous les princes et états de son royaume, leur exposa rhumanité 
qu'il avait en nous connue, et les pria sur ce délibérer, en façon 
que le monde y eût exemple, comme avait jà en nous de gra- 
cieuseté honnête, aussi en eux de honnêteté gracieuse. Là fut 
décrété, par consentement unanime, que l'on offrirait entière- 
ment leurs terres, domaines et royaume, à en faire selon notre 
arbitre. 

« Alpharbal, en propre personne, soudain retourna avec neuf 
mille trente et huit grandes naufs onéraires *, menant non 
seulement les trésors de sa maison et lignée royale, mais presque 
de tout le pays, car soi embarquant pour faire voile au vent 
vesten * nord est, chacun à la foule jetait dedans icelles or, 
argent, bagues, joyaux, épiceries, drogues et odeurs aromatiques, 
papegais ', péhcans, guenons, civettes, genettes, porc-épics. 
Point n'était fils de bonne mère réputé qui dedans ne jetât 
ce qu'avait de singulier. 

« Arrivé que fut, voulait baiser les pieds de mon dit père : le 
fait fut estimé indigne et ne fut toléré, ains * fut embrassé socia- 
blement ; offrit ses présents : ils ne furent reçus, par trop être 
excessifs ; se donna mancipe* et serf volontaire, soi et sa posté- 
rité : ce ne fut accepté, par ne sembler équitable ; céda, par le 
décret des états, ses terres et royaume, offrant la transaction et 
transport signé, scellé et ratifié de tous ceux qui faire le devaient: 
ce fut totalement refusé et les contrats jetés au feu. La fin fut 
que mon dit père commença lamenter de pitié et pleurer copieu- 
sement, considérant le franc vouloir et simplicité des Canarriens, 
et par mots exquis et sentences congrues, diminuait le bon tour ^ 
qu'il leur avait fait, disant ne leur avoir fait bien qui fût à l'es- 
timation d'un bouton, et, si rien d'honnêteté leur avait montré, 
il était tenu de ce faire. Mais tant plus l'augmentait Alpharbal. 

« Quelle fut l'issue? En lieu que, pour sa rançon, prise à 
toute extrémité, eussions pu tyranniquement exiger vingt fois 
cent mille écus, et retenir pour otagers ' ses enfants aînés, ils 
se sont faits tributaires perpétuels, et obligés nous bailler par 
chacun an deux millions d'or affiné à vingt-quatre carats. Ils 
nous furent l'année première ici payés ; la seconde, de franc 
vouloir, en payèrent xxiij cents mille écus ; la tierce, xxvj 
cents mille ; la quarte, trois millions, et tant toujours croissant 
de leur bon gré que serons contraints leur inhiber de rien plus 



I. Navires de transport. — 2. Ouest. — 3. Perroquets. — 4. Mais. — 5. Esclave. — 6. Le 
bon procédé. — 7. Otages. 



GARGANTUA — 133 

nous apporter. C'est la nature de gratuité, car le temps, qui 
toute chose ronge et diminue, augmente et accroît les bien- 
faits, parce qu'un bon tour, libéralement fait à homme de raison, 
croît continuement par noble pensée et remembrance. Ne vou- 
lant donc aucunement dégénérer de la débonnaireté héréditaire 
de mes parents, maintenant je vous absous et délivre, et vous 
rends francs et libères ^ comme par avant. 

« D'abondant 2, serez à l'issue des portes payés chacun pour 
trois mois, pour vous pouvoir retirer en vos maisons et familles, 
et vous conduiront en saulveté ' six cents hommes d'armes et 
huit mille hommes de pied sous la conduite de mon écuyer 
Alexandre, afin que par les paysans ne soyez outragés. Dieu soit 
avec vous. Je regrette de tout mon cœur que n'est ici Picrochole, 
car je lui eusse donné à entendre que, sans mon vouloir, sans 
espoir d'accroître ni mon bien ni mon nom, était faite cette 
guerre. Mais puisqu'il est éperdu* et ne sait-on où ni comment est 
évanoui, je veux que son royaume demeure entier à son fils, 
lequel par ce qu'est par trop bas d'âge (car il n'a encore cinq ans 
accomplis) sera gouverné et instruit par les anciens princes et gens 
savants du royaume. Et par autant^ qu'un royaume ainsi désolé 
serait facilement ruiné si on ne réfrénait la convoitise et ava- 
rice des administrateurs d'icelui, j'ordonne et veux que Pono- 
crates soit sur tous ses gouverneurs entendant ^, avec autorité 
à ce requise, et assidu avec l'enfant jusques à ce qu'il le connaîtra 
idoine"^ de pouvoir par soi régir et régner. 

a Je considère que facihté trop énervée et dissolue de pardonner 
es malfaisants leur est occasion de plus légèrement derechef 
mal faire, par cette pernicieuse confiance de grâce. Je considère 
que Moïse, le plus doux homme qui de son temps fût sur la terre, 
aigrement * punissait les mutins et séditieux on ^ peuple d'Israël. 
Je considère que Jules César, empereur tant débonnaire que de 
lui dit Cicéron que sa fortune rien plus souverain n'avait sinon 
qu'il pouvait, et sa vertu meilleur n'avait sinon qu'il voulait 
toujours sauver et pardonner à un chacun, icelui toutefois, ce 
nonobstant, en certains endroits punit rigoureusement les 
auteurs de rébellion. 

« A ces exemples, je veux que me livrez avant le départir ^^, 
premièrement ce beau Marquet, qui a été source et cause pre- 
mière de cette guerre pax sa vaine outrecuidance ; secondement. 



I. Libres. — 2. De plus. — 3. Sûreté. — 4. Perdu complètement. — 5. Par cela que. 
— 6. Contrôleur. — 7. Capable. — 8. Sévèrement. — 9. Au. — 10. Départ. 



134 — Ll VRE 1 

ses compagnons fouaciers, qui furent négligents de corriger sa 
tête folle sur l'instant ; et finalement tous les conseillers, capi- 
taines, officiers et domestiques de Picrochole, lesquels l'auraient 
incité, loué, ou conseillé de sortir * ses limites pour ainsi nous 
inquiéter. » 



COMMENT LES VICTEURS* GARGANTUJSTES FURENT 
RÉCOMPENSÉS APRÈS LA BATAILLE. 



Cette concion' faite par Gargantua, furent livrés les séditieux 
par lui requis, exceptés Spadassin, Merdaille et Menuail, lesquels 
étaient fuis six heures devant la bataille, l'un jusques au col 
de Laignel, d'une traite, l'autre jusques au val de Vire, l'autre 
jusques à Logroine *, sans derrière soi regarder ni prendre haleine 
par chemin, et deux fouaciers, lesquels périrent en la journée. 
Autre mal ne leur fit Gargantua, sinon qu'il les ordonna pour 
tirer les presses à son imprimerie, laquelle il avait nouvellement 
instituée. 

Puis ceux qui là étaient morts, il fît honorablement inhu- 
mer en la vallée des Noirettes et au camp de Brûlevieille. Les 
navrés ^ il ât panser et traiter en son grand nosocome ^, 
Après, avisa es dommages faits en la ville et habitants, et les 
fit rembourser de tous leurs intérêts, à leur confession et ser- 
ment, et y fit bâtir un fort château, y commettant gens et guet, 
pour à l'avenir mieux soi défendre contre les soudaines émeutes. 
Au départir '', remercia gracieusement tous les soudards de ses 
légions, qui avaient été à cette défaite, et les renvoya hiverner 
en leurs stations et garnisons, exceptés aucuns de la légion décu- 
mane^ lesquels il avait vu en la journée faire quelques prouesses, 
tt les capitaines dés bandes, lesquels il amena avec soi devers 
Grandgousier. 

A la vue et venue d'iceux, le bon homme fut tant joyeux que 
possible ne serait le décrire. Adonc leur fit un festin le plus 
magnifique, le plus abondant, et le plus délicieux que fût vu 
depuis le temps du roi Assuère. A l'issue de table, il distribua à 
chacun d'iceux tout le parement * de son buffet, qui était au 
poids de dix huit cents mille quatorze besants d'or, en grands 



I. (Sous-entendez : de). — 2. Vainqueurs. — 3, Harangue. — 4. Logrono. — 5. Blessés. 
— 6. Hôpital. — 7. Au départ. — 8. Dixième. — 9. La garniture. 



GARGANTUA — 135 

vases d'antique, grands pots, grands bassins, grands tasses, 
coupes, potets, candélabres, calathes^ nacelles, violiers 2, dra- 
geoirs et autre telle vaisselle toute d'or massif, outre la pierrerie, 
émail et ouvrage, qui par estime de tous excédait en prix la 
matière d'iceux. Plus, leur fit compter de ses coffres à chacun 
douze cents mille écus comptants, et d'abondant * à chacun 
d'iceux donna à perpétuité (excepté s'ils mouraient sans 
hoirs) ses châteaux et terres voisines, selon que plus leur étaient 
commodes. A Ponocrates donna la Roche-Clermaud ; à Gym- 
naste, le Coudray ; à Eudémon, Montpensier ; le Rivau, à Tol- 
mère; à Ithybole, Montsoreau; à Acamas, Cande; Varennes à 
Chironacte ; Gravot à Sébaste ; Quinquenais à Alexandre ; 
Ligré à Sophrone, et ainsi de ses autres places. 



COMMENT GARGANTUA FIT BATIR POUR LE MOINE 
V ABBAYE DE THÊLÈME. 



Restait seulement le moine à pourvoir, lequel Gargantua vou- 
lait faire abbé de Seuillé, mais il le refusa. Il lui voulut donner 
l'abbaye de Bourgueil ou de Saint-Fiorent, laquelle mieux lui 
duirait ♦, ou toutes deux, s'il les prenait à gré. Mais le moine 
lui fit réponse péremptoire que de moines il ne voulait charge ni 
gouvernement : « Car comment, disait-il, pourrai-je gouverner 
autrui, qui moi-même gouverner ne saurais? S'il vous semble 
que je vous aie fait, et que puisse à l'avenir faire service agréable, 
octroyez-moi de fonder une abbaye à mon devis ^. » La demande 
plut à Gargantua, et offrit tout son pays de Thélème, jouxte 
la rivière de Loire, à deux lieues de la grande forêt du Port- 
Huault, et requit à Garga,ntua qu'il instituât sa religion^ au 
contraire de toutes aatres. 

« Premièrement donc, dit Gargantua, il n'y faudra jà 
bâtir murailles au circuit, car toutes autres abbayes sont 
fièrement ' murées. 

— Voire, dit le moine, et non sans cause : où mur y a, et 
devant, et derrière, y a force murmure, envie, et conspiration 
mutue 8... » 

Davantage *, vu que en certains couvents de ce monde est 



I. Coupes. — 2. Vases à fleurs. — 3 En outre. — 4. Conviendrait. — 5 Plan, 
6. Règle religieuse. — 7. Furieusement. — 8. Mutuelle. — 9. En outre. 



13G — LIVRE I 

en usance que si femme aucune y entre (j'entends des prudes et 
pudiques), on nettoie la place par laquelle elles ont passé, 
fut ordonné que si religieux ou religieuses y entrait par cas 
fortuit, on nettoierait curieusement * tous les lieux par lesquels 
auraient passé, et parce que es religions de ce monde tout 
compassé, limité et réglé par heures, fut décrété que là ne serait 
horloge, ni cadran aucun. Mais, selon les occasions et opportu- 
nités, seraient toutes les œuvres dispensées: «Car, disait Gargan- 
tua, la plus vraie perte du temps qu'il sût était de compter les 
heures. Quel bien en vient-il? et la plus grande rêverie -du monde 
était soi gouverner au son d'une cloche, et non au dicté ^ de 
bon sens et entendement. » 

Item, parce qu'en icelui temps on ne mettait en religion des 
femmes, sinon celles qu'étaient borgnes, boiteuses, bossues, 
laides, défaites, folles, insensées, maléficiées * et tarées, ni les 
hommes, sinon catarrés^, mal nés, niais et empêche ^ de maison... 

« A propos, dit le moine, une femme qui n'est ni belle ni 
bonne, à quoi vaut toile ' ? 

— A mettre en religion, dit Gargantua. 

— Voire, dit le moine, et à faire des chemises. » 

— ... fut ordonné que là ne seraient reçues, sinon les belles, 
bien formées et bien naturées ^, et les beaux, bien formés et bien 
natures. 

Item, parce que es couvents des femmes n'entraient les 
hommes, sinon à l'emblée ^ et clandestinement, fut décrété que 
jà ne seraient là les femmes au cas que n'y fussent les hommes, 
ni les hommes en cas qui n'y fussent les femmes. 

Item, parce que tant hommes que femmes, une fois reçues 
en rehgion, après l'an de probation, étaient forcés et astreints 
y demeurer perpétuellement leur vie durante, fut établi que tant 
hommes que femmes là reçus sortiraient quand bon leur sem- 
blerait, franchement et entièrement. 

Item, parce que ordinairement les religieux faisaient trois 
vœux, savoir est de chasteté, pauvreté et obédience, fut cons 
titué que là honorablement on pût être marié, que chacun fût 
riche et vécût en liberté. Au regard de l'âge légitime, les femmes 
y étaient reçues depuis dix jusques à quinze ans, les hommes, 
depuis douze jusques à dix et huit. 



I. Soigneusement. — 2. Folie. — 3. Prescription. — 4. Difformes. — 3, Catarrheux. 
— 6. Embarras. — (Prononcez : telle. Jeu de mots). — 8. De beau naturel. — 9. A la 

dérobée. 



GARGANTUA — 137 



COMMENT FUT BATIE ET DOTÉE U ABBAYE DES 
THÉLÊMITES. 

Pour le bâtimentet assortiment ^ de l'abbaye, Gargantua fit 
livrer de comptant vingt et sept cents mille huit cents trente et 
un moutons à la grand' laine -, et par chacun an, jusques à ce 
que le tout fût parfait, assigna sur la recette de la Dive seize 
cents soixante et neuf mille écus au soleil, et autant à l'étoile 
poussinière ^. Pour la fondation et entretènement * d'icelle, 
donna à perpétuité vingt trois cents soixante neuf mille cinq 
cents quatorze nobles à la rose ^ de rente foncière, indemnes '^, 
amortis et solvables par chacun an à la porte de l'abbaye, et de 
ce, leur passa belles lettres. 

Le bâtiment fut en figure hexagone, en telle façon qu'à chacun 
angle était bâtie une grosse tour ronde, à la capacité de soixante 
pas en diamètre, et étaient toutes pareilles en grosseur et por- 
trait '. La rivière de Loire découlait sur l'aspect de septen- 
trion. Au pied d'icelle était une des tours assise, nommée Artice. 
En tirant vers l'orient était une autre nommée Calaer, L'autre 
en suivant, Anatole ; l'autre après, Mésembrine ; l'autre après, 
Hespérie ; la dernière, Crière. Entre chacune tour était espace 
de trois cents douze pas. Le tout bâti à six étages, comprenant les 
caves sous terre pour un. Le second était voûté à la forme d'une 
anse de panier, le reste était embrunché * de gui ^ de Flandres 
à forme de culs-de-lampes. Le dessus couvert d'ardoise fine, avec 
l'endossure^® de plomb, à figures de petits mannequins et ani- 
maux bien assortis et dorés, avec les gouttières qui issaient ** 
hors la muraille entre les croisées, peintes en figure diagonale d'or 
et azur jusques en terre, où finissaient en grands échenaux '^-, 
qui tous conduisaient en la rivière par-dessous le logis. 

Ledit bâtiment était cent fois plus magnifique que n'est Boni- 
vet, ni Chambourg i', ni Chantilly ; car en icelui étaient neuf mille 
trois cents trente et deux chambres, chacune garnie d'arrière- 
chambre, cabinet, garde-robe, chapelle, et issue en une grande 
salle. Entre chacune tour, au miUeu dudit corps de logis, était 
une vis ** brisée dedans icelui même corps, de laquelle les mar- 
ches étaient part -^ de porphyre, part ds pierre numidique. 



I. Fourniture. — 2. (Monnaie d'or marquée d'un agnus). — 3. Les Pléiades. — 
4. Entretien. — 5. (Monnaie d'or anglaise). — 6. Rachetés — 7- Figure. — 8. Revêtu. 
— g. Gypse. — 10. Faîtage. — ii. Sortaient. — 12. Canau.x. — 13. Chambord. — 
14. Escalier tournant. — 15. Moitié. 



138 — LIVRE I 

part de marbre serpentin, longues de xxij pieds ; l'épaisseur 
était de trois doigts, l'assiette par nombre de douze entre cha- 
cun repos. En chacun repos étaient deux beaux arceaux d'an- 
tique, par lesquels était reçue la clarté, et par iceux on entrait 
en un cabinet fait à claire voie, de largeur de la dite vis, et mon- 
tait jusques au-dessus la couverture, et là finissait en pavillon. 
Par icelle vis on entrait de chacun côté en une grande salle, et 
des salles es chambres. 

Depuis latourArtice jusques à Crière étaient les belles grandes 
librairies * en grec, latin, hébreu, français, toscan et espagnol, 
disparties 2 par les divers étages selon iceux langages. Au milieu 
était une merveilleuse vis, de laquelle l'entrée était par le dehors 
du logis en un arceau large de six toises. Icelle était faite en 
telle symétrie et capacité que six hommes d'armes, la lance sur 
la cuisse, pouvaient de front ensemble monter jusques au dessus 
de tout le bâtiment. 

Depuis la tour Anatole jusques à Mésembrine étaient belles 
grandes galeries, toutes peintes des antiques prouesses, histoires 
et descriptions de la terre. Au milieu était une pareille montée 
et porte, comme avons dit, du côté de la rivière. Sur icelle porte 
était écrit en grosses lettres antiques ce que s'en suit : 

Ci n'entrez pas, hypocrites, bigots, 
Vieux raatagots3 marmiteux boursouflés, 
Torcous*, badauds, plus que n'étaient les Goths, 
Ni Ostrogoths» précurseurs des magots ; 
Hères, cagots, cafards empantoufiés ^, 
Gueux mitouflés ", frapparts écorniflés ^ 
Beffés^, enflés, fagoteurs de tabus ^ 
Tirez ^^ ailleurs pour vendre vos abus... 



COMMENT ÉTAIT LE MANOIR DES THÊLÊMITES. 

Au milieu de la basse-cour était une fontaine magnifique, 
de bel albâtre ; au dessus, les trois Grâces, avec cornes d'abon- 
dance, et jetaient l'eau par les m.amelles, bouche, oreilles, yeux 
et autres ouvertures du corps. Le dedans du logis sur ladite 
basse-cour était sur gros piliers de cassidoine " et porphyre, à 



I. Bibliothèques. — 2. Réparties. — 3. Magots. — 4. Cous tordus. — 5. Chaussés 
de pantoufles. — 6. Emmitouflés. — 7. Moqués. — 8. Bafoués. — 9. Troubles. — 10. Re- 
tirez-vous. — II. Calcédoine. 



GARGANTUA — 131) 

beaux arcs d'antique, au dedans desquels étaient belles galeries 
longues et amples, ornées de peintures et cornes de cerfs, 
licornes, rhinocéros, hippopotames, dents d'éléphants, et autres 
choses spectables ^ Le logis des dames comprenait depuis la 
tour Artice jusques à la porte Mésembrine. Les hommes occu- 
paient le reste. Devant ledit logis des dames, afin qu'elles eussent 
rébattement, entre les deux premières tours, au dehors, étaient 
les lices, l'hippodrome, le théâtre et natatoires *, avec les bains 
mirifiques à triple solier ', bien garnis de tous assortiments et 
foison d'eau de myrrhe. 

Jouxte la rivière était le beau jardin de plaisance; au milieu 
d'icelui, le beau labyrinthe. Entre les deux autres tours étaient 
les jeux de paume et de grosse balle. Du côté de la tour Crière 
était le verger, plein de tous arbres fruitiers, toutes ordonnées en 
ordre quinconce. Au bout était le grand parc, foisonnant en 
toute sauvagine ♦. Entre les tierces tours étaient les buttes 
pour l'arquebuse. Tare et l'arbalète. Les offices, hors la tour 
Hespérie, à simple étage. L'écurie au delà des offices. La fau- 
connerie au-devant d'icelles, gouvernée par asturciers ^ bien 
experts en l'art, et était annuellement fournie par les Candiens, 
Vénitiens et Sarmates, de toutes sortes d'oiseaux paragons ^, 
aigles, gerfauts, autours, sacres, laniers, faucons, éperviers, 
émerillons et autres, tant bien faits et domestiqués que, partants 
du château pour s'ébattre es champs, prenaient tout ce que 
rencontraient. La vénerie était un peu plus loin, tirant vers le 
parc. 

Toutes les salles, chambres et cabinets, étaient tapissés en 
diverses sortes, selon les saisons de l'année. Tout le pavé était 
couvert de drap vert. Les Uts étaient de broderie. En chacune 
arrière-chambre était un miroir de cristallin ', enchâssé en or fin, 
au tour garni de perles, et était de telle grandeur qu'il pouvait 
véritablement représenter toute la personne. A l'issue des salles 
du logis des dames, étaient les parfumeurs et testonneurs », par 
les mains desquels passaient les hommes quand ils visitaient les 
dames. Iceux fournissaient par chacun matin les chambres des 
dames d'eau rose, d'eau de naphe^ et d'eau d'ange, et à cha- 
cune la précieuse cassolette vaporante de toutes drogues aroma- 
tiques. 



I. Dignes d'être vues. — 2. Piscines de natation. — 3. Plancher. — 4. Bêtes sauvages. 
— 5. Autoursicrs. — '>. Modèles. — 7. Cristal. — 8. Coiffeurs. — 9. De fleure d'o- 
ranger. 



140 — LIVRE I 



COMMENT ÉTAIENT RÉGLÉS LES THÉLÉMITES A LEUR 
MANIÈRE DE VIVRE. 

Toute leur vie était employée, non par lois, statuts ou règles, 
mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levaient du lit quand 
bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dor- 
maient quand le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les 
parforçait ^ ni à boire, ni à manger, ni à faire chose autre quel- 
conques. Ainsi l'avait établi Gargantua. En leur règle n'était que 
cette clause : 

FAIS CE QUE VOUDRAS, 

parce que gens libères *, bien nés, bien instruits, conversants en 
compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon 
qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice, lequel 
ils nommaient honneur. Iceux, quand par vile subjection et 
contrainte sont déprimés et asservis, détournent la noble affec- 
tion par laquelle à vertu franchement tendaient, à déposer 
et enfreindre ce joug de servitude, car nous entreprenons tou- 
jours choses défendues et convoitons ce que nous est dénié. 

Par cette liberté, entrèrent en louable émulation de faire tous 
ce qu'à un seul voyaient plaire. Si quelqu'un ou quelqu'une 
disait : « Buvons, » tous buvaient. Si disait : « Jouons, » tous 
jouaient. Si disait : « Allons à l'ébat es champs, » tous y allaient. 
Si c'était pour voler ^ ou chasser, les dames, montées sur belles 
haquenées, avec leur palefroi gorrier ♦, sur le poing mignonne- 
ment engantelé portaient chacune ou un épervier, ou un laneret, 
ou un émerillon ; les hommes portaient les autres oiseaux. 

Tant noblement étaient appris, qu'il n'était entre eux celui ni 
celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'instruments harmo- 
nieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer, tant 
en carme ^ qu'en oraison solue «. Jamais ne furent vus cheva- 
liers tant preux, tant galants, tant dextres ' à pied et à cheval, 
plus verts, mieux remuants, mieux maniants tous bâtons *, que 
là étaient. Jamais ne furent vues dames tant propres, tant mi- 
gnonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l'aiguille, 
à tout acte mulièbre ® honnête et libre, que là étaient. Far cette 
raison quand le temps venu était que aucun d'icelle abba5re, ou 



I. Forçait. — 2. Libres. — 3. Chasser au vol. — 4. Richement harnaché. — 5. Vers. — 
6, Prose (latinisme). — 7. Adroits. — 8. Armes. — 9. Féminia. 



GARGANTUA — 141 

à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir * 
hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l'aurait 
pris pour son dévot, et étaient ensemble mariés, et si bien 
avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la 
continuaient-ils en mariage, d'autant s'entr'aimaient-ils à la 
fin de leurs jours comme le premier de leurs noces... 



I. Sortir. 




P.ANTAGRVEL 



LES HORRL^ 

BLES FAÎCTZ 
&prouefl€serpouc 
tables de PAN# 
TAGRVEL 

roy des Dipfodes» 
compores par M« 

ALCOFRIBAS 

abftra<5eur dequin^ 
tecifence. 



A. D« %%%lîîU 



TITRE DE l'Édition de François 

JUSTE, A LYON (l534). 



LIVRE DEUXIEME 

Pantagruel, roi des Dipsodes, restitué à 

son naturel, avec ses faits et prouesses 

épouvantables, composés par feu M. Alco- 

fribas, abstracteur de quinte essence. 



DE LA NATIVITÉ DU TRÈS REDOUTÉ PANTAGRUEL. 

GARGANTUA, eiî son âge de quatre cents quatre-vingts 
quarante et quatre ans, engendra son fils Pantagruel 
de sa femme nommée Badebec, fille du roi des Amau- 
rotes, en Utopie, laquelle mourut du mal d'enfant, car il était 
si merveilleusement grand et si lourd qu'il ne put venir à lumière 
sans ainsi suffoquer sa mère. Mais pour entendre pleinement 
la cause et raison de son nom, qui lui fut baillé en baptême, 
vous noterez qu'en icelle année fut sécheresse tant grande en 
tout le pays d'Afrique que passèrent xxxvj mois, trois se- 
maines, quatre jours, treize heures et quelque peu davantage 
sans pluie, avec chaleur de soleil si véhémente que toute la 
terre en était aride. 

Et ne fut au temps d'Hélie plus échauffée que pour lors, 
car il n'était arbre sur terre qui eût ni feuille ni fleur. Les herbes 
étaient sans verdure, les rivières taries, les fontaines à sec, 
les, pauvres poissons délaissés de leurs propres éléments, va- 
guants et criants par la terre horriblement, les oiseaux tombants 
de l'air par faute de rosée, les loups, les renards, cerfs, sangliers, 
daims, lièvres, connils *, belettes, fouines, blaireaux et autres 
bêtes, l'on trouvait par les champs mortes, la gueule bée. 

I. Lapins. 



144 — LIVRE II 

Au regard des hommes, c'était la grande pitié. Vous les 
eussiez vus tirants la langue comme lévriers qui ont couru 
six heures. Plusieurs se jetaient dedans les puits : autres se 
mettaient au ventre d'une vache pour être à l'ombre, et les 
appelle Homère Alibantes. 

Toute la contrée était à l'ancre. C'était pitoyable cas de voir 
le travail des humains pour se garantir de cette horrifique 
altération, car il avait prou * affaire de sauver l'eau bénite 
par les églises, à ce que ne fût déconfite ; mais l'on y donna 
tel ordre, par le conseil de messieurs les cardinaux et du saint 
Père, que nul n'en osait prendre qu'une venue. Encore, quand 
quelqu'un entrait en l'église, vous en eussiez vu à ^ vingtaines 
de pauvres altérés qui venaient au derrière de celui qui la dis- 
tribuait à quelqu'un, la gueule ouverte pour en avoir quelque 
gouttelette, comme le mauvais riche, afin que rien ne se perdît. 
O que bienheureux fut en icelle année celui qui eut cave fraîche 
et bien garnie ! 

Le philosophe raconte, en mouvant la question par quoi c'est 
que l'eau de la mer est salée, qu'au temps que Phébus bailla 
le gouvernement de son chariot lucifique' à son fils Phaéton, 
ledit Phaéton, mal appris en l'art et ne sachant ensuivre la 
ligne écliptique * entre les deux tropiques de la sphère du soleil, 
varia de son chemin, et tant approcha de terre qu'il mit à sec 
toutes les contrées subjacentes, brûlant une grande partie du 
ciel que les philosophes appellent via lactea, et les lifrelofres ° 
nomment le chemin saint Jacques, combien que les plus huppés 
poètes disent être la part où tomba le lait de Junon, lorsqu'elle 
allaita Hercule. Adonc la terre fut tant échauffée qu'il lui vint 
une sueur énorme, dont elle sua toute la mer, qui par ce est 
salée, car toute sueur est salée, ce que vous dhez être vrai, 
si vous voulez tâter ^ de la vôtre propre, ou bien de celle des 
véroles quand on les fait suer, ce m'est tout un. 

Quasi pareil cas arriva en cette dite année, car un jour de 
vendredi, que tout le monde s'était mis en dévotion, et faisait 
une belle procession, avec force litanies et beaux préchants ', 
suppliants à Dieu omnipotent les vouloir regarder de son œil 
de clémence en tel déconfort, visiblement furent vues de terre 
sortir grosses gouttes d'eau, comme quand quelque personne 
sue copieusement, et le pauvre peuple commença à s'éjouir 



I. Fort. — 2. Par. — 3. Qui produit de la lumière. — 4. L'orbite. — 5. Bons 
buveurs. — 6. Goûter. -- 7. Préludes. 



PANTAGRUEL ~ Ub 

comme si c'eût été chose à eux profitable, car les aucuns di- 
saient que d'humeur il n'y en avait goutte en l'air dont on 
espérât avoir pluie, et que la terre suppléait au défaut. Les 
autres gens savants disaient que c'était pluie des antipodes, 
comme Sénèque narre au quart livre Questionuni naturalium,^ 
parlant de l'origine et source du Nil. Mais ils y furent trompés, 
car, la procession finie, alors que chacun voulait recueillir de 
cette rosée et en boire à plein godet, trouvèrent que ce n'était 
que saumure, pire et plus salée que n'était l'eau de la mer. 

Et parce qu'en ce propre jour naquit Pantagruel, son père 
lui imposa tel nom, car Panta, en grec, vaut autant à dire comme 
tout, et Gvuel en langue agarène *, vaut autant comme altéré, 
voulant inférer qu'à l'heure de sa nativité le monde était tout 
altéré, et voyant, en esprit de prophétie, qu'il serait quelque 
jour dominateur des altérés . Ce que lui fut montré à celle heure 
même par autre signe plus évident, car, alors que sa mère 
Badebec l'enfantait, et que les sages-femmes attendaient pour 
le recevoir, issirent^ premier de son ventre soixante et huit 
tregeniers ^, chacun tirant par le licol un mulet tout chargé 
de sel, après lesquels sortirent neuf dromadaires chargés de 
jambons et langues de bœuf fumées, sept chameaux chargés 
d'anguilîettes, puis vingt-cinq charretées de poireaux, d'aulx, 
d'oignons et de cibots ♦, ce qui épouvanta bien lesdites sages- 
femmes. Mais les aucunes d'entre elles disaient : « Voici bonne 
provision ; aussi bien ne buvions-nous que lâchement, non en 
lancement ^. Ceci n'est que bon signe : ce sont aiguillon's de 
vin. » Et comme elles caquetaient de ces menus propos entre 
elles, voici sorti Pantagruel, tout velu comme un ours, dont 
dit une d'elles en esprit prophétique : « Il est né à tout le 
poil, il fera choses merveilleuses, et s'il v^it, il aura de l'âge. » 



DU DEUIL QUE MENA GARGANTUA DE LA MORT 
DE SA FEMME BADEBEC. 

Quand Pantagruel fut né, qui fut bien ébahi et perplexe ? 
Ce fut Gargantua son père, car, voyant d'un côté sa femme 
Badebec morte, et de l'autre son fils Pantagruel né, tant beau 
et tant grand, ne savait que dire ni que faire, et le doute qui 
troublait son entendement était à savoir s'il devait pleurer 



I. Mauresque. — 2. Sortirent. — 3. Muletiers. — 4. Ciboules. — 5. Landsman (lansquenet) . 
RABELAIS — 1 10 



146 — LIVRE II 

pour le deuil de sa femme, ou rire pour la joie de son fils. 
D'un côté et d'autre, il avait arguments sophistiques qui le 
suffoquaient, car il les faisait très bien in modo et figura, 
mais il ne les pouvait souldre ^ et par ce moyen, demeurait 
empêtré comme la souris empeigée 2, ou un milan pris au lacet. 

« Pleurerai-je ? disait-il. Oui, car pourquoi ? Ma tant bonne 
femme est morte, qui était la plus ceci, la plus cela qui fût au 
monde. Jamais je ne la verrai, jamais je n'en recouvrerai une 
telle : ce m'est une perte inestimable. O mon Dieu ! que t'avais- 
je fait pour ainsi me punir ? Que n'envoyas-tu la mort à 
moi premier qu'à elle ? car vivre sans elle ne m'est que languir. 
Ha ! Badebec, ma mignonne, m'amie, mon petit con (toutefois 
elle en avait bien trois arpents et deux sexterées) ^, ma tendrette, 
ma braguette, ma savate, ma pantoufle, jamais je ne te verrai. 
Ha ! pauvre Pantagruel, tu as perdu ta bonne mère, ta douce 
nourrice, ta dame très aimée. Haï fausse^ mort, tant tu m'es 
malévole, tant tu m'es outrageuse, de me toUir ^ celle à laquelle 
immortalité appartenait de droit. » 

Et, ce disant, pleurait comme une vache, mais tout soudain 
riait comme un veau, quand Pantagruel lui venait en mémoire. 
« Ho ! mon petit fils, disait-il, mon couillon, mon peton, que 
tu es joli ! et tant je suis tenu à Dieu de ce qu'il m'a donné 
un si beau fils, tant joyeux, tant riant, tant joli. Ho, ho, ho, ho ! 
que je suis aise ! buvons. Ho ! laissons toute mélancolie ; apporte 
du meilleur, rince les verres, boute ^ la nappe. Chasse ces chiens, 
souffle ce feu, allume la chandelle, ferme cette porte, taille 
ces soupes, envoie ces pauvres, baille-leur ce qu'ils demandent, 
tiens ma robe que je me mette en pourpoint pour mieux festoyer 
les commères. » 

Ce disant, ouït la litanie et les mémentos des prêtres qui 
portaient sa femme en terre, dont laissa son bon propos et tout 
soudain fut ravi ailleurs, disant : « Seigneur Dieu, faut-il que 
je me contriste encore? Cela me fâche, je ne suis plus jeune, 
je deviens vieux, le temps est dangereux, je pourrai prendre 
quelque fièvre : me voilà affolé. Foi de gentilhomme, il vaut 
mieux pleurer moins et boire davantage. Ma femme est morte, 
et bien, par Dieu [da jurandi), je ne la ressusciterai pas par 
mes pleurs. Elle est bien ; elle est en paradis pour le moins, 
si mieux n'est. Elle prie Dieu pour nous ; elle est bien heureuse ; 



I. Résoudre. — î. Engluée. — ^. Setiers. — 4. Trompeuse. — 5. Enlever. 
6. Mets. 



PANTAGRUEL — 147 

elle ne se soucie plus de nos misères et calamités. Autant nous 
en pend à l'œil. Dieu gard' le demeurant ! Il me faut penser 
d'en trouver une autre. 

« Mais voici ce que vous ferez, dit-il aux sages-femmes 
(où sont-elles ? Bonnes gens, je ne vous peux voir). Allez à l'en- 
terrement d'elle, et cependant je bercerai ici mon fils, car je 
me sens bien fort altéré et serais en danger de tomber malade. 
Mais buvez quelque bon trait devant, car vous vous en trou- 
verez bien, et m'en croyez sur mon honneur. » A quoi obtem- 
pérants, allèrent à l'enterrement et funérailles, et le pauvre 
Gargantua demeura à l'hôtel, et cependant fit l'épitaphe pour 
être engravé * en la manière que s'ensuit : 

Elle en mourut, la noble Badebec, 

Du mal d'enfant, que * tant me semblait nice * : 

Car elle avait visage de rebec, 

Corps d'Espagnole, et ventre de Suisse. 

Priez à Dieu qu'à elle soit propice, 

Lui pardonnant, s'en rien outrepassa •. 

Ci-gît son corps, lequel vécut sans vice, 

Et mourut l'an et jour que trépassa. 



DE L'ENFANCE DE PANTAGRUEL. 

Je trouve par les anciens historiographes et poètes, que 
plusieurs sont nés en ce monde en façons bien étranges, qui 
seraient trop longues à raconter : lisez le vij livre de Pline, si 
avez loisir. Mais vous n'en ouïtes jamais d'une si merveilleuse 
comme fut celle de Pantagruel, car c'était chose difficile à 
croire comment il crût en corps et en force en peu de temps. 
Et n'était rien Hercules, qui étant au berceau tua les deux ser- 
pents, car lesdits serpents étaient bien petits et fragiles, mais 
Pantagruel, étant encore au berceau, fit cas bien épouvantables. 
Je laisse ici à dire comment, à chacun de ses repas, il humait •''• 
le lait de quatre mille six cents vaches, et comment, pour lui 
faire un poêlon à cuire sa bouillie, furent occupés tous les 
poêliers de Saumur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de 
Bramont en Lorraine, et lui baillait-on ladite bouillie en un 
grand timbre ^ qui est encore de présent à Bourges, près du 



I. Gravé. — 2. Elle qui. — 3. Jolis. — 4. Si en rien commit une faute. — - 5. Buvait. — 
'6. Auge de pierre. 



148 — LIVRE II 

palais. Mais les dents lui étaient déjà tant crues et fortifiées 
qu'il en rompit dudit timbre un grand morceau, comme très 
bien apparaît. 

Certains jours, vers le matin, qu'on le voulait faire téter 
une de ses vaches (car de nourrices il n'en eut jamais autrement, 
comme dit l'histoire), il se défit des liens qui le tenaient au ber- 
ceau un des bras, et vous prend ladite vache par-dessous le 
jarret, et lui mangea les deux tétins et la moitié du ventre, avec 
le foie et les rognons, et l'eût toute dévorée n'eût été qu'elle 
criait horriblement, comme si les loups la tenaient aux jambes, 
auquel cri le monde arriva, et ôtèrent ladite vache à Panta- 
gruel. Mais ils ne surent si bien faire que le jarret ne lui en 
demeurât comme il le tenait, et le mangeait très bien, comme 
vous feriez d'une saucisse, et quand on lui voulut ôter l'os, il 
l'avala bientôt, comme un cormoran ferait d'un petit poisson, 
et après commença à dire : « Bon, bon, bon, » car il ne savait 
encore bien parler, voulant donner à entendre qu'il l'avait 
trouvé fort bon, et qu'il n'en fallait plus qu'autant. Ce que 
voyants, ceux qui le servaient le lièrent à gros câbles, comme 
sont ceux que l'on fait à Tain pour le voyage du sel à Lyon, 
ou comme sont ceux de la grand nauf * Françoise qui est au 
port de Grâce en Normandie. 

Mais quelquefois ^ qu'un grand ours que nourrissait son père 
échappa, et lui venait lécher le visage (car les nourrices ne lui 
avaient bien à point torché les babines), il se défit des dits 
câbles aussi facilement comme Samson d'entre les Philistins, 
et vous prit monsieur de l'ours et le mit en pièces comme 
un poulet, et vous en fit une bonne gorge chaude pour ce repas. 
Par quoi, craignant Gargantua qu'il se gâtât, fit faire quatre 
grosses chaînes de fer pour le lier, et fit faire des arcs-boutants 
à son berceau bien affûtés ^. Et de ces chaînes en avez une à 
La Rochelle, que l'on lève au soir entre les deux grosses tours 
du havre ; l'autre est à Lyon, l'autre à Angers, et la quarte 
fut emportée des diables pour lier Lucifer, qui se déchaînait 
en ce temps-là, à cause d'une colique qui le tourmentait extraor- 
dinairement, pour avoir mangé l'âme d'un sergent en fricassée 
à son déjeuner. Dont pouvez bien croire ce que dit Nicolas de 
Lyra sur le passage du psautier où ii est écrit : Et Og regem 
Basan, que le dit Og, étant encore petit, était tant fort et robuste 
qu'il le fallait lier de chaînes de fer en son berceau. Et ainsi 



r. Navire. — 2. Une fois. — 3. Ajustés. 



PANTAGRUEL — W) 

demeura coi et paciiicjue', car il ne pouvait rompre tant facile- 
ment lesdites chaînes, mêmement qu'il n'avait pas espace au 
berceau de donner la secousse des bras. 

Mais voici qu'arriva un jour d'une grande fête que son père 
Gargantua faisait un beau banquet à tous les princes de sa 
cour. Je crois bien que tous les officiers de sa cour étaient 
tant occupés au service du festin que l'on ne se souciait du pau- 
vre Pantagruel, et demeurait ainsi a reculorum. Que fit-il? 
Qu'il fit, mes bonnes gens, écoutez. Il essaya de rompre les 
chaînes du berceau avec les bras, mais il ne put, car elles étaient 
trop fortes. Adonc il trépigna tant des pieds qu'il rompit le 
bout de son berceau, qui toutefois était d'une grosse poste* de 
sept empans en carré, et ainsi qu'il eut mis les pieds dehors, 
il s'avala 2 le mieux qu'il put, en sorte qu'il touchait les pieds 
en terre. Et alors, avec grande puissance, se leva, emportant 
son berceau sur l'échiné ainsi lié, comme une tortue qui monte 
contre une muraille, et à le voir semblait que ce fût une grande 
caraque de cinq cents tonneaux qui fût debout. 

En ce point, entra en la salle où l'on banquetait, et hardiment 
qu'il épouvanta bien l'assistance ; mais par autant qu'D " avait 
les bras liés dedans, il ne pouvait rien prendre à manger, mais 
en grande peine s'inclinait pour prendre à tout * la langue quel- 
que lippée. Quoi voyant, son père entendit bien que l'on l'avait 
laissé sans lui bailler à repaître, et commanda qu'il fût délié 
desdites chaînes par le conseil des princes et seigneurs assistants, 
ensemble aussi que les médecms de Gargantua disaient que, 
si l'on le tenait ainsi au berceau, qu'il serait toute sa vie sujet 
à la gravelle. Lorsqu'il fut déchaîné, l'on le fit asseoir et reput 
fort bien, et mit son dit berceau en plus de cinq cents mille 
pièces d'un coup de poing qu'il frappa au milieu par dépit, 
avec protestation de jamais n'y retourner. 



DES FAITS DU XOBLE PANTAGRUEL EN SON JEUNE AGE. 

Ainsi croissait Pantagruel de jour en jour et profitait à vue 
d'œil, dont son pèr& s'éj ouïssait par afecticn naturelle, et 
lui fit faire, ccmme il était petit, une arbalète peur s'ébattre 
après les oisillons qu'on appelle de présent la grande arbalète 
de Chantelle. 



I. Poutre, — 2. Se descendit. ~ 3. Ir^irce qmî. — 4. Avec. 



150 — LI VRE II 

Puis l'envoya à l'école pour apprendre et passer son jeune 
âge. De fait vint à Poitiers pour étudier, et y profita beaucoup. 
Auquel lieu, voyant que les écoliers étaient aucunes fois de 
loisir et ne savaient à quoi passer temps, en eut compassion, 
et un jour prit, d'un grand rocher qu'on nomme Passelourdin, 
une grosse roche, ayant environ de douze toises en carré et 
d'épaisseur quatorze pans^ et la mit sur quatre piliers au milieu 
d'un champ, bien à son aise, afin que lesdits écoliers, quand ils 
ne sauraient autre chose faire, passassent temps à monter sur 
ladite pierre, et là banqueter à force flacons, jambons et pâtés, 
et écrire leurs noms dessus avec un couteau, et, de présent, 
l'appelie-t-on la Pierre levée. Et en mémoire de ce, n'est aujour- 
d'hui passé aucun en la matricule de ladite université de 
Poitiers, sinon qu'il ait bu en la fontaine cabaîline de Croutelles, 
passé à Passelourdin, et monté sur la Pierre levée. 

En après, lisant les belles chroniques de ses ancêtres, trouva 
que Geoffroy de Lusignan, dit Geoffroy à la grand'dent, grand- 
père du beau cousin de la sœur aînée de la tante du gendre de 
l'oncle de la bru de sa belle-mère, était enterré à Maillezais, 
dont prit un jour campos pour le visiter comme homme de bien. 
Et, partant de Poitiers avec aucuns de ses compagnons, passè- 
rent par Ligugé, visitant le noble Ardillon, abbé, par Lusignan, 
par Sansay, par Celles, par Coulonges, par Fontenay-le-Comte, 
saluant le docte Tiraqueau, et de là arrivèrent à Maillezais, 
où visita le sépulcre dudit Geoffroy à la grand'dent, dont 
eut quelque peu de frayeur, voyant sa portraiture, car il y 
est en image comme d'un homme furieux, tirant à demi son 
grand malchus 2 de la gaine. Et demandait la cause de ce. Les 
chanoines dudit lieu lui dirent que n'était autre cause sinon que 
pictoribus atque poetis, etc., c'est-à-dire que les peintres et 
poètes ont liberté de peindre à leur plaisir ce qu'ils veulent. 
Mais il ne se contenta pas de leur réponse et dit : « Il n'est ainsi 
peint sans cause, et me doute qu'à sa mort on lui a fait quel- 
que tort, duquel il demande vengeance à ses parents. Je m'en 
enquêterai plus à plein ^, et en ferai ce que de raison. » 

Puis retourna non à Poitiers, mais voulut visiter les 
autres universités de France. Dont, passant à la Rochelle, se 
mit sur mer et vint à Bordeaux, auquel lieu ne trouva grand 
exercice, sinon des gabarriers jouants aux luettes ♦ sur la grève. 
De là vint à Toulouse, où apprit fort bien à danser, et à jouer 



I. Erapaus. — 2. Glaive. — 3. Complètement. — 4. Caries de luclte. 



PANTAGRUEL — 151 

de l'épée à deux mains, comme est Tusance des écoliers de la- 
dite université ; mais il n'y demeura guère quand il vit qu'ils 
faisaient brûler leurs régents tout vifs comme harengs saurets, 
disant : « Jà Dieu ne plaise qu'ainsi je meure, car je suis de ma 
nature assez altéré sans me chauffer davantage. » 

Puis vint à Montpellier, où il trouva fort bons vins de Mire- 
vaulx et joyeuse compagnie, et se cuida * mettre à étudier en 
médecine, mais il considéra que l'état était fâcheux par trop 
et mélancolique, et que les médecins sentaient les clystères 
comme vieux diables. Pourtant voulait étudier en lois ; mais, 
voyant que là n'étaient que trois teigneux et un pelé de légistes 
audit lieu, s'en partit ^. Et au chemin fit le pont du Gard et 
l'amphithéâtre de Nîmes en moins de trois heures, qui toutefois 
semble œuvre plus divin qu'humain, et vint en Avignon, où 
il ne fut trois jours qu'il ne devînt amoureux, car les femmes 
y jouent volontiers du serre-croupière, parce que c'est terre 
papale. 

Ce que voyant, son pédagogue, nommé Épistémon, l'en tira, 
et le mena à Valence au Dauphiné ; mais il vit qu'il n'y avait 
grand exercice, et que les maroufles de la ville battaient les 
écoliers, dont eut dépit. Et un beau dimanche que tout le monde 
dansait publiquement, un écolier se voulut mettre en danse, 
ce que ne permirent lesdits maroufles. Quoi voyant, Pantagruel 
leur bailla à tous la chasse jusques au bord du Rhône, et les 
voulait faire tous noyer; mais ils se mussèrent ^ contre terre 
comme taupes, bien demi lieue sous le Rhône : le pertuis encore 
y app"araît. Après il s'en partit, et à trois pas et un saut vint à 
Angers, où il se trouvait fort bien, et y eût demeuré quelque 
espace, n'eût été que la peste les en chassa. 

Ainsi vint à Bourges, où étudia bien longtemps, et profita 
beaucoup en la faculté des lois, et disait aucunes fois que les 
livres des lois lui semblaient une belle robe d'or, triomphante 
et précieuse à merveille, qui fût brodée de merde : « Car, disait-il, 
au monde n'y a livres tant beaux, tant ornés, tant élégants, 
com-me sont les textes des Pandectes, mais la brodure d'iceux, 
c'est à savoir la glose d'Accurse, est tant sale, tant infâme et 
punaise, que ce n'est qu'ordure et vilenie, a 

Partant de Bourges, vint à Orléans, et là trouva force rustres 
d'écoliers qui lui firent grand *chère à sa venue, et en peu de 
temps apprit avec eux à jouer à la paume, si bien qu'il en était 



I. Pensa. — 2. S'éloigna. — 3. Se caché eu». 



152 — LIVRE II 

maître, car les étudiants dudit lieu en font bel exercice, et le 
menaient aucunes fois es îles pour s'ébattre au jeu du poussa- 
vant. Et au regard de se rompre fort la tête à étudier, il ne le 
faisait mie, de peur que la vue lui diminuât, mêmement 
qu'un quidam des régents disait souvent en ses lectures qu'il 
n'y a chose tant contraire à la vue comme est la maladie des 
yeux. Et quelque jour que l'on passa licencié en lois quelqu'un 
des écoliers de sa connaissance, qui de science n'en avait guère 
plus que sa portée, mais en récompense savait fort bien danser 
et jouer à la paume, il fit le blason et devise des licenciés en 
ladite université disant : 

Un éteuf * eu la braguette, 
En la main une raquette, 
Une loi en la cornette, 
Une basse danse au talon : 
Vous voilà passé coquillon. 

COMMENT PANTAGRUEL RENCONTRA UN LIMOUSIN 
QUI CONTREFAISAIT LE LANGAGE FRANÇAIS. 

Quelque jour, je ne sais quand, Pantagruel se pormenait - 
après souper avec ses compagnons par la porte dont l'on va à 
Paris. Là rencontra un écolier tout joliet qui venait par icelui 
chemin, et après qu'ils se furent salués, lui demanda : 

« Mon ami, dont viens-tu à cette heure ? » 

L'écolier lui répondit : 

« De l'aime', inclyte et célèbre académie que l'on vocite 
Lutèce. 

— Qu'est-ce à dire? dit Pantagruel à un de ses gens. 

— C'est, répondit-il, de Paris. 

— Tu viens donc de Paris, dit-il. Et à quoi passez-vous le 
temps, vous autres messieurs étudiants audit Paris?» 

Répondit l'écolier : 

« Nous transfrétons la Séquane* au dilucule et crépuscule; 
nous déambulons par les compites et quadriviers de l'urbe; 
nous dcspumons la verbocination latiale, et comme vérlsimilos 
amcrabondSi captons la bénévclence de Tcmnijuge, cziniforme 
et omnigène sexe féminin. Certaines diécules, nous invisons 



I. Balle de paume. — 2. Promenait. — 3. (Nous ne traduisons pas les latinismeâ de 
l'écolier liincusio, pas pluà que les harangues de Panurge eu diverses langues. Le sel 
de la plaisanterie réside justement dans l'étrangelé du langage.) — 4. Seine. 



PANTAGRUEL ~ 153 

les lupanars de Champgaillard, de Matcon, de cul de sac de 
Bourbon, de Glatigny, de Huslieu, et en extase vénéréique, 
inculquons nos vérètres es pénitissimes recesses des pudendes 
de ces mérétricules amicabilissimes. Puis cauponisons es taber- 
nes méritoires de la Pomme de pin, du Castel, de la Madeleine 
et de la Mule, belles spatules vervécines, perforaminées de 
pétrosil ; et si, par forte fortune, y a rarité ou pénurie de pécune 
en nos marsupies, et soient exhaustes de métal ferruginé, pour 
l'écot nous dimittons nos codices et vestes opignerées, presto- 
lants les tabellaires à venir des pénates et lares patriotiques. » 

A quoi Pantagruel dit : 

« Que diable de langage est ceci ? Par Dieu, tu es quelque 
hérétique. 

— Seignor, non, dit l'écolier, car libentissiment dès ce qu'il 
illucesce quelque minutule lèche du jour, je démigre en quelqu'un 
de ces tant bien architectes moustiers, et là, m'irrorant de 
belle eau lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique 
précation de nos sacrificules, et, submirmilîant mes précules 
horaires, élue et absterge mon anime de ses inquinaments 
nocturnes. Je révère les olympicoles. Je vénère latrialement 
le supernel astripotent. Je dilige et rédame mes proximes. 
Je serve les prescrits décalogiques, et selon la facultatule 
de mes vires, n'en discède le late unguicule. Bien est vériforme 
qu'à cause que Maramone ne supergurgite goutte en mes 
locules, je suis quelque peu rare et ient à superéroger les élé- 
mosynes à ces égènes quéritants leur stipe hostiatement. 

— Et bren, bren *, dit Pantagruel, qu'est-ce que veut dire 
ce fol ? Je crois qu'il nous forge ici quelque langage diabolique 
et qu'il nous charme comme enchanteur. » 

A quoi dit un de ses gens : 

« Seigneur, sans doute ce galant veut contrefaire la langue 
des Parisiens ; mais il ne fait qu'écorcher le latin et cuide' 
ainsi pindariser, et lui semble bien qu'il est quelque grand 
orateur en français parce qu'il dédaigne l'usance commun de 
parler. » 

A quoi dit Pantagruel ; 

« Est-il vrai ? » 

L'écolier répondit : 

« Seignor missaire. mon génie n'est point apte nate à ce que 
dit ce flagitiose nébulon, pour excorier la cuticule de notre 



I. Merde. — 2. Pense. 



154 — LIVRE II 

vernacule gallique ; mais viceversenient je gnave opère et par 
vêle et rames je m'énite de le locupleter de la redondance 
latinicome. 

— Par Dieu, dit Pantagruel, je vous apprendrai à parler. 
Mais devant, réponds-moi, dont es-tu ? » 

A quoi dit l'écolier : 

« L'origine primève de mes aves et ataves fut indigène des 
régions Lémoviques, où requiesce le corpore de l'agiotade 
saint Martial. 

— J'entends bien, dit Pantagruel, tu es Limousin, pour 
tout potage, et tu veux ici contrefaire le Parisien. Or viens çà, 
que je te donne un tour de pigne *, » 

Lors le prit à la gorge, lui disant : 

« Tu écorches le latin ; par saint Jean, je te ferai écorcher 
le renard ^, car je t'écorcherai tout vif, » 

Lors commença le pauvre Limousin à dire : 

« Vée dicou ! gentilâtre, ho I saint Marsault, adiouda mi ; 
hau, hau, laissas à quau, au nom de Dious, et ne me touquas 
grou'. » 

A quoi dit Pantagruel : 

« A cette heure parles-tu naturellement. » 

Et ainsi le laissa, car le pauvre Limousin conchiait toutes 
ses chausses, qui étaient faites à queue de merlus et non à. plein 
fond, dont dit Pantagruel : « Saint Alipentin, quelle civette I 
Au diable soit le mâcherable* tant il pue! » et le laissa. Mais ce 
lui fut un tel remords toute sa vie, et tant fut altéré, qu'il disait 
souvent que Pantagruel le tenait à la gorge, et après quelques 
années, mourut de la mort Roland ^, ce faisant la vengeance 
divine et nous démontrant ce que dit le Philosophe et Aulu-Gelle, 
qu'il nous convient parler selon le langage usité, et, comme disait 
Octavian Auguste, qu'il faut éviter les mots épaves en pareille 
diligence que les patrons de navires évitent les rochers de mer. 

COMMENT PANTAGRUEL VINT A PARIS... 

Après que Pantagruel eut fort bien étudié en Orléans, il dé- 
libéra visiter la grande université de Paris ; mais, devant 
que partir, fut averti qu'une grosse et énorme cloche était à 



I. Peigne. — 2. Rendre gorge — 3. • Eh ! dites... Ho ! saint Martial, aide-moi. Ho ! 
ho ! laissez-moi au nom de Dieu et ne me touchez pas. » (en limousin). — 4. Mâche- 
rave. — 5. De soif. 



PANTAGRUEL -~ 155 

Saint-Aignan dudit Orléans, en terre, passés deux cents quatorze 
ans, car elle était tant grosse que, par engin aucun, ne la pouvait- 
on mettre seulement hors terre, combien que Ton y eût appliqué 
tous les moyens que mettent Vitruvius, de Architectura, Albertus' 
de Re edificatoria, Euclides, Théon, Archimèdes et Héron, de 
Ingeniis, car tout n'y servit de rien. Dont volontiers incliné 
à l'humble requête des citoyens et habitants de ladite ville, 
délibéra la porter au clocher à ce destiné. De fait, vint au 
lieu où elle était, et la leva de terre avec le petit doigt, aussi 
facilement que feriez une sonnette d'épervier, et devant que 
ia porter au clocher, Pantagruel en voulut donner une aubade 
par la ville et la faire sonner par toutes les rues, en la portant 
en sa main, dont tout le monde se réjouit fort; mais il en advint 
un inconvénient bien grand, car, la portant ainsi et la faisant 
sonner par les rues, tout le bon vin d'Orléans poussa et se gâta. 
De quoi le monde ne s'avisa que la nuit ensuivant ', car un 
chacun se sentit tant altéré d'avoir bu de ces vins poussés, 
qu'ils ne faisaient que cracher aussi blanc comme coton de 
r\Ialte, disants : « Nous avons du Pantagruel et avons les 
gorges salées. >> 

Ce fait, vint à Paris avec ses gens, et à son entrée, tout le 
monde sortit hors pour le voir, comme vous savez bien que le 
peuple de Paris maillotinier ^ est sot par nature, par bécarre et 
par bémol, et le regardaient en grand ébahissement et non sans 
grande peur qu'il n'emportât le Palais ailleurs, en quelque 
pays a remotis, comme son père avait emporté les campanes ^ 
de Notre-Dame pour attacher au col de sa jument. Et après 
quelque espace de temps qu'il y eut demeuré et fort bien étudié 
en tous les sept arts libéraux, il disait que c'était une bonne 
ville pour vivre, mais non pour mourir, car les guenaux* de 
Saint-Innocent se chaufTaient le cul des ossements des morts. 



COMMENT PANTA GRUEL, ÉTANT A PARIS, REÇUT LETTRES 
DE SON PÈRE GARGANTUA, ET LA COPIE D'ICELLES. 

Pantagruel étudiait fort bien, comme assez entendez, et 
profitait de même, car il avait l'entendement à double rebras ', 
et capacité de mémoire à la mesure de douze oires et bottes 



2. Séditieux, — 3. Cloches. — 4. Gueux. — 5. Repli. 



156 — LIVRE II 

d'olifi. Et comme il était aiusi là demeurant, reçut un jour 
lettres de son père en la manière qui s'ensuit : 

« Très cher fils, entre les dons, grâces et prérogatives des- 
quelles le souverain plasmateur'^ Dieu tout puissant a endouairé-^ 
et orné l'humaine nature à son commencement, celle me semble 
singulière et excellente par laquelle elle peut, en état mortel, 
acquérir espèce d'immortalité, et, en décours * de vie tran- 
sitoire, perpétuer son nom et sa semence, ce qu'est fait par 
lignée issue de nous en mariage légitime. Dont nons est aucune- 
ment instauré * ce qui nous fut tollu e par le péché de nos pre- 
miers parents, esquels fut. dit que, parce qu'ils n'avaient été 
obéissants au commandement de Dieu le créateur, ils mour- 
raient, et, par mort, serait réduite à néant cette tant magni- 
fique plasmature "^ en laquelle avait été l'homme créé. 

« Mais, par ce moyen de propagation séminale, demeure es 
enfants ce qu'était de perdu es parents, et es neveux ce que 
dépérissait es enfants, et ainsi successivement jusques à l'heure 
du jugement final, quand Jésus-Christ aura rendu à Dieu le 
Père son royaume pacifique, hors tout danger et contamination 
de péché, car alors cesseront toutes générations et corruptions, 
et seront les éléments hors de leurs transmutations continues, 
vu que la paix tant désirée sera consumée ^ et parfaite, et que 
toutes choses seront réduites ^ à leur fin et période. 

« Non donc sans juste et équitable cause je rends grâces à 
Dieu, mon conservateur, de ce qu'il m'a donné pouvoir voir 
mon antiquité chenue refleurir en ta jeunesse, car quand, par 
le plaisir de lui, qui tout régit et modère, mon âme laissera 
cette habitation humaine, je ne me réputerai totalement mourir, 
ains ^^ passer d'un lieu en autre, attendu que, en toi et par toi, 
je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant 
et conversant entre gens d'honneur et mes amis, comme je 
soûlais 1^ Laquelle mienne conversation a été, moyennant l'aide 
et grâce divine, non sans péché, je le confesse (car nous péchons 
tous et continuellement requérons à Dieu qu'il efface nos péchés), 
mais sans reproche. 

« Par quoi, ainsi comme en toi demeure l'image de mon corps, 
si paredllemeut ne reluisaient les mœurs de l'âme. Ton ne te juge- 
rait être garde et trésor de rimmcrtalité de notre nom, et le 
plaisir que prendrais ce voyant serait petit, considérant que la 



I. Outres et tonneaux d'huile. — 2. Créateur. — 3. Doté. — 4. Cours. — $■ Rétabli. 
— 6. etc. — /.Forme. — S.Coosomrnée. — 9. Ramenées, — 10. .Mais. — 11. Avais coutume. 



PANTAGRUEL — 157 

moindre partie de moi, qui est le corps, demeurerait, et la meil- 
leure, qui est l'âme, et par laquelle demeure notre nom en béné- 
diction entre les hommes, serait dégénérante et abâtardie. 
Ce que je ne dis par défiance que j'aie de ta vertu, laquelle m'a 
été jà par ci-devant éprouvée, mais pour plus fort t'encourager 
à profiter de bien en mieux. 

« Et ce que présentement t'écris n'est tant afin qu'en ce 
train vertueux tu vives, que d'ainsi vivre et avoir vécu tu te 
réjouisses et te rafraîchisses en courage pareil pour l'avenir. 
A laquelle entreprise parfaire et consommer, il te peut assez 
souvenir comment je n'ai rien épargné, mais ainsi y ai-je se- 
couru * comme si je n'eusse autre trésor en ce monde que de te 
voir une fois en ma vie absolu et parfait tant en vertu, honnê- 
teté et prudhommie, comme en tout savoir libéral et honnête, 
et tel te laisser après ma mort comme un miroir représentant 
la personne de moi ton père, et sinon tant excellent et tel de 
fait comme je te souhaite, certes bien tel en désir. 

« Mais, encore que mon feu père, de bonne mémoire, Grand- 
gousier, eût adonné ^ tout son étude à ce que je profitasse en 
toute perfection et savoir politique et que mon labeur et étude 
correspondît très bien, voire encore outrepassât son désir, tou- 
tefois, comme tu peux bien entendre, le temps n'était tant 
idoine ni commode es lettres comme est de présent, et n'avais 
copie 3 de tels précepteurs comme tu as eu. Le temps était 
encore ténébreux et sentant l' infélicité et calamité des Goths 
qui avaient màs à destruction toute bonne littérature. Mais, 
par la bonté divine, la lumière et dignité a été de mon âge 
rendue es lettres, et y vois tel amendement que de présent à 
difficulté serais-je reçu en la première classe des petits grimauds, 
qui, en mon âge viril étais (non à tort) réputé le plus savant 
dudit siècle, 

« Ce que je ne dis par jactance vaine, encore que je le puisse 
louablement faire en t'écrivant, comme tu as l'autorité de 
Marc Tulle en son livre de Vieillesse, et la sentence de Plutarque 
au livre intitulé Comment on se peut louer sans envie, mais pour 
te donner affection de plus haut tendre. 

« Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues 
instaurées ♦ : grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne 
se dise savant ; hébraïque, chaldaïque, latine. Les impressions 
tant élégantes et correctes en usance ^ qui ont été inventées de 



I. Porté aide. — 2. Consacré. — 3. Abondance. — 4. Restaurées. — 5. Usage. 



158 — LIVRE II 

mon âge par inspiration divine, comme, à contre-fil, l'artillerie 
par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens 
savants, de précepteurs très doctes, de librairies * très amples, 
qu'il m'est avis 'que ni au temps de Platon, ni de Cicéron, ni 
de Papinien, n'était telle commodité d'étude qu'on y voit main- 
tenant, et ne se faudra plus dorénavant trouver en place ni en 
compagnie, qui ne sera bien expoli ^ en l'of&cine de Minerve. 
Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les pale- 
freniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prêcheurs 
de mon temps. 

« Que dirai-je? Les femmes et filles ont aspiré à cette 
louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y a qu'en 
l'âge où je suis, j'ai été contraint d'apprendre les lettres grec- 
ques, lesquelles je n'avais contemné ^ comme Caton, mais je 
n'avais eu loisir de comprendre en mon jeune âge, et volon- 
tiers me délecte à lire les Moraux de Plutarque, les beaux Dia- 
logues de Platon, les Monumeyits de Pausanias et Antiquités 
d'Atheneus, attendant l'heure qu'il plaira à Dieu mon créateur 
m'appeler et commander issir * de cette terre, 

a Par quoi, mon fils, je t'admoneste qu'emploies ta jeunesse 
à bien profiter en étude et en vertus. Tu es à Paris, tu as ton 
précepteur Épistémon, dont l'un par vives et vocales instruc- 
tions, l'autre par louables exemples, te peut endoctriner. 
J'entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement, 
premièrement la grecque, comme le veut Quintilien ; secon- 
dement la latine, et puis l'hébraïque pour les saintes lettres, et 
la chaldaïque et arabique pareillement, et que tu formes ton 
style, quant à la grecque, à l'imitation de Platon, quant à la 
latine, à Cicéron ; qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes en 
mémoire présente, à quoi t'aidera la cosmographie^ de ceux qui 
en ont écrit. Des arts libéraux, géométrie, arithmétique et mu- 
sique, je t'en donnai quelque goût quand tu étais encore petit, 
en l'âge de cinq à six ans; poursuis la reste, et d'astronomie 
saches-en tous les canons ^. Laisse-moi l'astrologie divinatrice 
et l'art de Lullius, comme abus et vanités. Du droit civil, je 
veux que tu saches par cœur les beaux textes et me les confères 
avec philosophie. 

« Et quant à la connaissance des faits de nature, je veux que 
tu t'y adonnes curieusement qu'il n'y ait mer, rivière ni fontaine 



I. Bibliothèques. ■— 2. Poli. — 3. Méprisé, — 4. Sortir. — 5. Description de la terre. 
— 6. lîègles. 



PANTAGRUEL — 159 

dont tu ne connaisses les poissons; tous les oiseaux de l'air, tous 
les arbres, arbustes et fructices ^ des forêts, toutes les herbes 
de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abîmes, les 
pierreries de tout Orient et Midi, rien ne te soit inconnu. 

« Puis, soigneusement revisite ^ les livres des médecins grecs, 
arabes et latins, sans contemner^ les talmudistes et cabalistes, 
et par fréquentes anatomies * acquiers-toi parfaite connaissance 
de l'autre monde qui est l'homme. Et par lesquelles heures du 
jour commence à visiter^ les saintes lettres, premièrement en 
grec le Nouveau Testament et Epîtres des Apôtres, et puis en 
hébreu le Vieux Testament. Somme, que je voie un abîme de 
science, car dorénavant que tu deviens homme et te fais grand, 
il te faudra issir ^ de cette tranquillité et repos d'étude et appren- 
dre la chevalerie et les armes pour défendre ma maison et nos 
amis secourir en tous leurs affaires contre les assauts des mal- 
faisants. Et veux que, de bref, tu essaies combien tu as profité, 
ce que tu ne pourras mieux faire que tenant conclusions en 
tout savoir, pubUquement, envers tous et contre tous, et hantant 
les gens lettrés qui sont tant à Paris comme ailleurs. 

« Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre 
point en âme malivole', et science sans conscience n'est que 
ruine de l'âme, il te convient servir, aimer et craindre Dieu et en 
lui mettre toutes tes pensées et tout ton espoir, et par foi, formée 
de charité, être à lui adjoint, en sorte que jamais n'en sois 
désemparé ^ par péché. Aie suspects les abus du monde. Ne mets 
ton cœur à vanité, car cette vie est transitoire, mais la parole 
de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous tes pro- 
chains et les aime comme toi-même. Révère tes précepteurs, 
fuis les compagnies de gens esquels tu ne veux point ressembler, 
et, les grâces que Dieu t'a données, icelles ne reçois en vain. 
Et quand tu connaîtras que auras tout le savoir de par delà 
acquis, retourne vers moi afin que je te voie et donne ma béné- 
diction devant que mourir. 

« ]\Ion fils, la paix et grâce de Notre Seigneur soit avec toi, 
amen. D'Utopie, ce dix-septième jour du mois de mars. 

« Ton père, 

« Gargantua. » 

Ces lettres reçues e^ vues, Pantagruel prit nouveau courage 

I. Arbrisseaux. — 2. Revois. — 3, Mépriser. — 4. Dissections. — 5. Examiner. — 
6. Sortir. — 7. Malveillante. — 8. Séparé. 



160 — LIVRE II 

et fut enflambé * à profiter plus que jamais, en sorte que, le 
voyant étudier et profiter, eussiez dit que tel était son esprit 
entre les livres comme est le feu parmi les brandes, tant il 
l'avait infatigable et strident 2. 



COMMENT PANTAGRUEL TROUVA PANURGE LEQUEL IL 
AIMA TOUTE SA VIE. 

Un jour Pantagruel, se pormenant hors de la ville, vers 
l'abbaye Saint- Antoine, devisant et philosophant avec ses gens 
et aucuns écoliers, rencontra un homme beau de stature et 
élégant en tous linéaments du corps, mais pitoyablement 
navré ^ en divers lieux, et tant mal en ordre qu'il semblait être 
échappé aux chiens, ou mieux ressemblait un cueilleur de pommes 
du pays du Perche. De tant loin que le vit Pantagruel, il dit aux 
assistants : « Voyez-vous cet homme qui vient par le chemin 
du Pont-Charenton ? Par ma foi, il n'est pauvre que par 
fortune, car je vous assure qu'à sa physionomie, Nature l'a 
produit de riche et noble lignée ; mais les aventures des gens 
curieux l'ont réduit en telle pénurie et indigence. » Et ainsi 
qu'il fut au droit* d'entre eux, il lui demanda: «Mon ami, je 
vous prie qu'un peu veuillez ici arrêter et me répondre à ce que 
vous demanderai, et vous ne vous en repentirez point, car j'ai 
affection ^ très grande de vous donner aide à mon pouvoir en 
la calamité où je vous vois, car vous me faites grand pitié. 
Pourtant, mon ami, dites-moi, qui êtes- vous? dont^ venez- vous? 
où allez-vous ? que quérez-vous, et quel est votre nom ? » 

Le compagnon lui répond en langue germanique : « Junker, 
gott geb euch glûck unnd hail. Zuvor, lieber Juncker, ich las 
euch wissen, das da ir mich von fragt, ist ein arm unnd erbarm- 
gîich ding, unnd wer vil darvon zu sagen, welches euch verdrus- 
lich zu hœren, unnd mir zu erzelen wer, vievol die Poeten 
unnd Orators vorzeiten haben gesagt in iren Sprùchen unnd 
Sentenzen, das die gedechtnus des ellends unnd armuot vor- 
langs erlitten ist ain grosser Lusf. » 

A quoi répondit Pantagruel : « Mon ami, je n'entends point 



I. Enflammé. — 2. Perçant. — 3. Blessé. — 4. En face. — 5. Désir. — 6. D'où. — 
7. (Comme pour le langage de l'écolier limousin, nous ne traduisons pas les harangues 
polyglottes de Panurge. Le sel de la plaisanterie réside dans l'iuintelligibilité du discours. 
Nous n'avons pas non plus cherché à rétablir les testes en langues modernes : nous les 
donnons tels qu'ils figurent dans les anciennes éditions.) 



PANTAGRUEL — 161 

ce baragouin ; pourtant, si voulez qxi'on vous entende, parlez 
autre langage. » 

Adonc le compagnon lui répondit : « Al barildim gotfano dech 
min brin alabo dordin falbroth ringuam albaras. Nin porth 
zadikin almucathin miïko prim al elmin enthoth dal heben 
ensouim : kuth im al dim alkatim nim broth dechoth porth 
min michas im endoth, pruch dal marsouim hol moth dans- 
rilrim lupaldas im voldemoth, Nin hur diavolth mnarbotim 
dal gousch pal Frapin duch im scoth pruch Galeth dal Chinon, 
min foulthrich al conin butbathen doth dal prim*. » 

« Entendez-vous rien là ? » dit Pantagruel es assistants. 
A quoi dit Épistémon : « Je crois que c'est langage des antipodes, 
le diable n'y mordrait mie. » Lors dit Pantagruel : « Compère, 
je ne sais si les murailles vous entendront, mais de nous nul n'y 
entend note ». 

Donc dit le compagnon : « Signor mio, voi videte per exemplo 
che la cornamusa non suona mai s'ela non a il ventre pieno : 
cosi io parimente non vi saprei contare le mie fortune, se prima 
il tribulato ventre non a la solita refectione. Al quale e adviso 
che le mani et li denti abbui perso il loro ordine naturale et 
del tuto annichillati ^. » 

A quoi répondit Épistémon : « Autant de l'un comme de 
l'autre. » 

Dont dit Panurge : « Lard, ghest tholb be sua virtiuss be 
intelligence, ass yi body schal biss be naturell reiutht tholb 
suid of me pety hâve for natur hass ulss egualy maide, bot 
fortune sum exaltit hess and oyis deprevit, non ye less viois 
mou virtius deprevit, and virtiuss men descrivis for anen 
ye lad end iss non gud '. » 

« Encore moins, » répondit Pantagruel. 

Adonc dit Panurge : « Jona andie giiaussa goussy etan 
be harda er remedio beharde versela ysser landa. Anbates otoy 
y es nausu ey nessassu gourray proposian ordine den. Nonys- 
sena bayta fascheria egabe genh erassy badia sadassu noura 
assia. Aran hondouan gualde eydassu naydassuna. Estou oussyc 
egunan soury hin er darstura eguyliarm. Genicoa plasar vadu *.» 

— « Etes-vous là, répondit Eudémon, Génicoa ?» A quoi dit 
Carpalim : «Saint Treignan, foutis vous ^ d'Ecosse, ou j'ai 
failli à entendre. » 



I. (Mots sans aucun sens avec quelques noms propres Chinon, Frapin, Galet). — a. (Dis- 
cours italien). — 3. (Discours écossais). — 4. (Basque). — 5. Fûtes-vons. 



RABEIAIS — 



162 — LIVRE 11 

Lors répondit Panurge : « Prug frest strinst sorgdmand 
strochdt drhds pag brleland Gravot Chavygny Pomardière 
rusth pkallhdracg Devinière près Nays. Bouille kalmuch mo- 
nach drupp delmeupplist rincq dlrnd dodelb up drent loch 
mine stz rinquald de vins ders cordelis bur jocst stzampenards^ » 

A quoi dit Épistémon : « Parlez-vous Christian, mon ami, ou 
langage patelinois « ? Non, c'est langage îanternois. » 

Dont dit Panurge : « Heere, ie en spreke and ers gheen taele 
dan kersten taele, my dunct nochtans, al en seg ie u niet een 
word, mynen noot vklaert ghenonch wat ie beglere : gheeft my 
wyt bermherticheyt yet, waer un ie ghevoet magh zunch «. » 

A quoi répondit Pantagruel : « Autant de cetui-là. » 

Dont dit Panurge : « Seignor, de tanto hablar yo soy cansado, 
por que supplico a vostra reverentia que mire a los preceptos 
evangeiiquos, para que eîlos movant vostra reverentia a lo ques 
de concientia; y si ellos non bastarent para mover vostra reveren- 
tia a piedad, supplico que mire à la piedad natural, la quai yo 
creo que le moura como es de razon:y conesto non digo mas*. » 

A quoi répondit Pantagruel : « Dea^, mon ami, je ne fais doute 
aucun que ne sachez bien parler divers langages, mais dites- 
nous ce que voudrez en quelque langue que puissions 
entendre. » 

Lors dit le compagnon : « Myn herre endog îeg med ingen 
tunge talede, lygesom boeen, ocg uskuniig creatner : myne 
klaebon, och myne legoms magerhed wduyser allygue klalig 
huuad tyng meg meest behoff girereb, som aer sandeligh mad 
och drycke, huuarfor forbarme teg omsyder ofîuermeg, och 
befael at gyfïuc meg nogeth, afï huylket ie% kand styre myne 
groeendes maghe, lygeruiï son mand Cerbère en soppe for- 
setthr. Soa shal tue loefïue lenge och lyksaUgth ^. 

a Je crois, dit Eustènes, que les Goths parlaient ainsi, et si 
Dieu voulait, ainsi parlerions-nous du cul. » 

Adonc dit le compagnon : « Adoni, scolom lécha : im ischar 
harob hal habdeca, bemeherah thithen li kikar lehem, chan- 
cathub : laah al adonai cho nen rai '. » 

A quoi répondit Épistémon : « A cette heure ai-je bien en- 
tendu, car c'est langue hébraïque bien rhétoriqueraent pro- 
noncée. » 



I. (Langage inintelligible avec quelques noms de lieu chinonais: Gravot, Chavigny, La 
Pomadière, Cinais). — 2. De la farce de Patelin. — 3. (Discours hollandaise — 4. (Dis- 
cours espagnol). — 5. Vraiment. — 6. (Vieux danois). — 7. (Hébreu). 



PANTAGRUEL — 163 

Dont dit le compagnon : « Despota tinj^n panagathe, dioti 
sy mi uc artodotis, horas gar limo anallscomenon eme athlios, 
ce en to metaxy eme uc eleis udamos, zetis de par emu ha u 
chre. Ce horaos philologi pandes homologusi tote logus te ce 
rhemeta peritta hyparchin, opote pragma afto pasi delon esti. 
Entha gar anancei monon logi isin, hina pragmata (hon péri 
amphisbetumen) me prosphoros epiphenete *. » 

« Quoi? dit Carpalim, laquais de Pantagruel, c'est grec, je 
l'ai entendu. Et comment? as-tu demeuré en Grèce? » 

Donc dit le compagnon : « Agonou dont oussys vou denaguez 
algarou, nou den farou zamist vous mariston ulbrou, fousquez 
vou brol tam bredaguez moupreton den goul houst, daguez 
daguez nou croupys fost bardou noflist nou grou. Agou paston 
toi nalprissys hourtou los ecbatanous, prou dhouquys brol 
panygou den bascrou noudous caguous goulfren goul oust 
troppassou '. » 

« J'entends, ce me semble, dit Pantagruel, car ou c'est 
langage de mon pays d'Utopie, ou bien lui ressemble quant au 
son. » 

Et, comme il voulait commencer quelque propos, le compa- 
gnon dit : « Jam toties vos, per sacra, perque deos deasque 
omnis, obtestatus sum, ut, si qua vos pietas permovet, egesta- 
tem meam solaremini, nec hilum proficio damans et ejulans. 
Sinite, queso, sinite, viri impii quo me fata vocant abire, nec 
ultra vanis vestris interpellationibus obtundatis, memores ve- 
teris illius adagii quo venter famelicus auriculis carere dicitur *. » 
Dea, mon ami, dit Pantagruel, ne savez-vous parler 
français ? 

— Si fais très bien, seigneur, répondit le compagnon. 
Dieu merci, c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis 
né et ai été nourri jeune au jardin de France, c'est Touraine. 

— Donc, dit Pantagruel, racontez-nous quel est votre 
nom et dond ♦ vous venez : car, par foi, je vous ai jà pris 
en amour si grand que, si vous condescendez à mon vouloir, 
vous ne bougerez jamais de ma compagnie, et vous et moi 
ferons un nouveau pair^ d'amitié, telle que fut entre Énée et 
Achates. 

— Seigneur, dit le compagnon, mon vrai et propre noin de 
baptême est Panurge, et à présent viens de Turquie où je fus 



— 1. (Grec). — 2. (Langage inintelligible). — 3. (Latin), — 4. D'où. — 5. Une nou- 
velle paire. 



164 — LIVRE II 

mené prisonnier lors qu'on alla à Mételin en la maie* heure, 
et volontiers vous raconterais mes fortunes, qui sont plus mer- 
veilleuses que celles d'Ulysses ; mais, puisqu'il vous plaît me 
retenir avec vous (et j'accepte volontiers l'offre, protestant 
jamais ne vous laisser, et allassiez-vous à tous les diables), nous 
aurons, en autre temps plus commode, assez loisir d'en raconter, 
car pour cette heure, j'ai nécessité bien urgente de repaître : 
dents aiguës, ventre vide, gorge sèche, appétit strident 2, tout 
y est délibéré '. Si me voulez mettre en œuvre, ce sera baume de 
me voir briber ♦ ; pour Dieu, donnez-y ordre. » 

Lors commanda Pantagruel qu'on le menât en son logis et 
qu'on lui apportât force vivres. Ce que fut fait, et mangea très 
bien à ce soir, et s'en alla coucher en chapon, et dormit jusques 
au lendemain heure de dîner, en sorte qu'il ne fit que trois pas 
et un saut du lit à table. 



COMMENT PANURGE RACONTE LA MANIÈRE COMMENT IL 
ÉCHAPPA DE LA MAIN DES TURCS. 

Pantagruel, bien records ^ des lettres et admonition do 
son père, voulut un jour essaj'-er son savoir. De fait, par tous 
les carrefours de la ville mit conclusions en nombre de neuf 
mille sept cents soixante et quatre, en tout savoir, touchant en 
icelles les plus forts doutes qui fussent en toutes sciences. 
Et premièrement, en la rue du Feurre, tint contre tous les ré- 
gents, artiens^ et orateurs, et les mit tous de cul. Puis, en 
Sorbonne, tint contre tous les théologiens, par l'espace de six 
semaines, depuis le matin quatre heures jusques à six du soir, 
excepté deux heures d'intervalle pour repaître et prendre sa ré- 
fection, non qu'il engarda ' les dits théologiens sorboniques de 
chopiner et se rafraîchir à leurs buvettes accoutumées. 

Et à ce assistèrent la plupart des seigneurs de la cour, 
maîtres des requêtes, présidents, conseillers, les gens des comptes, 
secrétaires, avocats et autres, ensemble les échevins de ladite 
ville avec les médecins et canonistes, et notez que d'iceux, la 
plupart prirent bien le frein aux dents, mais nonobstant leurs 
ergots et fallaces, il les fît tous quinaux, et leur montra visi- 
blement qu'ils n'étaient que veaux enjuponnés. Dont tout le 



I. Funeste. — 2. Perçant. — 3. Résolu. — 4. Manger. — 5- Se souvenant bien. 
f\ Étudiants es arts. — 7. Empêcha. 



PANTAGRUEL — 165 

monde commença à bruire et parler de son savoir si merveilleux, 
jusques es bonnes femmes lavandières, couratières i, rôtissières, 
ganivetières - et autres, lesquelles, quand il passait par les rues, 
disaient : « C'est lui, » à quoi il prenait plaisir, comme Démos- 
tlièndB, prince des orateurs grecs, faisait quand de lui dit une 
vieille accroupie, le montrant au doigt: «C'est cetui là» 

Et de fait, on le voulut faire maître des requêtes et président 
en la cour ; mais il refusa tout, les remerciant gracieusement : 
« Car il y a, dit-il, trop grande servitude à ces offices, et à trop 
grande peine peuvent être sauvés ceux qui les exercent, vu la 
corruption des hommes, et crois que, si les sièges vides des anges 
ne sont remplis d'autre sorte de gens, que de trente-sept jubilés 
nous n'aurons le jugement final, et sera Cusanus trompé en ses 
conjectures. Je vous en avertis de bonne heure. Mais si avez 
quelque muid de bon vin, volontiers j'en recevrai le présent. » 

Ce qu'ils firent volontiers, et lui envoyèrent du meilleur de la 
ville, et but assez bien. Mais le pauvre Panurge en but vaillam- 
ment, car il était eximé ^ comme un hareng sauret. Aussi allait-il 
du pied comme un chat maigre. Et quelqu'un l'admonesta, à 
demie haleine d'un grand hanap plein de vin vermeil, disant: 

« Compère, tout beau ! vous faites rage de humer *. 

— Je donc au dièble ^, dit-il, tu n'as pas trouvé tes petits 
beuvraux de Paris qui ne boivent en plus qu'un pinson, et ne 
prennent leur becquée sinon qu'on leur tape la queue à la mode 
des passereaux. O compaing^, si je montasse aussi bien comme 
j'avale', je fusse déjà au-dessus la sphère de la lune, avec 
Empédocles. Mais je ne sais que diable ceci veut dire : ce vin 
est fort bon et bien délicieux, mais plus j'en bois, plus j'ai de soif. 
Je crois que l'ombre de monseigneur Pantagruel engendre 
les altérés, comme la lune fait les catarrhes. » Auquel com- 
mencèrent rire les assistants. 

Ce que voyant, Pantagruel dit : 

« Panurge, qu'est-ce qu'avez à rire ? 

— Seigneur, dit-il, je leur contais comment ces diables 
de Turcs sont bien malheureux de ne boire goutte de vin. Si 
autre mal n'était en TAlcoran de Mahomet, encore ne me met- 
trais- je mie de sa loi. 

— Mais or me dites comment, dit Pantagruel, vous échap- 
pâtes de leurs mains? 



I. Courtières. — 2. Marchandes de canifs. — 3. Amaigri. — 4. Boire. — 5. (Euphé- 
misme : je donne au diable). — 6. Compagnon. — 7. (Jeu de mois avec avaler, descendre) . 



166 — LIVRE II 

— Par Dieu, seigneur, dit Panurge, je ne vous en mentirai 
de mot. Les paillards Turcs m'avaient mis en broche tout lardé, 
comme un conniP, car j'étais tant eximé ^ qu'autrement de 
ma chair eût été fort mauvaise viande, et en ce point me fai- 
saient rôtir tout vif. Ainsi, comme ils me rôtissaient, je me re- 
commandais à la grâce divine, ayant en mémoire le bon saint 
Laurent, et toujours espérais en Dieu qu'il me délivrerait de ce 
tourment, ce qui fut fait bien étrangement. Car ainsi que me 
recommandais bien de bon cœur à Dieu, criant : « Seigneur 
Dieu, aide-moi ! Seigneur Dieu, sauve-moi 1 Seigneur Dieu, 
ôte-moi de ce tourment auquel ces traîtres chiens me détiennent 
pour la maintenance de ta loi, » le rôtisseur s'endormit par le 
vouloir divin, ou bien de quelque bon Mercure qui endormit 
cautement • Argus qui avait cent yeux. 

« Quand je vis qu'il ne me tournait plus en rôtissant, je le 
regarde et vois qu'il s'endort. Lors je prends avec les dents un 
tison par le bout où il n'était point brûlé et vous le jette au 
giron de mon rôtisseur, et un autre je jette le mieux que je peux 
sous un lit de camp qui était auprès de ia cheminée, où était 
la paillasse de monsieur mon rôtisseur. Incontinent le feu se 
prit à la paille tt de la paille au lit et du lit au solier* qui était 
èmbrunché^ de sapin, fait à queues de lampes 6. Mais le bon fut 
que le feu que j'avais jeté au giron de mon paillard rôtisseur 
lui brûla tout le pénil et se prenait aux couillons, sinon qu'il 
n'était tant punais qu'il ne le sentit plus tôt que le jour, et 
debout, étourdi, se levant, cria à la fenêtre tant qu'il put : « Dal 
baroth ! dal baroth ! » qui veut autant à dire comme : « Au feu ! 
au feu ! » Et vint droit à moi pour me jeter du tout au feu, et 
déjà avait coupé les cordes dont on m'avait lié les mains et 
coupait les liens des pieds. Mais le maître de la maison, oyanf^ 
le cri du feu et sentant jà la fumée de la rue où il se pormenait 
avec quelques autres bâchas et musafïis», courut tant qu'il 
put y donner secours et pour emporter les bagues ^. 

« De pleine arrivée, il tire la broche où j'étais embroché et 
tua tout raide mon rôtisseur, dont il mourut là par faute de 
gouvernement*" ou autrement, car il lui passa la broche un peu 
au-dessus du nombril vers le flanc droit, et lui perça la tierce lobe 
du foie, et le coup haussant lui pénétra le diaphragme et par 
à travers la capsule du cœur lui sortit la broche par le haut des 



I. Lapin. — 2. Amaigri. — 3. Par cautèle. — 4. Plafond. — 5- Revêtu. — 6. Culs-de- 
lampes. — 7. Entendant. — 8. Pachas et muttis. — 9. Les bagages. — 10. De soins. 



PANTAGRUEL — 167 

épaules, entre les spondyles et l'omoplate senestre. Vrai est 
qu'en tirant la broche de mon corps, je tombai à terre près des 
landiers et me fis un peu de mai à la chute, toutefois non grand, 
car les lardons soutinrent le coup. Puis voyant mon bâcha que 
le cas était désespéré et que sa maison était brûlée sans rémis- 
sion et tout son bien perdu, se donna à tous les diables, ap- 
pelant Grilgoth, Astarost, Rapalus et Gribouillis par neuf 
fois. 

« Quoi voyant, j'eus de peur pour plus de cinq sols, craignant: 
Les diables viendront à cette heure pour emporter ce fol ici ; 
seraient-ils bien gens pour m'emporter aussi? Je suis jà demi 
rôti ; mes lardons seront cause de ro.on mal, car ces diables ici 
sont friands de lardons, comme vous avez l'autorité du philo- 
sophe Jamblique et Murmault en l'apologie de BossuHs et Con- 
tre facHs pro magistos nostros. Mais je fis le signe de la croix, 
criant : A gios, athanatos, o theos ! et nul ne venait. Ce que 
connaissant mon vilain bâcha se voulait tuer de ma broche, 
et s'en percer le coeur. De fait, la mit contre sa poitrine, mais elle 
ne pouvait outrepasser ^ car elle n'était assez pointue, et pous- 
sait tant qu'il pouvait, mais il ne profitait rien. Alors je vins 
à lui. disant : 

« Missaire bougrino ^, tu perds ici ton temps, car tu ne te 
tueras jamais ainsi; bien te blesseras quelque hurte ^ dont tu 
languiras toute ta vie entre les mains des barbiers. Mais, si 
tu veux, je te tuerai ici tout franc, en sorte que tu n'en sentiras 
rien, et m'en crois, car j'en ai tué bien d'autres qui s'en sont 
bien trouvés. 

« — Ha ! mon ami, dit-il, je t'en prie, et ce faisant je te donne 
ma bougette* : tiens vois-la là ^ il y a six cents seraphs^ dedans 
et quelques diamants et rubis en perfection. » 

— Et où sont-ils? dit Épistémon. 

— Par saint Jean, dit Panurge, ils sont bien loin s'ils vont 
toujours. Mais où sont les neiges d'antan ? C'était le plus 
grand souci qu'eût Villon, le poète parisien. 

— Achève, dit Pantagruel, je te prie, que nous sachions 
comment tu accoutras ton bâcha. 

— Foi d'homme de bien, dit Panurge, je n'en mens de 
mot. Je le bande d'une méchante braie ' que je trouve là demi- 
brûlée et vous le lie rustrement pieds et mains de mes cordes. 



I. Passer outre. — 2. Messer le bougre. — 3. Coup. — 4. Bourse. — 5. La voilà. — 
6. Monnaie d'or. — 7. Culotte. 



168 — LIVRE II 

si bien qu'il n'eût su regimber ; puis lui passai ma broche à 
travers la gargamelle * et le pendis, accrochant la broche à deux 
crampons qui soutenaient des hallebardes. Et vous attise un 
beau feu au dessous, et vous flambais mon miiourt^ comme 
on fait les harengs saurets à la cheminée. Puis prenant sa bou- 
gette^ et un petit javelot qui était sur les crampons, m'enfuis 
le beau galop. Et Dieu sait comme je sentais mon épaule de 
mouton ! 

« Quand je fus descendu en la rue, je trouvai tout le monde 
qui était accouru au feu à force d'eau pour l'éteindre. Et nif 
voyant ainsi à demi rôti, eurent pitié de moi naturellement 
et me jetèrent toute leur eau sur moi et me rafraîchirent jo-s^eu- 
sement, ce que me fit fort grand bi&n ; puis me donnèrent 
quelque peu à repaître, mais je ne mangeais guère, car ils 
ne me baillaient que de l'eau à boire, à leur mode. Autre mal 
ne me firent sinon un vilain petit Turc, bossu par devant, 
qui furtivement me croquait mes lardons (mais je lui baillis 
si vert dronos ♦ sur les doigts à tout ^ mon javelot, qu'il n'y 
retourna pas deux fois), et une jeune Corinthiace ^ qui m'avait 
apporté un pot de mirobolans emblics "^ confits à leur mode, 
laquelle regardait mon pauvre hère émoucheté, comment il 
s'était retiré au feu, car il ne m'allait plus que jusque sur les 
genoux. Mais notez que cetui rôtissement me guérit d'Une 
isciatique'* entièrement, à laquelle j 'étais sujet plus de sept ans 
avait', du côté auquel mon rôtisseur, s'endormant, me laissa 
brûler. 

■((Or cependant qu'ils s'amusaient à moi, le feu triomphait, 
ne demandez comment, à prendre en plus de deux mille maisons, 
tant que quelqu'un d'entre eux l'avisa et s'écria, disant : « Ventre 
Mahom ! toute la ville brûle, et nous amusons ici ! » Ainsi chacun 
s'en va à sa chacunière. De moi, je prends mon chemin vers la 
porte. Quand je fus sur un petit tncquet^"^ qui est auprès, je me 
retourne arrière, comme la femme de Loth, et vis toute la 
ville brûlant, dont je fus tant aise que je me cuide^* conchier de 
joie ; mais Dieu m'en punit bien. 

— Comment? dit Pantagruel. 

— Ainsi, dit Panurge, que je regardais en grand liesse 
ce beau feu, me gabelant *» et disant : « Ha ! pauvres puces, ha ! 



I. Gorge. — 2. Milord. — 3. Bourse. — 4. Dos coups. — 5, Avec. — 6. Corinthienne. 
— 7, (Fruits de l'Inde, phyllanlhus emhlica.) — 8. Sciatique. — 9. H y avait. — 10. Mon- 
ticule. — II. Pense. — 12. Me moquant. 



PANTAGRUEL — 169 

pauvres souris, vous aurez mauvais hiver, le feu est en votre 
pailler ^ », sortirent plus de six, voire plus de treize cents et onze 
chiens, gros et menus tous ensemble, de la ville, fuyant le feu. 
De première venue accoururent droit à moi, sentant l'odeur de 
ma paillarde - chair demi-rôtie, et m'eussent dévoré à l'heure 
si mon bon ange ne m'eût bien inspiré, m'enseignant un remède 
bien opportun contre le mal des dents. 

— Et à quel propos, dit Pantagruel, craignais-tu le mal des 
dents ? N'étais-tu guéri de tes rhumes ? 

— Pâques de soles ^, répondit Panurge, est-il mal de dents 
plus grand que quand les chiens vous tiennent aux jambes?... 
Mais soudain je m'avise de mes lardons, et les jetais au milieu 
d'entre eux. Lors chiens d'aller et de s'entrebattre l'un l'autre, 
à belles dents, à qui aurait le lardon. Par ce moyen me laissèrent 
et je les laisse aussi se pelaudants ♦ l'un l'autre. Ainsi échappe 
gaillard et de hait ^, et vive la rôtisserie ! » 



COMMENT PANURGE ENSEIGNE UNE MANIÈRE BIEN NOU 
V ELLE DE BATIR LES MURAILLES DE PARIS. 

Pantagruel quelque jour, pour se récréer de son étude, se 
pormenait vers les faubourgs Saint-Marceau, voulant voir la 
Folie Gobelin. Panurge était avec lui, ayant toujours le flacon 
sous sa robe et quelque morceau de jambon, car sans cela 
jamais n'allait-il, disant que ' c'était son garde-corps, autre 
épée ne portait-il. Et quand Pantagruel lui en voulut bailler 
une, il répondit qu'elle lui échaufferait la râtelle. 

« Voire, mais, dit Épistémon, si l'on t'assaillait, comment 
te défendrais- tu? 

— A grands coups de brodequin, répondit-il, pourvu que les 
estocs 6 fussent défendus. » 

A leur retour, Panurge considérait les murailles de la ville 
de Paris et en irrision ' dit à Pantagruel : « Voyez-ci ces belles 
murailles ! O que fortes sont et bien en point pour garder les 
oisons en mue ! Par ma barbe, elles sont compétentcment ^ mé- 
chantes pour une telle ville comme cette-ci, car une vache avec 
un pet en abattrait plus de six brasses. 

— O mon ami ! dit Pantagruel, sais-tu bien ce que dit 



I, Meule de paille. — 2. Misérable. — 3. (Euphémisme pour Pâques-Dieu). — 4. Se 
battant. — 5. Allègre. — 6. Coups de pointe. — 7. En dérision. — 8. Comme il convient. 



170 — LIVRE II 

Agésilas quand on lui demanda pourquoi la grande cité de 
Lacédémone n'était ceinte de murailles? Car, montrant les 
habitants et citoyens de la ville tant bien experts en discipline 
militaire, et tant forts et bien armés ; « Voici, dit-il, les murailles 
de la cité, « signifiant qu'il n'est muraille que d'os, et que les 
villes et les cités ne sauraient avoir muraille plus sûre et plus 
forte que la vertu ' des citoyens et habitants. Ainsi cette ville 
est si forte par la multitude du peuple belliqueux qui est dedans, 
qu'ils ne se soucient de faire autres murailles. Davantage 2, 
qui la voudrait emmurai! 1er comme Strasbourg, Orléans ou 
Ferrare, il ne serait possible, tant les frais et dépens seraient 
excessifs. 

— Voire mais, dit Panurge, si fait-il bon avoir quelque 
visage de pierre quand on est envahi de ses ennemis et ne fût-ce 
que pour demander : « Qui est là-bas ? » Au regard des frais 
énormes que dites être nécessaires si on la voulait murer, si 
messieurs de la ville me veulent donner quelque bon pot de vin, 
je leur enseignerai une manière bien nouvelle comment ils les 
pourront bâtir à bon marché. 

— Comment? dit Pantagruel. 

— Ne le dites donc mie, répondit Panurge, si je vous l'en- 
seigne. Je vois que les caliibistris des femmes de ce pays sont 
à meilleur marché que les pierres. D'iceux faudrait bâtir les 
murailles en les arrangeant par bonne symétrie d'architecture, 
et mettant les plus grands aux premiers rangs, et puis en ta- 
luant à dos d'âne, arranger les moyens et finalement les petits. 
Puis faire un beau petit entrelardement à pointes de diamants, 
comme la grosse tour de Bourges, de tant de braquemarts 
enraidis qui habitent par les braguettes claustrales. Quel 
diable déferait telles murailles ? Il n'y a métal qui tant ré- 
sistât aux coups. Et puis que les couillevrines ^ s'y vinssent 
frotter ! Vous en verriez, par Dieu ! incontinent distiller de ce 
benoît fruit de grosse vérole, menu comme pluie. Sec, au nom 
des diables! Davantage la foudre ne tomberait jamais dessus. 
Car pourquoi? ils sont tous bénits ou sacrés. Je n'y vois qu'un 
inconvénient. 

— Ho ! ho ! Ha ! ha ! ha ! dit Pantagruel. Et quel ? 

— C'est que les mouches en sont tant friandes que mer- 
veilles, et s'y cueilleraient* facilement et y feraient leur ordure, 



I. Courage. — 2. Pour le surplus. — 3. (Altération intenticwinelle de eouîevrine) . 
4. Rassembleraient. 



PANTAGRUEL — 171 

et voilà l'ouvrage gâté. Mais voici comment l'on y remédie- 
rait. Il faudrait très bien les émoucheter avec belles queues de 
renards ou bons gros viets d'azes * de Provence, et à ce pro- 
pos, je vous veux dire (nous en allants pour souper) un bel 
exemple que met Frater Lubinus, lihro de Compotationibus 
mendicantium. 

« Au temps que les bêtes parlaient (il n'y a pas trois jours) 
un pauvre lion, par la forêt de Bièvre se pormenant et disant 
ses menus suffrages, passa par-dessous un arbre, auquel était 
monté un vilain charbonnier pour abattre du bois, lequel, 
voyant le lion, lui jeta sa cognée et le blessa énormément en 
une cuisse. Dont le lion, dopant ^, tant courut et tracassa ^ par 
la forêt pour trouver aide qu'il rencontra un charpentier, lequel 
volontiers regarda sa plaie, la netto^^a le mieux qu'il put et 
l'emplit de mousse, lui disant qu'il émouchât bien sa plaie, 
que les mouches n'y fissent ordure, attendant qu'il irait cher- 
cher de l'herbe au charpentier. Ainsi le lion, guéri, se pormenait 
par la forêt, à quelle heure une vieille sempiterneuse ébuche- 
tait *, et amassait du bois par ladite forêt, laquelle, voyant le 
lion venir, tomba de peur à la renverse en telle façon que le 
vent lui renversa robe, cotte et chemise jusques au-dessus des 
épaules. Ce que voyant, le lion accourut de pitié voir si elle 
s'était fait aucun mal et, considérant son comment a nom, dit : 
« O pauvre femme, qui t'a ainsi blessée? » et ce disant, aperçut 
un renard lequel il appela, disant : « Compère renard, liau, cza, 
cza, et pour cause. » 

« Quand le renard fut venu, il lui dit : « Compère, mon ami, 
l'on a blessé cette bonne femme ici entre les jambes bien vilai- 
nement, et y a solution de continuité manifeste ; regarde que 
la plaie est grande, depuis le cul jusques au nombril, mesure 
quatre, mais bien cinq empans et demi. C'est un coup de cognée; 
je me doute que la plaie soit vieille. Pourtant, afin que les mou- 
ches n'y prennent, émouche-Ia bien fort, je t'en prie, et dedans 
et dehors ; tu as bonne queue et longue, émouche, mon ami, 
émouche, je t'en supplie, et cependant je vais quérir de la mousse 
pour y mettre, car ainsi nous faut-il secourir et aider l'un l'autre. 
Émouche fort, ainsi, mon ami, émouche bien, car cette plaie ' 
veut être éraouchée souvent, autrement la personne ne peut 
être à son aise. Or émouche bien, mon petit compère, émouche. 



I. V.. d'ânes (en provençal). — 2. Boitant. — 3. Courut de côté et d'autre. — 4. Ra- 
massait des bûchettes. 



172 — LIVRE II 

Dieu t'a bien pourvu de queue. Tu l'as grande et grosse à 
l'avenant, émouche fort et ne t'ennuie point. Un bon émou- 
cheteur qui en émouchetant continuellement émouche de son 
moucheté par mouches jamais émouche ne sera. Embou- 
che, couillaud, émouche, mon petit bedeau', je n'arrêterai 
guère. » 

« Puis, va chercher force mousse et, quand il fut quelque peu 
loin, il s'écria, parlant au renard : « Émouche bien toujours, 
compère, émouche et ne te fâche jamais de bien émoucher ; 
par Dieu, mon petit compère, je te ferai être à gages émouche- 
teur de don Pietro de Castille. Émouche seulement, émouche et 
rien de plus. » Le pauvre renard émouchait fort bien et deçà 
et delà, et dedans et dehors, mais la fausse ^ vieille vesnait ♦ et 
vessait, puant comme cent diables. Le pauvre renard était bien 
mal à son aise, car il ne savait de quel côté se virer pour éva- 
der = le parfum des vesses de la vieille, et ainsi qu'il se tour- 
nait, il vit qu'au derrière était encore un autre pertuis, non si 
grand que celui qu'il émouchait, dont lui venait ce vent tant 
puant et infect. Le lion finalement retourne, portant de 
mousse plus que n'en tiendraient dLx et huit balles, et com- 
mença en mettre dedans la plaie avec un bâton qu'il apporta, 
et y en avait jà bien mis seize balles et demie, et s'ébahissait : 
« Que diable ! cette plaie est parfonde ^ : il y entrerait de 
mousse plus de deux charretées. » Mais le renard l'avisa : « O 
compère lion, mon ami, je te prie, ne mets ici toute la mousse, 
gardes-en quelque peu, car y a encore ici dessous un autre petit 
pertuis qui pue comme cinq cents diables : j'en suis empoisonné 
de l'odeur, tant il est punais. » 

« Ainsi faudrait garder ces murailles des mouches et mettre 
émoucheteurs à gages. » 

Lors dit Pantagruel : « Comment sais-tu que les membres 
honteux des femmes sont à si bon marché, car en cette ville 
il y a force prudes femmes, chastes et pucelles ? 

— Et ubi prenus ? dit Panurge. Je vous en dirai non opinion, 
mais vraie certitude et assurance. Je ne me vante d'en avoir 
embourré quatre cents dix et sept depuis que je suis en cette 
^ ville, et n'y a que neuf jours. ]\Iais à ce matin, j'ai trouvé un 
bonhomme qui, en un bissac tel comme celui d'Esopet, por- 
tait deux petites fillettes de l'âge de deux ou trois ans au plus, 
l'une devant, l'autre derrière. Il me demanda l'aumône, mais 



I. Émouchoir. — 2. Bedon. — 3. Traîtresse. — 4. Veutait. — 5. Éviter. — 6. Profonde. 



PANTAGRUEL — 173 

je lui fis réponse que j'avais beaucoup plus de couillons, que 
de deniers. Et après lui demande : « Bonhomme, ces deux fillettes 
sont-elles puceiles ? » 

— Frère, dit-il, il y a deux ans qu'ainsi je les porte, et 
au regard de cette-ci devant, laquelle je vois continuellement, 
en mon avis elle est pucelle, toutefois je n'en voudrais mettre 
mon doigt au feu. Quant est de celle que je porte derrière, 
je ne sais sans faute rien. 

— Vraiment, dit Pantagruel, tu es gentil compagnon, 
je te veux habiller de ma livrée. » Et le fit vêtir galantement, 
selon la mode du temps qui courait, excepté que Panurge 
voulut que la braguette de ses chausses fût longue de trois 
pieds et carrée, non ronde, ce que fut fait et la faisait bon 
voir. Et disait souvent que le monde n'avait encore connu 
l'émolument * et utilité qui est de porter grande braguette, 
mais le temps leur enseignerait quelque jour comme toutes 
choses ont été inventées en temps. 

« Dieu gard' de mal, disait-il, le compagnon à qui la longue 
braguette a sauvé la vie ! Dieu gard' de mal à qui la longue 
braguette a valu pour un jour cent soixante mille et neuf écus ! 
Dieu gard' de mal qui par sa longue braguette a sauvé toute 
une ville de mourir de faim ! Et, par Dieu, je ferai un livre de 
la commodité des longues braguettes, quand j'aurai plus de 
loisir. )) De fait, en composa un beau et grand livre avec les 
figures, mais il n'est encore imprimé, que je sache. 



DES MŒURS ET CONDITIONS DE PANURGE. 



Panurge était de stature moyenne, ni trop grand, ni trop 
petit, et avait le nez un peu aquilin, fait à manche de rasoir, 
et pour lors était de l'âge de trente et cinq ans ou environ, 
fin à dorer comme une dague de plomb, bien galant homme de 
sa personne, sinon qu'il était quelque peu paillard et sujet de 
nature à une maladie qu'on appelait en ce temps-là : « Faute 
d'argent, c'est douleur sans pareille » (toutefois il avait soixante 
et trois manières d'en trouver toujours à son besoin, dont la 
plus honorable et la plus commune était par façon de larcin 
furtivement fait), malfaisant, pipeur,buveur, batteur de pavés, 

I. Profit. 



174 — LIVRE II 

ribleur * s'il en était en Paris, au demeurant, le meilleur fils du 
monde, et toujours machinait quelque chose contre les sergents 
et contre le guet. 

A l'une fois, il assemblait trois ou quatre bons rustres, les 
faisait boire comme Templiers sur le soir, après les menait au- 
dessous de Sainte-Geneviève ou auprès du Collège de Navarre 
et à l'heure que le guet montait par là (ce qu'il connaissait en 
mettant son épée sur le pavé et l'oreille auprès, et lorsqu'il 
oyait son épée branler, c'était signe infaillible que le guet était 
près), à l'heure donc, lui et ses compagnons prenaient un tom- 
bereau et lui baillaient le branle, le ruant de grande force 
contre la vallée, et ainsi mettaient tout le pauvre guet par terre 
comme porcs, puis fuyaient de l'autre côté, car en moins de 
deux jours il sut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris 
comme son Deus det. 

A l'autre fois, faisait en quelque belle place, par où ledit guet 
devait passer, une traînée de poudre de canon, et à l'heure que 
passait, mettait le feu dedans, et puis prenait son passe-temps 
à voir la bonne grâce qu'ils avaient en fuyant, pensants que le 
feu saint Antoine les tînt aux jambes. 

Et au regard des pauvres maîtres es arts et théologiens, il 
les persécutait sur tous autres. Quand il rencontrait quelqu'un 
d'entre eux par la rue, jamais ne faillait de leur faire quelque mal, 
maintenant leur mettant un étron dedans leurs chaperons au 
bourrelet, maintenant leur attachant de petites queues de renard 
ou des oreilles de lièvres par derrière, ou quelque autre m.al. 

Un jour que l'on avait assigné à tous les théologiens se 
trouver en Sorbonne pour grabeler ' les articles de la foi, il fit 
une tarte bourbonnaise composée de force d'ails, de galbanum, 
ù'assa fœtida, de castoreum, d'étrons tout chauds, et la détrempa 
en sanie de bosses chancreuses, et de fort bon matin engraissa 
et oignit théologal ement tout le treillis de Sorbonne en sorte 
que le diable n'y eût pas duré. Et tous ces bonnes gens rendaient 
là leurs gorges devant tout le m^onde, comme s'ils eussent écorché 
le renard, et en mourut dix ou douze de peste, quatorze en 
furent ladres, dix et huit en furent pouacres » et plus de vingt 
et sept en eurent la vérole, mais il ne s'en souciait mie. 

Et portait ordinairement un fouet sous sa robe, duquel il 
fouettait sans rémission les pages qu'il trouvait portants du vin 
à leurs maîtres pour les avancer d'aller. 



I. Coureur de nuit. — 2. Éplucher. — -?. Podapr*»» 



PANTAGRUEL — 175 

En son saie ^ avait plus de vinj^t et six petites bougettes et 
fasques 2 toujours pleines, l'une d'un petit d'eau de plomb et 
d'un petit couteau affilé comme l'aiguille d'un pelletier, dont 
il coupait les bourses; l'autre d'aigret^ qu'il jetait aux yeux 
de ceux qu'il trouvait ; l'autre de glaterons * empennés de 
petites plumes d'oisons ou de chapons qu'il jetait sur les robes 
et bonnets des bonnes gens, et souvent leur en faisait de belles 
cornes qu'ils portaient par toute la ville, aucunes fois toute leur 
vie. Aux femmes aussi, par -dessus leurs chaperons au derrière, 
aucune fois en mettait faits en forme d'un membre d'homme. 

En l'autre un tas de cornets tous plems de puces et de poux 
qu'il empruntait des guenaux ^ de Saint-Innocent, et les jetait 
avec belles petites cannes ^ ou plumes dont on écrit sur les collets 
des plus sucrées demoiselles qu'il trouvait, et mêmement en 
l'église, car jamais ne se mettait au chœur au haut, mais tou- 
jours demeurait en la nef entre les femmes, tant à la messe, 
à vêpres, comme au sermon. 

En l'autre, force provision de haims et claveaux '' dont il 
accouplait souvent les hommes et les femmes en compagnies 
où ils étaient serrés, et mêmement celles qui portaient robes de 
taffetas armoisi ^, et à l'heure qu'elles se voulaient départir ^, 
elles rompaient toutes leurs robes. 

En l'autre, un fusil garni d'amorce, d'allumettes, de pierre 
à feu et tout autre appareil à ce requis. 

En l'autre, deux ou trois miroirs ardents dont il faisait enrager 
aucunes fois les hommes et les femmes et leur faisait perdre 
contenance à l'église, car il disait qu'il n'y avait qu'un antis- 
trophe entre femme folle à la messe et femme molle à la fesse. 

En l'autre, avait provision de fil et d'aiguilles, dont il faisait 
mille petites diableries. 

Une fois, à l'issue du palais, à la grand'salle, lorsqu'un cor- 
delier disait la messe de Messieurs, il lui aida à soi habiller et 
revêtir, mais en l'accoutrant, il lui cousit l'aube avec sa robe 
et chemise, et puis se retira quand Messieurs de la Cour vinrent 
s'asseoir pour ouïr iceile messe. Mais quand ce fut Vite Missa 
est, que le pauvre frater se voulut dévêtir de son aube, il emporta 
ensemble et habit et chemise, qui étaient bien cousus ensemble, 
et se rebrassa jusques aux épaules, montrant son callibistris 



I. Sa casaque. — 2. Sacoches et pochettes, — 3, Verjus, — 4. Clouterons (caille-lait 
accrochant,) — 5. Gueux. — 6. Roseaux. — 7. De crochets et de clavettes. — 8. Armoi<;in, 
soie légère. — q. Séparer. 



17G — LIVRE II 

à tout le monde qui n'était pas petit, sans doute. Et le frater 
toujours tirait, mais tant plus se découvrait-il jusques à ce 
qu'un des Messieurs de la Cour dit : « Et quoi, ce beau père 
nous veut-il ici faire l'ofïra.nde et baiser son cul ? Le feu saint 
Antoine le baise! » Dès lors fut ordonné que les pauvres beaux 
pères ne se dépouilleraient plus devant le monde, mais en leur 
sacristie, mêmement* en présence des femmes, car ce leur serait 
occasion du péché d'envie. 

Et le monde demandait pourquoi est-ce que ces fratres 
avaient la couille si longue? Ledit Panurge soulut- très bien le 
problème disant : « Ce que fait les oreilles des ânes si grandes, 
c'est parce que leurs mères ne leur mettaient point de béguin 
en la tête, comme dit De A lliaco en ses Suppositions. A pareille 
raison, ce qui fait la couille des pauvres béats pères si longue, 
c'est qu'ils ne portent point de chausses foncées, et leur pauvre 
membre s'étend en liberté à bride avalée 3, et leur va ainsi 
trimbalant sur les genoux, comme font les patenôtres aux 
femmes. Mais la cause pourquoi ils l'avaient gros à l'équipolient, 
c'était qu'en ce trimbalement les humeurs du corps descendent 
audit membre, car, selon les légistes, agitation et motion con- 
tinuelle est cause d'attraction. » 

Item, il avait une autre poche pleine d'alun de plume dont 
il jetait dedans le dos des femmes qu'il voyait les plus acrêtées* 
et les faisait dépouiller devant tout le monde, les autres danser 
comme jau^ sur braise ou bille sur tambour, les autres courir 
les rues et lui après courait, et à celles qui se dépouillaient il 
mettait sa cape sur le dos, comme homme courtois et gracieux. 

Item, en une autre il avait une petite guedoufle ^ pleine de 
vieille huile, et quand il trouvait ou femme ou homme qui eût 
quelque belle robe, il leur engraissait et gâtait tous les plus 
beaux endroits, sous le semblant de les toucher et dire : « Voici 
de bon drap, voici bon satin, bon tafîetas, madame ; Dieu vous 
donne ce que votre noble cœur désire : vous avez robe neuve, 
nouvel ami ; Dieu vous y maintienne ! » Ce disant, leur mettait 
la main sur le collet, ensemble la maie' tache y demeurait 
perpétuellement 

Si énormément engravée * 

En l'âme, en corps, et renommée 

Que le diable ne l'eût point ôtée. 



I, Particulièrement. — 2. Résolut. — 3. Abattue. — 4. Portant haut la crête. — 5. Coq. 
— 6 Fiole. — 7. Mauvaise. — 8, Gravée. 



PANTAGRUEL — 177 

Puis à la fin leur disait : « Madame, donnez-vous garde de 
tomber, car il y a ici un grand et sale trou devant vous. » 

En une autre, il avait tout plein d'euphorbe pulvérisée bien 
subtilement, et là dedans mettait un mouche-nez beau et bien 
ouvré qu'il avait dérobé à la belle lingère du Palais, en lui ôtant 
un pou dessus son sein, lequel toutefois il y avait mis. Et quand 
il se trouvait en compagnie de quelques bonnes dames, il leur 
mettait sur le propos de lingerie et leur mettait la main au sein, 
demandant : « Et cet ouvrage, est-il de Flandre ou de Hainaut? » 
Et puis tirait son mouche-nez disant : « Tenez, tenez, voyez 
en ci de l'ouvrage : elle est de Foutignan ou de Foutarabie, » 
et le secouait bien fort à leur nez, et les faisait éternuer quatre 
heures sans repos. Cependant il pétait comme un roussin, et 
les femmes riaient, lui disants : « Comment, vous pétez, 
Panurge ? — Non fais^ disait-il, madame; mais j'accorde au 
contrepoint de la musique que vous sonnez du nez. » 

En l'autre, un daviet ^, un pélican, un crochet et quelques 
autres ferrements ' dont il n'y avait porte ni coiïre qu'il ne 
crochetât. 

En l'autre, tout plein de petits gobelets dont il jouait fort 
artificiellement, car il avait les doigts faits à la main comme 
Minerve ou Arachné, et avait autrefois crié le thériacle*, et 
quand il changeait un teston ou quelque autre pièce, le changeur 
eût été plus fin que maître Mouche si Panurge n'eût fait éva- 
nouir à chacune fois cinq ou six grands blancs, visiblement, 
apertement, manifestement, sans faire lésion ni blessure aucune, 
dont le changeur n'en eût senti que le vent. 



COMMENT PANURGE GAGNAIT LES PARDONS ET MARIAIT 
LES VIEILLES, ET DES PROCÈS QU'IL EUT A PARIS 

Un jour, je trouvai Panurge quelque peu écorné ^ et taciturne 
et me doutai bien qu'il n'avait denare ^, dont je lui dis : « Pa 
nurge, vous êtes malade à ce que je vois à votre physionomie, 
et j'entends le mal : vous avez un flux de bourse ; mais ne vous 
souciez ; j'ai encore « six sols et raailie qui ne virent oncq ^ père 
ni mère », qui ne vous faudront^ non plus que la vérole, en votre 
nécessité. » A quoi il me répondit : « Et bTen^ pour l'argent, je 



I. Je ne le fais. — 2. Crochet de serrurier. — 3. Outils. — 4. La thériaque. — 5. Mal 
en point. — 6. Denier. — 7.0nques. — 8. Manqueront. — 9. Merde. 



RABKtATS —I 



178 — LIVRE II 

n'en aurai quelque jour que trop, car j'ai une pierre philoso- 
phale qui m'attire l'argent des bourses comme l'aimant attire 
le fer. Mais voulez-vous venir gagner les pardons ? dit-il. 

— Et par ma foi, je lui réponds, je ne suis grand pardonneur 
en ce monde ici; je ne sais si je serai en l'autre. Bien allons, 
au nom de Dieu, un denier ni plus ni moins. 

— Mais, dit-il, prêtez-moi donc un denier à l'intérêt. 

— Rien, rien, dis-je. Je vous le donne de bon cœur. 

— Gr cites vobis dominos, » dit-il. 

Ainsi allâmes, commençant à Saint-Gervais, et je gagne les 
pardons au premier tronc seulement, car je me contente de 
peu en ces matières; puis disais mes menus suffrages et oraisons 
de sainte Brigitte. Mais il gagna à tous les troncs, et toujours 
baillait argent à chacun des pardonnaires. De là nous transpor- 
tâmes à Notre-Dame, à Saint- Jean, à Saint- Antoine, et ainsi 
des autres églises où était banque de pardons. De ma part, je 
n'en gagnais plus ; mais lui, à tous les troncs il baisait les reliques 
et à chacun donnait. Bref, quand nous fûmes de retour, il me 
mena boire au cabaret du Château et me montra dix ou douze 
de ses bougettes * pleines d'argent. A quoi je me signai, faisant 
la croix et disant : « Dont ^ avez-vous tant recouvert ^ d'argent 
en si peu de temps ?» A quoi il me répondit qu'il avait pris 
es bassins des pardons : « Car, en leur baillant le premier denier, 
dit-il, je le mis si souplement qu'il sembla que fut un grand 
blanc ; ainsi d'une main je pris douze deniers, voire bien douze 
liards ou doubles pour îe moins, et de l'autre, trois ou quatre 
douzains *, et ainsi par toutes les églises où nous avons été. 

— Voire, mais, dis-je, vous vous damnez comme une serpe 
et êtes larron et sacrilège. 

— Oui bien, dit-il, comme il vous semble ; mais il ne me 
semble, quant à moi, car les pardonnaires me le donnent 
quand ils me disent, en présentant les reliques à baiser : « Cen- 
fuplum accipies », que pour un denier j'en prenne cent. Car 
accipies est dit selon la manière des Hébreux qui usent du 
futur en lieu de l'impératif, comme vous avez en la Loi : Diliges 
dominiim, id est dilige. Ainsi quand le pardonnigère me dit : 
Centiiplmn accipies, il veut dire Centuphim accipe, et ainsi 
l'expose rabi ^^ Kimy et rabi Aben Ezra, et tous les masso- 
rètes « ; et ihi Bartolus. Davantage ' le pape Sixte me donna 



I. Pochettes. — 2. D'ov^. — 3. Recouvré. ~ 4. Pièces de douze deniers. — 5. Rabbin. 
- 6. Reviseurs de la Bible. — 7. En outre. 



PANTAGRUEL — 179 

quinze cents livres de rente sur son domaine et trésor ecclé- 
siastique, pour lui avoir guéri une bosse chancreuse qui tant 
le tourmentait qu'il en cuida ^ devenir boiteux toute sa vie. 
Ainsi je me paie par mes mains, car il n'est tel, sur ledit trésor 
ecclésiastique. 

« Ho ! mon ami, disait-il, si tu savais comment je fis mes 
choux gras de la croisade, tu serais tout ébahi. Elle me valut 
plus de six mille florins. 

— Et où diable sont-ils allés ? dis-je, car tu n'en as une 
maille. 

— Dont 2 ils étaient venus, dit-il ; ils ne firent seulement 
que changer maître. Mais j'en employai bien trois mille à 
marier, non les jeunes filles, car elles ne trouvent que trop maris, 
mais grandes vieilles sempiterneuses qui n'avaient dents en 
gueule. Considérant : ces bonnes femmes ici ont très bien 
employé leur temps en jeunesse, et ont joué du serre-croupière 
à cul levé à tous venants, jusques à ce qu'on n'en a plus voulu. 
Et par Dieu, je les ferai saccader encore une fois devant qu'elles 
meurent. Par ce moyen, à l'une donnais cent florins, à l'autre 
six vingts, à l'autre trois cents, selon qu'elles étaient bien 
infâmes, détestables et abominables, car, d'autant qu'elles 
étaient plus horribles et exécrables, d'autant il leur fallait 
donner davantage, autrement le diable ne les eût voulu bis- 
coter. Incontinent, m'en allais à quelque porteur de coutrets ^ 
gros et gras et faisais moi-même le mariage. Mais, premier que* 
lui montrer les vieilles, je lui montrais les écus, disant : « Com- 
père, voici qui est à toi si tu veux fretinfretailler un bon coup. » 
Dès lors les pauvres hères bubaj allaient s comme vieux mulets ; 
ainsi leur faisais bien apprêter à banqueter, boire du meilleur, 
et force épiceries pour mettre les vieilles en rut et en chaleur. 
Fin de compte, ils besognaient comme toutes bonnes âmes, 
sinon qu'à celles qui étaient horriblement vilaines et défaites 
je leur faisais mettre un sac sur le visage. 

« Davantage, j'en ai perdu beaucoup en procès. 

— Et quels procès as-tu pu avoir? disais- je, tu n'as ni 
terre ni maison. 

— • Mon ami, dit-il, les demoiselles de cette ville avaient 
trouvé, par instigation du diable d'enfer, une manière de collets 
ou cache-cous à la haute façon qui leur cachaient si bien les 
seins que l'on n'y pouvait plus mettre la main par dessous, car 



I. Pensa. — 2. D'où. — 3. Hottes. — 4. Avant de. ~ 5. Entraient en ardeur. 



180 — LIVRE II 

la fente d'iceux elles avaient mise par derrière, et étaient tous 
clos par devant, dont les pauvres amants, dolents, contem- 
platifs, n'étaient contents. Un beau jour de mardi, j'en pré- 
sentai requête à la Cour, me formant partie contre les dites 
demoiselles et remontrant les grands intérêts i que j 'y prétendais, 
protestant que, à même raison, je ferais coudre la braguette 
de mes chausses au derrière si la Cour n'y donnait ordre. Somme 
toute, les demoiselles formèrent syndicat, montrèrent leurs 
fondements et passèrent procuration à défendre leur cause ; 
mais je les poursuivis si vertement que par arrêt de la Cour 
fut dit que ces hauts cache-cous ne seraient plus portés, sinon 
qu'ils fussent quelque peu fendus par devant. Mais il me coûta 
beaucoup. 

« J'eus un autre procès bien ord - et bien sale contre maître Fifi 
et ses suppôts, à ce qu'ils n'eussent plus à lire clandestinement, 
de nuit, la Pipe, le Bussart *, ni le Quart des Sentences, mais de 
beau plein jour, et ce es écoles de Sorbonne, en face de tous 
les théologiens, où je fus condamné es dépens pour quelque 
formalité de la relation du sergent. 

« Une autre fois, je formai complainte à la Cour contre les 
mules des présidents, conseillers et autres, tendant à fin que, 
quand en la basse-cour du Palais l'on les mettrait à ronger 
leur frein, les conseillères leur fissent de belles baverettes, 
afin que de leur bave elles ne gâtassent le pavé, en sorte que 
les pages du Palais pussent jouer dessus à beaux dés ou au 
reniguebieu ♦ à leur aise, sans y gâter leurs chausses aux genoux. 
Et de ce en eus bel arrêt, mais il me coûte bon. 

« Or sommez ^ à cette heure combien me coûtent les petits 
banquets que je fais aux pages du Palais, de jour en jour. 

« — Et à quelle fin? dis- je. 

« — Mon ami, dit-il, tu n'as passe-temps aucun en ce monde. 
J'en ai plus que le roi, et si tu voulais te rallier avec moi, nous 
ferions diables. 

« — Non, non, dis-je, par saint Adauras, car tu seras une 
fois pendu. 

« — Et toi, dit-il, tu seras une fois enterré. Lequel est plus 
honorablement, ou l'air ou la terre ? Hé, grosse pécore ? Jésus- 
Christ ne fut-il pas pendu en l'air ? 

«Cependant que ces pages banquetaint, je garde leurs mules, 



I. Dommages et intérêts. — 2. Ordurier. — 3. (Tonneaux de vidanges). — 4. (Jeu de 
dés.) — 5. Totalisez. 



PANTAGRUEL ^ ISl 

et coupe à quelqu'une l'étrivière du côté du montoir, en sorte 
qu'elle ne tient qu'à un filet. Quand le gros enflé de conseiller, 
ou autre, a pris son branle pour monter sus, ils tombent tous 
plats comme porcs devant tout le monde et apprêtent à rire 
pour plus de cent francs. Mais je me ris encore davantage, c'est 
que, eux arrivés au logis, ils font fouetter monsieur du page 
comme seigle vert. Par ainsi, je ne plains point ce que m'a 
coûté à les banqueter. » 

Fin de compte, il avait, comme ai dit dessus, soixante et 
trois manières de recouvrer argent; mais il en avait deux cents 
quatorze de le dépendre ^ hormis la réparation de dessous 
le nez. 

COMMENT PANURGE FUT AMOUREUX D'UNE HAUTE DAME 
DE PARIS. 

Panurge commença être en réputation en la ville de 
Paris. ... et faisait dès lors bien valoir sa braguette, et la fit au- 
dessus émouclieter de broderie à la romanique ^. Et le monde 
le louait publiquement, et en fut laite une chanson dont les 
petits enfants allaient à la moutarde, et était bienvenu en 
toutes compagnies des dames et demoiselles, en sorte qu'il de- 
vint glorieux, si bien qu'il entreprit de venir au-dessus d'une des 
grandes dames de la ville. 

De fait, laissant un tas de longs prologues et protestations 
que font ordinairement ces dolents, contemplatifs, amoureux 
de carême, lesquels point à la chair ne touchent, lui dit un jour : 
« Madame, ce serait bien fort utile à toute la république, délec- 
table à vous, honnête à votre lignée et à moi nécessaire que 
fussiez couverte de ma race, et le croyez, car l'expérience vous 
le démontrera. » La dame, à cette parole, le recula plus de cent 
lieues, disant : <; Méchant fol, vous appartient-il me tenir tels 
propos? A qui pensez- vous parler? Allez, ne vous trouvez 
jamais devant moi, car si n'était pour un petit, je vous ferais 
couper bras et jambes. 

— Or, dit-il, ce me serait bien tout un d'avoir bras et 
jambes coupés, en condition que nous fissions vous et moi un 
transon 3 de chère lie, jouant des mannequins* à basses mar- 
ches 2 ; car (montrant sa longue braguette) voici maître Jean 



I. Dépenser. — 2. A la romaine. — 3. Une tranche. — 4- (Instrument de musique). 
— 5. Pédales. 



182 — LIVRE II 

Jeudi qui vous sonnerait une antiquaille ^ dont vous sentirez 
jusques à la moelle des os. Il est galant et vous sait tant bien 
trouver les alibis forains ^ et petits poulains grenés ^ en la ra- 
tière qu'après lui n'y a qu'épousseter. » 

A quoi répondit la dame : « Allez, méchant, allez. Si vous 
me dites encore un mot, j'appellerai le monde, et vous ferai 
ici assommer de coups. 

— Ho ! dit-il, vous n'êtes tant maie * que vous dites ; non, 
ou je suis bien trompé à votre physionomie, car plutôt la 
terre monterait es cieux, et les hauts cieux descendraient en 
l'abîme, et tout ordre de nature serait perverti qu'en si grande 
beauté et élégance comme la vôtre y eût une goutte de fiel 
ni de malice. L'on dit bien qu'à grand peine : 

Vit-on jamais femiue belle 
Qui aussi ne fût rebelle. 

« Mais cela est dit de ces beautés vulgaires. La vôtre est tant 
excellente, tant singulière, tant céleste que je crois que nature 
l'a mise en vous comme un parangon ^ pour nous donner 
entendre combien elle peut faire quand elle veut employer 
toute sa puissance et tout son savoir. Ce n'est que miel, ce n'est 
que sucre, ce n'est que manne céleste de tout ce qu'est en vous. 
C'était à vous à qui Paris devait adjuger la pom.me d'or, non à 
Vénus, non, ni à Junon, ni à Minerve, car onques n'y eut tant 
de magnificence en Junon, tant de prudence en Minerve, tant 
d'élégance en Vénus comme y a en vous. O dieux et déesses 
célestes ! que heureux sera celui à qui ferez celle grâce de cette- 
ci accoler, de la baiser et de frotter son lard avec elle ! Par Dieu, 
ce sera moi, je le vois bien, car déjà elle m'aime tout à plein, 
je le connais et suis à ce prédestiné des fées. Donc pour gagner 
temps, boutte ^, pousse, enjambons. » 

Et la voulait embrasser, mais elle fît semblant de se mettre 
à la fenêtre pour appeler les voisins à la force. Adonc sortit 
Panurge bien tôt et lui dit en fuyant : « Madame, attendez-moi 
ici, je les vais quérir moi-même, n'en prenez la peine. » Ainsi 
s'en alla, sans grandement se soucier du refus qu'il avait eu, 
et n'en fît onques pire chère. 

Au lendemain il se trouva à l'église à l'heure qu'elle allait à 



I. (Branle à danser). — 2. Échappatoires. — 3. Grenus. — 4. Mauvaise. — 5. Parfait modèle. 

- f^. Mpts. 



PANTAGRUEL — 183 

la messe, à l'entrée lui bailla de l'eau bénite, s'inclinant par- 
fondément * devant elle, après s'agenouilla auprès d'elle fami- 
lièrement et lui dit : «Madame, sachez que je suis tant amou- 
reux de vous que je n'en peux ni pisser ni fienter: je ne sais 
comment l'entendez. S'il m'en advenait quelque mal, qu'en 
serait-il ? 

— Allez, dit-elle, je ne m'en soucie: laissez-moi ici prier Dieu. 

— Mais, dit-il, équivoquez sur à Beaumont-le- Vicomte. 

— Je ne saurais, dit-elle. 

— C'est, dit-il, à Beau con le Vit monte, et sur cela, priez Dieu 
qu'il me donne ce que votre noble cœur désire, et me donnez 
ces patenôtres ^ par grâce. 

— Tenez, dit-elle, et ne me tabustez ^ plus. » 

Ce dit, lui voulait tirer ses patenôtres qui étaient de cestrin ♦ 
avec grosses marques d'or; mais Panurge promptement tira 
un de ses couteaux, et les coupa très bien, et les emporta à la 
friperie, lui disant : « Voulez-vous mon couteau? 

— Non, non, dit-elle. 

— Mais, dit-il, à propos, il est bien à votre commandement, 
corps et biens, tripes et boyaux. » 

Cependant la dame n'était fort contente de ses patenôtres, 
car c'était une de ses contenances à l'église, et pensait : « Ce 
bon bavard ici est quelque éventé, homme d'étrange ^ pays: je 
ne recouvrerai jamais mes patenôtres. Que m'en dira mon mari ? 
Il se courroucera à moi, mais je lui dirai qu'un larron me les 
a coupées dedans l'église, ce qu'il croira facilement, voyant 
encore le bout du ruban à ma ceinture. » 

Après dîner, Panurge l'alla voir, portant en sa manche une 
grande bourse pleine d'écus du Palais et de jetons, et lui com- 
mença dire : « Lequel des d'eux aime plus l'autre, ou vous 
moi, ou moi vous ? » A quoi elle répondit : « Quant est de moi, 
je ne vous hais point, car comme Dieu le commande, j'aime 
tout le monde. 

— Mais à propos, dit-il, n'êtes-vous amoureuse de moi? 

— Je vous ai, dit-elle, jà dit tant de fois que vous ne me 
tinssiez plus telles paroles. Si vous m'en parlez encore, je 
vous montrerai que ce n'est à moi à qui vous devez ainsi parler 
de déshonneur. Partez d'ici et me rendez mes patenôtres, à 
ce que mon mari ne me les demande. 



r. Profondément. — 2. Chapelet. — 3. Tarabustez. — 4. Aloès soccotria. — 5. Étrange. 



184 — LIVRE II 

— Comment, dit-il, madame, vos patenôtres ? Non ferai, 
par mon sergent ! mais je vous en veux bien donner d'autres. 
En aimerez-vous mieux d'or bien émaillé en forme de grosses 
sphères, ou de beaux lacs d'amour, ou bien toutes massives 
comme gros lingots, ou si en voulez d'ébène, ou de gros hya- 
cinthes, de gros grenats taillés avec les marches * de fines tur- 
quoises, ou de beaux topazes marchés ^ de fins saphirs, ou de 
beaux balais ' à tout * grosses marches de diamants à vingt et 
huit carres*? Non, non, c'est trop peu. J'en sais un beau cha- 
pelet de fines émeraudes marchées d'ambre gris, coscoté ^, et 
à la boucle un union ' persique, gros comme une pomme 
d'orange. Elles ne coûtent que vingt et cinq mille ducats; je 
vous en veux faire un présent, car j'en ai du comptant. » 

Et de ce disait, faisant sonner ses jetons comme si ce fussent 
écus au soleil: « Voulez- vous une pièce de velours violet cramoisi, 
teint en graine ^, une pièce de satin broché ou bien cramoisi ? 
Voulez- vous chaînes, dorures, templettes », bagues ? Il ne faut 
que dire oui. Jusques à cinquante mille ducats, ce ne m'est 
rien cela. » Par la vertu desquelles paroles il lui faisait venir 
l'eau à la bouche. Mais elle lui dit : « Non, je vous remercie, 
je ne veux rien de vous. 

— Par Dieu, dit-il, si veux bien moi de vous ; mais c'est 
chose qui ne vous coûtera rien et n'en aurez rien moins. Tenez, 
(montrant sa longue braguette) voici maître Jean Chouart qui 
demande logis. » Et après la voulait accoler. Mais elle commença 
à s'écrier, toutefois non trop haut. Adonc Panurge tourna 
son faux visage, et lui dit : « Vous ne voulez donc autrement 
me laisser un peu faire? Breni<> pour vous! Il ne vous appartient 
tant de bien ni d'honneur; mais, par Dieu ! je vous ferai chevau- 
cher aux chiens. » Et ce dit, s'enfuit le grand pas de peur des 
coups, lesquels il craignait naturellement. 



COMMENT PANURGE FIT UN TOUR A LA DAME PARISIENNE, 
Q UI NE FUT POINT A SON A VA NT A GE. 

Or notez que le lendemain était la grande fête du corps-Dieu, 
à laquelle toutes les femmes se mettent en leur triomphe d'ha- 
billements, et pour ce jour, ladite dame s'était vêtue d'une très 



1. Marques. — 2. Marqués. — 3. Rubis. — 4. Avec. — 5. Facettes. — 6. Granulé. 
7, Perle. — 8. Cocheoille. — 9. Ornements de tempes. — 10. Merde. 



PANTAGRUEL — 185 

belle robe de satin cramoisi et d'une cotte de velours blanc bien 
précieux. Le jour de la vigile, Panurge chercha tant, d'un côté 
et d'autre, qu'il trouva une lycisque orgoose *, laquelle il lia 
avec sa ceinture et la mena en sa chambre, et la nourrit très 
bien ce dit jour et toute la nuit. Au matin, la tua et en prit ce 
que savent les géomantiens grégeois 2, et le mit en pièces le plus 
menu qu'il put, et les emporta bien cachées, et alla à l'église 
où la dame devait aller pour suivre la procession, comme est 
de coutume à ladite fête. Et alors qu'elle entra, Panurge lui 
donna de l'eau bénite, bien courtoisement la saluant, et quelque 
peu de temps après qu'elle eût dit ses menus suffrages, il se va 
joindre à elle en son banc, et lui bailla un rondeau par écrit, 
en la forme que s'ensuit : 

Rondeau 

Pour cette fois qu'à vous, dame très belle, 
Mon cas disais, par trop fûtes rebelle 
De me chasser, sans espoir de retour, 
Vu qu'à vous oncq ^ ne fis austère tour 
En dit, ni fait, en soupçon ni libelle. 
Si tant à vous déplaisait ma querelle, 
Vous pouviez par vous, sans maquerelle, 
Me dire : « Ami, partez d'ici entour. 
Pour cette fois.» 

Tort ne vous fais, si mon cœur vous décèle. 
En remontrant comme Tard * l'étincelle 
De la beauté que couvre votre atour, 
Car rien n'y quiers, sinon qu'en votre tour 
Me fassiez de hait ^ la combrecelle *, 
Pour cette fois. 

Et, ainsi qu'elle ouvrit le papier pour voir que c'était, Panurge 
promptement sema la drogue qu'il avait sur elle en divers 
lieux, et mêmement "? aux rephs de ses manches et de sa robe, 
puis lui dit : « Madame, les pauvres amants ne sont toujours 
à leur aise. Quand est de moi, j'espère que 

Les maies ^ nuits. 
Les travaux et ennuis. 



I. Chienne en rut. — 2. Devins grecs. — 3. Ooques. — 4. Le brûle, — 5. Allègrement. 
— 6. Culbute. — 7. Particulièrement. — 8. Mauvaises. 



186 -= LIVRE II 

esquels me tient l'amour de vous, me seront en déduction 
d'autant des peines du purgatoire. A tout le moins, priez Dieu 
qu'il me donne en mon mal patience. » 

Panurge n'eut achevé ce mot, que tous les chiens qui étaient 
en l'éghse accoururent à cette dame pour l'odeur des drogues 
qu'il avait épandu sur elle. Petits et grands, gros et menus, 
tous y venaient tirants le membre et la sentants et pissants 
partout sur elle : c'était la plus grande vilenie du monde. 

Panurge les chassa quelque peu, puis d'elle prit congé et se 
retira en quelque chapelle pour voir le déduit*, car ces vilains 
chiens compissaient tous ses habillements, tant qu'un grand 
lévrier lui pissa sur la tête, les autres aux manches, les autres 
à la croupe, les petits pissaient sur ses patins, en sorte que 
toutes les femmes de là autour avaient beaucoup affaire à la 
sauver. Et Panurge de rire, et dit à quelqu'un des seigneurs 
de la ville : « Je crois que cette dame-là est en chaleur ou bien 
que quelque lévrier l'a couverte fraîchement. » Et quand il 
vit que tous les chiens grondaient bien à l'entour d'elle, comme 
ils font autour d'une chienne chaude, partit de là et alla quérir 
Pantagruel. Par toutes les rues où il trouvait chiens, il 
leur baillait un coup de pied, disant : « N'irez-vous pas avec 
vos compagnons aux noces? Devant, devant, de par le diable, 
-devant ! » 

Et arrivé au logis, dit à Pantagruel : « Maître, je vous prie, 
venez voir tous les chiens du pays qui sont assemblés à l'entour 
d'une dame, la plus belle de cette ville, et la veulent joqueter 2. » 
A quoi volontiers consentit Pantagruel et vit le mystère qu'il 
trouva fort beau et nouveau. 

Mais le bon fut à la procession, en laquelle furent vus plus 
de six cents mille et quatorze chiens à l'entour d'elle, lesquels 
lui faisaient mille haires ^ ; et partout où elle passait, les chiens 
frais venus la suivaient à la trace, pissants par le chemin où ses 
robes avaient touché. Tout le monde s'arrêtait à ce spectacle, 
considérant les contenances de ces chiens qui lui montaient 
jusques au col et lui gâtèrent tous ses beaux accoutrements, à 
quoi ne sut trouver aucun remède, sinon soi retirer en son 
hôtel. Et chiens d'aller après, et elle de se cacher, et cham- 
brières de rire. Quand elle fut entrée en sa maison, et fermé 
la porte après elle, tous les chiens y accouraient de demie 
Ueue, et compissèrent si bien la porte de sa maison qu'ils y 



I. Divertissement. — :: Lui veulent faire le jeu. — 3. Misères. 



PANTAGRUEL — 187 

firent un ruisseau de leurs urines auquel les canes eussent bien 
nagé, et c'est celui ruisseau qui, de présent, passe à Saint- 
Victor, auquel Gobelin teint l'écarlate, pour la vertu spécifique 
de ces pisse chiens, comme jadis prêcha publiquement notre 
maître Doribus. Ainsi vous ait Dieu, un moulin y eût pu 
moudre, non tant toutefois que ceux du Bazacle à Toulouse. 



COMMENT PANTAGRUEL PARTIT DE PARIS OYANT NOU- 
VELLES QUE LES DIPSODES ENVAHISSAIENT LE PAYS 
DES AMAUROTESi ET LA CAUSE POURQUOI LES LIEUES 
SONT TANT PETITES EN FRANCE. 

Peu de temps après, Pantagruel ouït nouvelles que son 
père Gargantua avait été translaté au pays des Fées par Morgue, 
comme fut jadis Ogier et Artus; ensemble * que, le bruit de sa 
translation entendu, les Dipsodes étaient issus de leurs limites 
et avaient gâté un grand pays d'Utopie, et tenaient pour lors 
la grande ville des Amaurotes assiégée. Dont partit de Paris 
sans dire adieu à nulli -, car l'affaire requérait diligence, et 
vint à Rouen. 

Or en cheminant, voyant Pantagruel que les lieues de France 
étaient petites par trop au regard des autres pays, en demanda 
la cause et raison à Panurge, lequel lui dit une histoire que 
met Marotus du Lac, monachus, es gestes des rois de Canarre, 
disant que : 

« D'ancienneté, les pays n'étaient distincts par lieues, 
milliaires, stades, ni parasanges, jusques à ce que le roi Phara- 
mond les distingua, ce que fut fait en la manière que s'ensuit : 
car il prit dedans Paris cent beaux jeunes et galants compa- 
gnons bien délibérés * et cent belles garces picardes, et les fit 
bien traiter et bien panser par huit jours, puis les appela, et à 
un chacun bailla sa garce avec force argent pour les dépens, leur 
faisant commandement qu'ils allassent en divers lieux par ci 
et par là, et à tous les passages qu'ils biscoteraient leurs garces, 
qu'ils missent une pierre, et ce serait une lieue. Ainsi les com- 
pagnons joyeusement partirent et pour ce qu'ils étaient frais 
et de séjour*, ils fanfreluchaient à chaque bout de champ, et 
voilà pourquoi les lieues de France sont tant petites. 

« Mais quand ils eurent long chemin parfait, et étaient jà la? 



I En même temps, — 2. Personne. — 3. Résolus. — 4. De loisir. 



188 — LIVRE II 

comme pauvres diables et n'y avait plus d'olif en li caleil *, 
ils ne belinaient si souvent et se contentaient bien (j'entends 
quant aux hommes) de quelque mécliante et paillarde fois le 
jour. Et voilà qui fait les lieues de Bretagne, des Lanes 2, 
d'Allemagne et autres pays plus éloignés, si grandes. Les autres 
mettent d'autres raisons, mais celle-là me semble la meilleure. » 

A quoi consentit volontiers Pantagruel. 

Partants de Rouen, arrivèrent à Hommefleur ^ où se mirent 
sur mer Pantagruel, Panurge, Épistémon, Eusthènes et Carpalim. 
Auquel lieu attendants le vent propice et calfatant leur nef, 
reçut d'une dame de Paris, laquelle il avait entretenue bonne 
espace de temps, unes lettres inscrites au-dessus : 

Au plus aimé des belles et moins loyal des preux. 
P. J^. T. G. 1{. 1. 



LETTRES QU'UN MESSAGER APPORTA A PANTAGRUEL 
D'UNE DAME DE PARIS, ET L'EXPOSITION D'UN MOT 
ÉCRIT EN UN ANNEAU D'OR. 

Quand Pantagruel eut lu l'inscription, il fut bien ébahi et, 
demandant audit messager le nom de celle qui l'avait envoyé, 
ouvrit les lettres et rien ne trouva dedans écrit, mais seulement 
un anneau d'or, avec un diamant en table. Lors appela Panurge 
et lui montra le cas. A quoi Panurge lui dit que la feuille de 
papier était écrite, mais c'était par telle subtilité que l'on n'y 
voyait point d'écriture, et pour le savoir la mit auprès du feu, 
pour voir si l'écriture était faite avec du sel ammoniac détrempé 
en eau. Puis la mit dedans l'eau pour savoir si la lettre était 
écrite du suc de tithymale *. Puis la montra à la chandelle, si 
elle était point écrite du jus d'oignons blancs. 

Puis en frotta une partie d'huile de noix, pour voir si elle 
était point écrite de lexif ^ de figuier. Puis en frotta une part de 
lait de femme allaitant sa fille première née, pour voir si elle 
était point écrite de sang de rubettes^. Puis en frotta un coin 
de cendres d'un nid d'arondelles ', pour voir si elle était écrite 
de rosée qu'on trouve dedans les pommes d'Alicacabut ^. 
Puis en frotta un autre bout de la sanie des oreilles, pour voir 
si elle était écrite de fiel de corbeau. Puis la trempa en vinaigre. 



I. D'huile dans la lampe (en provençal).— 2. Landes. — 3. Ronfleur. — 4. Euphorbe. 
— 5. Lessive. — 6. Grenouilles. — 7. Hirondelles. — 8. Fruit de l'alkékenge. 



PANTAGRUEL ^ iS9 

pour voir si elle était écrite de lait d'épurge *. Puis la graissa 
d'axonge de souris chauves, pour voir si elle était écrite avec 
sperme de baleine qu'on appelle ambre gris. Puis la mit tout 
doucement dedans un bassin d'eau fraîche, et soudain la tira, 
pour voir si elle était écrite avec alun de plume. Et voyant qu'il 
n'y connaissait rien, appela le messager et lui demanda : 
« Compaing -, la dame qui t'a ici envoyé t'a-t-elle point baillé 
de bâton pour apporter ? » pensant que fut la finesse que met 
Aulu-Gelle. Et le messager lui répondit : « Non, monsieur. » 
Adonc Panurge lui voulut faire raire ' les cheveux, pour savoir 
si la dame avait fait écrire avec fort moret * sur sa tête rase ce 
qu'elle voulait mander, mais, voyant que ses cheveux étaient 
fort grands, il désista, considérant qu'en si peu de temps ses 
cheveux n'eussent crus si longs. 

Alors dit à Pantagruel : « Maître, par les vertus Dieu, je n'y 
saurais que faire ni dire. J'ai employé, pour connaître si rien 
y a ici écrit, une partie de ce qu'en met messer Francesco di 
Nianto, le Toscan, qui a écrit la manière de lire lettres non appa- 
rentes, et ce qu'écrit Zoroaster Péri Grammaton acriton, et 
Calphiirnius Bassus, de Litteris illegibilibus ; mais je n'y vois 
rien et crois qu'il n'y a autre chose que l'anneau. Or le voyons. » 

Lors le regardant, trouvèrent écrit par dedans en hébreu : 
Lamah hazaUhani, dont appelèrent Épistémon, lui demandant 
que c'était à dire? A quoi répondit que c'étaient mots hébraïques 
signifiant : « Pourquoi m'as-tu laissé? » Dont soudain répliqua 
Panurge : « J'entends le cas. Voyez-vous ce diamant? c'est un 
diamant faux. Telle est donc l'exposition de ce veut dire la 
dame : « Dis, amant faux, pourquoi m'as-tu laissée ? » Laquelle 
exposition entendit Pantagruel incontinent et lui souvint 
comment, à son départir ^ il n'avait dit adieu à la dame, et s'en 
contristait, et volontiers fût retourné à Paris pour faire sa paix 
avec elle. Mais Épistémon lui réduit à mémoire le département 
d'Enée d'avec Didon, et le dit ^ d'Héraclides Tarentin que 
la navire restant à l'ancre, quand la nécessité presse, il faut 
couper la corde plutôt que perdre temps à la délier, et qu'il 
devait laisser tous pensements " pour survenir « à la ville de 
sa nativité qui était en danger. 

De fait, une heure après, se leva le vent nommé nord-nord- 
ouest, auquel ils donnèrent pleines voiles, et prirent la haute 



I. Catapuce ou euphorbe épurge. — 2. Compagnon. — 3. Raser. — 4. Noir, 
5 Séparation. — 6. Mot. — 7. Réflexions. — 8. Venir en aide. 



190 — LIVRE II 

mer, et en brefs jours, passants par Porto Santo et par Ma- 
dère, firent escale es îles de Canarre. De là partants, passèrent 
par Cap Blanco, par Senege, par Cap Virido, par Gambre, par 
Sagres, par Melli, par le Cap de Bona Speranza *, et firent escale 
au royaume de Mélinde. De là partants, firent voile au vent 
de la transmontane 2, passants par Meden^, par Uti, par Uden, 
par Gelasim, par les îles des Fées et jouxte le royaume d'Acho- 
rie*; finalement arrivèrent au port d'Utopie, distant de la ville 
des Amaurotes par trois lieues et quelque peu davantage. 

Quand ils furent en terre quelque peu rafraîchis, Pantagruel 
dit : « Enfants, la ville n'est loin d'ici ; devant que marcher 
outre, il serait bon délibérer de ce qu'est à faire, afin que ne 
semblons es Athéniens, qui ne consultaient jamais sinon après 
le cas fait. Etes-vous délibérés ^ de vivre et mourir avec moi ? 

— Seigneur, oui, dirent-ils tous, tenez-vous assuré de nous 
comme de vos doigts propres. 

— Or, dit-il, il n'y a qu'un point que tienne mon esprit 
suspendu et douteux : c'est que je ne sais en quel ordre ni en 
quel nombre sont les ennemis qui tiennent la ville assiégée, 
car, quand je le saurais, je m'y en irais en plus grand assurance. 
Par ce, avisons ensemble du moyen comment nous le pourrons 
savoir. » 

A quoi tous ensemble dirent : « Laissez-nous y aller voir et 
nous attendez ici, car pour tout 1-e jourd'hui, nous vous en 
apporterons nouvelles certaines. 

— Je, dit Panurge, entreprends d'entrer en leur camp par 
le milieu des gardes et du guet, et banqueter avec eux et 
bragmarder à leurs dépens, sans être connu de nulli ^, visiter 
l'artillerie, les tentes de tous les capitaines et me prélasser par 
les bandes' sans jamais être découvert: le diable ne m'affine- 
rait ^ pas, car je suis de la lignée de Zopire. 

— }e, dit Épistémon, sais tous les stratagèmes et prouesses 
des vaillants capitaines et champions du temps passé, et toutes 
les ruses et finesses de discipline militaire ; j'irai, et, encore 
que fusse découvert et décelé, j'échapperai en leur faisant croire 
de vous tout ce que me plaira, car je suis de la lignée de Sinon. 

— Je, dit Eusthènes, entrerai par à travers leurs tranchées, 
malgré le guet et tous les gardes, car je leur passerai sur le 



I. Par le cap Blanc, Sénégal, Cap Vert, Gambie, le cap de Sagrê, le royaume de Melli, 
le cap de Bonne-Espérance. — 2. Vent du nord. — 3. Médine. — 4. (Contrées imagi- 
naires.) — 5. Résolus. — 6. Personne, — 7. Parmi les troupes. — 8. Tromperait. 



PANTAGRUEL — 191 

ventre et leur romprai bras et jambes et fussent-ils aussi forts 
que le diable, car je suis de la lignée d'Hercules. 

— Je, dit Carpalim, y entrerai si les oiseaux y entrent, car 
j'ai le corps tant allègre que j'aurai sauté leurs tranchées et 
percé outre ^ tout leur camp devant qu'ils m'aient aperçu, et 
ne crains ni trait, ni flèche, ni cheval tant soit léger et lût-ce 
Pégase de Perseus, ou Pacolet, que devant eux je n'échappe 
gaillard et sauf. J'entreprends de marcher sur les épis de blé, 
sur l'herbe des prés, sans qu'elle fléchisse dessous moi, car je 
suis de la lignée de Camille Amazone. » 



COMMENT PANURGE, CARPALIM, EUSTHÈNES, Ê PISTÉ 
MON, COMPAGNONS DE PANTAGRUEL, DÊCONFIRENT 
SIX CENTS SOIXANTE CHEVALIERS BIEN SUBTILEMENT. 

Ainsi qu'il disait cela, ils avisèrent six cents soixante che- 
valiers montés à l'avantage* sur chevaux légers, qui accouraient 
là voir quelle navire c'était qui était de nouveau abordée au 
port, et couraient à bride avalée ^ pour les prendre s'ils eussent 
pu. Lors dit Pantagruel : « Enfants, retirez-vous en la navire. 
Voyez ci de nos ennemis qui accourent, mais je vous les tuerai 
ici comme bêtes et fussent-ils dix fois autant ; cependant 
retirez-vous et en prenez votre passe-temps. » Adonc répondit 
Panurge : « Non, seigneur, il n'est de raison que ainsi fassiez ; 
mais au contraire, retirez-vous en la navire et vous et les autres, 
car moi tout seul les déconfirai ici, mais y ne faudra pas tarder : 
avancez-vous. » A quoi dirent les autres : « C'est bien dit. 
Seigneur, retirez-vous et nous aiderons ici à Panurge, et vous 
connaîtrez que nous savons faire. » Adonc Pantagruel dit : « Or, 
je le veux bien, mais au cas que fussiez plus faibles, je ne vousfau- 
drai*. » 

Alors Panurge tira deux grandes cordes &e la nef, et les 
attacha au tour qui était sur le tillac et les mit en terre et en 
fit un long circuit, l'un plus loin, l'autre dedans cetui-là, et 
dit à Épistémon : « Entrez dedans la navire et quand je vous 
sonnerai, tournez le tour sur le tillac diligentement, en ramenant 
à vous ces deux cordes. » Puis dit à Eusthènes et à Carpalim: 
« Enfants, attendez ici et vous offrez à ces ennemis franchement 



T. Traversé. -- c. Chacun selon sa taille, ~ 3, Abattue, — 4, Je ns vous ferai pas 
défaut. 



192 — LIVRE II 

3t obtempérez à eux, et faites semblant de vous rendre; mais 
avisez que n'entrez au cerne ^ de ces cordes : retirez-vous tou- 
jours hors. » Et incontinent entra dedans la navire, et prit un 
faix 2 de paille et une botte ^ de poudre de canon et répandit 
par le cerne des cordes, et, avec une migraine* de feu, se tint 
auprès. Soudain arrivèrent à grande force les chevaliers et les 
premiers choquèrent^ jusques auprès de la navire, et parce 
que le rivage glissait, tombèrent eux et leurs chevaux, jus- 
ques au nombre de quarante et quatre. Quoi voyants les 
autres, approchèrent, pensants qu'on leur eût résisté à l'arrivée. 
Mais Panurge leur dit : « Messieurs, je crois que vous soyez 
fait mal, pardonnez-le nous, car ce n'est de nous, mais c'est 
de la lubricité de Teau de mer, qui est toujours onctueuse. 
Nous nous rendons à votre bon plaisir. » Autant en dirent ses 
deux compagnons, et Épistémon qui était sur le tillac. Ce- 
pendant Panurge s'éloignait, et, voyant que tous étaient dedans 
le cerne des cordes et que ses deux compagnons s'en étaient 
éloignés, faisants place à tous ces chevaliers qui à foule allaient 
pour voir la nef et qui étaient dedans, soudain cria à Épistémon : 
« Tire, tire. » Lors Épistémon commença tirer au tour, et les 
deux cordes s'empêtrèrent entre les chevaux et les ruaient^ 
par terre bien aisément avec les chevaucheurs ; mais eux, ce 
voyant, tirèrent à l'épée et les voulaient défaire, dont Panurge 
met le feu en la traînée et les fit tous là brûler comme âmes 
damnées : hommes et chevaux, nul n'en échappa, excepté un 
qui était monté sur un cheval turc, qui le gagna à fuir; mais 
quand Carpahm l'aperçut, il courut après en telle hâtiveté et 
allégresse qu'il l'attrapa en moins de cent pas, et, sautant 
sur la croupe de son cheval, l'embrassa par derrière et l'amena 
à la navire. 

Cette défaite parachevée, Pantagruel fut bien joyeux et 
loua merveilleusement l'industrie de ses compagnons, et les 
fit rafraîchir et bien repaître sur le rivage joyeusement, et boire 
d'autant ' le ventre contre terre, et leur prisonnier avec eux fami- 
lièrement, sinon que le pauvre diable n'était point assuré que 
Pantagruel ne le dévorât tout entier, ce qu'il eût fait, tant 
ivait la gorge large, aussi facilement que feriez un grain de 
dragée, et ne lui eût monté en sa bouche en plus qu'un grair 
de millet en la gueule d'un âne. 



I. Cercle. — 2. Une charge. — 3. Tonneau. — 4. Grenade, — 5. Chargèrent. — G. Ren 
versaient. — 7. En se faisant raison. 



PANTAGRUEL — 193 

COMMENT PANTAGRUEL ET SES COMPAGNONS ÉTAIENT 
FACHES DE MANGER DE LA CHAIR SALÉE, ET COMME 
CARPALIM ALLA CHASSER POUR AVOIR DE LA VE- 
NAISON. 

Ainsi comme ils banquetaient, Carpalim dit : « Et ventre 
saint Quenet, ne mangerons-nous jamais de venaison? Cette 
chair salée m'altère tout. Je vous vais apporter ici une cuisse 
de ces chevaux qu'avons fait brûler : elle sera assez bien rôtie. » 
Tout ainsi qu'il se levait pour ce faire, aperçut à l'orée du bois 
un beau grand chevreuil qui était issu du fort *, voyant le feu 
de Panurge, à mon avis. Incontinent, courut après de telle 
roideur qu'il semblait que fût un carreau d'arbalète, et l'at- 
trapa en un moment, et, en courant, prit de ses mains en 
l'air : quatre grandes outardes, sept bitards ^, vingt et six per- 
drix grises, trente et deux rouges, seize faisans, neuf bécasses, dix 
et neuf hérons, trente et deux pigeons ramiers, et tua de ses 
pieds dix ou douze que levrauts que lapins, qui jà étaient hors 
de page, dix-huit râles parés ' ensemble, quinze sanglerons ♦, 
deux blaireaux, trois grands renards. 

Frappant donc le chevreuil de son malcus ^ à travers la 
tête, le tua et l'apportant, recueillit ses levrauts, râles et san- 
glerons, et, de tant loin que put être ouï, s'écria, disant : 
« Panurge, mon ami, vinaigre, vinaigre ! » dont pensait le 
bon Pantagruel que le cœur lui fît mal et commanda qu'on lui 
apprêtât du vinaigre. Mais Panurge entendit bien qu'il y avait 
levraut au croc. De fait, montra au noble Pantagruel comment 
il portait à son col un beau chevreuil et toute sa ceinture brodée 
de levrauts. 

Soudain Épistémon fit, au nom des neuf Muses, neuf belles 
broches de bois à l'antique (Eusthènes aidait à écorcher), et 
Panurge mit deux selles d'armes des chevaliers en tel ordre 
qu'elles servirent de landiers, et firent rôtisseur leur prisonnier, 
et au feu où brûlaient les chevaliers firent rôtir leur venaison, 
et après, grand'chère à force vinaigre. Au diable l'un qui se 
feignait ^ ! c'était triomphe de les voir bâfrer. Lors dit Panta- 
gruel : « Plût à Dieu que chacun de vous eut deux paires de 
sonnettes de sacre'' au menton et que j'eusse au mien les grosses 
horloges de Rennes, de Poitiers, de Tours et de Cambrai, pour 



I. Du plus épais du bois. — a. Sorte d'outardes. — 3. En paires. — 4. Marcassins. — 
5. Glaive. — 6. Se ménageait. — ?. Sorte de faucon. 



RABFI-ATS — 



194 — LIVRE II 

voir l'aubade que nous donnerions au remuement de nos badi- 
goinces ! 

— Mais, dit Panurge, il vaut mieux penser de notre affaire 
un peu, et par quel moyen nous pourrons venir au-dessus de 
nos ennemis. 

— C'est bien avisé, » dit Pantagruel. Pourtant demanda 
à leur prisonnier : « Mon ami, dis-nous ici la vérité, et ne nous 
mens en rien si tu ne veux être écorché tout vif, car c'est moi 
qui mange les petits enfants. Conte-nous entièrement l'ordre, 
le nombre et la forteresse de l'armée. » 

A quoi répondit le prisonnier : « Seigneur, sachez pour la 
vérité qu'en l'armée sont trois cents géants, tous armés de pierre 
de taille, grands à merveilles, toutefois non tant du tout que 
vous, excepté un qui est leur chef et a nom Loupgarou, et est 
tout armé d'enclumes cyclopiques ; cent soixante et trois mille 
piétons tous armés de peaux de lutins, gens forts et coura- 
geux ; onze mille quatre cents hommes d'armes ; trois mille six 
cents doubles canons et d'espingarderie * sans nombre ; quatre 
vingts quatorze mille pionniers ; cent cinquante mille putains 
belles comme déesses (voilà pour moi, dit Panurge), dont les 
aucunes sont Amazones, les autres Lyonnaises, les autres Pa- 
risiennes, Tourangelles, Angevines, Poitevines, Normandes, 
Allemandes, de tous pays et toutes langues y en a. 

— Voire mais, dit Pantagruel, le roi y est-il? 

— Oui, sire, dit le prisonnier, il y est en personne, et nous le 
nommons Anarche, roi des Dipsodes, qui vaut autant à dire 
comme gens altérés, car vous ne vîtes onques gens tant altérés 
ni buvants plus volontiers, et a sa tente en la garde des géants. 

— C'est assez, dit Pantagruel. Sus, enfans, êtes-vous 
délibérés ^ d'y venir avec moi ? » 

A quoi répondit Panurge : « Dieu confonde qui vous laissera. 
J'ai jà pensé comment je vous les rendrai tous morts comme 
porcs, qu'il n'en échappera au diable le jarret. Mais je me soucie 
quelque peu d'un cas. 

— Et qu'est-ce? dit Pantagruel. 

— C'est, dit Panurge, comment je pourrai avanger^ à 
braquemarder toutes les putains qui y sont en cette après-dînée. 

Qu'il n'en échappe pas une, 

Que je ne taboure < en forme commune. 

I. D'arbalètes de rempart. — 2. Résolus. — 3. Avancer. — 4. Tambourine. 



PANTAGRUEL — 195 

— Ha ! ha ! ha ! dit Pantagruel. » 

Et Carpalim dit : « Au diable de Biterne * ! par Dieu, j 'en 
embourrerai ^ quelqu'une. 

— Et je, dit Eusthènes, quoi? qui ne dressai onques puis 
que bougeâmes de Rouen, au moins que l'aiguille montât jus- 
ques sur les dix ou onze heures, voire encore que l'aie dur et 
fort comme cent diables. 

— Vraiment, dit Panurge, tu en auras des plus grasses et 
des plus refaites ^. 

— Comment, dit Épistémon, tout le monde chevauchera et 
je mènerai l'âne ! Le diable emporte qui en fera rien ! Nous 
userons du droit de guerre, qui potest capere capiat. 

— Non, non, dit Panurge. Mais attache ton âne à un croc 
et chevauche comme le monde. » 

Et le bon Pantagruel riait à tout, puis leur dit : « Vous 
comptez sans votre hôte. J'ai grand peur que, devant qu'il 
soit nuit, ne vous voie en état que n'aurez grande envie d'ar- 
resser ♦ et qu'on vous chevauchera à grand coup de pique et 
de lance. 

— Baste, dit Épistémon. Je vous les rends à rôtir ou bouillir, 
à fricasser, ou mettre en pâte. Ils ne sont en si grand nombre 
comme avait Xerxès, car il avait trente cents mille combattants, 
si croyez Hérodote et Troge Pompone *, et toutefois Thé- 
mistocles à peu de gens les déconfit. Ne vous souciez, pour 
Dieu! 

— Merde, merde, dit Panurge. Ma seule braguette époussè- 
tera tous les hommes, et saint Balletrou, qui dedans y repose, 
décrottera toutes les femmes. 

— Sus donc, enfants, dit Pantagruel, commençons à 
marcher. » 



COMMENT PANTAGRUEL EUT VICTOIRE BIEN ÉTRANGE- 
MENT DES DIPSODES ET DES GÉANTS. 

Après tous ces propos, Pantagruel appela leur prisonnier 
et le renvoya, disant : « Va-t'en à ton roi en son camp, et lui 
dis nouvelles de ce que tu as vu, et qu'il se délibère « de me 
festoyer demain sur le midi, car incontinent que mes galères 



I. Viterbe. — 2. Rembourrerai. — 3. Rebondies. — 4. Redresser, — 5. Trogt 
Pompée. — 6. Décide. 



196 — LIVRE II 

seront venues, qui sera de matin au plus tard, je lui prouverai 
par dix-huit cents mille combattants et sept mille géants tous 
plus grands que tu me vois, qu'il a fait follement et contre 
raison d'assaillir ainsi mon pays. » En quoi feignait Pantagruel 
avoir armée sur mer. 

Mais le prisonnier répondit qu'il se rendait son esclave et 
qu'il était content de jamais ne retourner à ses gens, ains ^ 
plutôt combattre avec Pantagruel contre eux, et pour Dieu ! 
qu'ainsi le permît. 

A quoi Pantagruel ne voulut consentir, ains lui commanda 
que partît de là brièvement, et allât ainsi qu'il avait dit, et lui 
bailla une boîte pleine d'euphorbe et de grains de coccognide 2, 
confits en eau ardente, en forme de compote, lui commandant 
la porter à son roi et lui dire que.s'il en pouvait manger une once 
sans boire, qu'il pourrait à lui résister sans peur. 

Adonc le prisonnier le supplia à jointes mains qu'à l'heure 
de sa bataille il eût de lui pitié, dont lui dit Pantagruel : « Après 
que tu auras le tout annoncé à ton roi, mets tout ton espoir en 
Dieu, et il ne te délaissera point, car de moi, encore que sois 
puissant, comme tu peux voir, et aie gens infinis en armes, 
toutefois je n'espère en ma force ni en mon industrie, mais toute 
ma fiance ' est en Dieu mon protecteur, lequel jamais ne délaisse 
ceux qui en lui ont mis leur espoir et pensée. » 

Ce fait, le prisonnier lui requit que, touchant sa rançon, il lui 
voulût faire parti raisonnable. 

A quoi répondit Pantagruel que sa fin* n'était de piller ni 
rançonner les humains, mais de les enrichir et réformer en 
liberté totale : « Va-t'en, dit-il, en la paix de Dieu vivant, et 
ne suis jamais mauvaise compagnie, que ^ malheur ne t'ad- 
vienne .» 

Le prisonnier parti, Pantagruel dit à ses gens : « Enfants, 
j'ai donné à entendre à ce prisonnier que nous avons armée sur 
mer, ensemble que nous ne leur donnerons l'assaut que jusques 
à demain sur le midi, à celle fin que eux, doutant ^ la grande 
venue de gens, cette nuit s'occupent à mettre en ordre et soi 
remparer ; mais cependant mon intention est que nous char- 
geons sur eux environ l'heure du premier somme. » 

Laissons ici Pantagruel avec ses apostoles ', et parlons du 
roi Anarche et de son armée. 



i. Mais. — 2. Poivre de montagne. — 3. Confiance. — 4. Son but. — 5. De peur que. — 
6. Redoutant. — ?. Compagnons, par allusion aux apôtres. 



PANTAGRUEL — 197 

Quand donc le prisonnier fut arrivé, il se transporta vers le 
roi, et lui conta comment était venu un grand géant, nommé 
Pantagruel, qui avait déconfit et fait rôtir cruellement tous les 
six cents cinquante et neuf chevaliers, et lui seul était sauvé 
pour en porter les nouvelles. Davantage ^ avait charge dudit 
géant de lui dire qu'il lui apprêtât au lendemain sur le midi à 
dîner, car il délibérait 2 de l'envahir à ladite heure. 

Puis lui bailla celle boîte en laquelle étaient les confitures. 
Mais tout soudain qu'il en eut avalé une cuillerée, lui vint tel 
échaufïement de gorge, avec ulcération de la luette, que la 
langue lui pela, et pour remède qu'on lui fit, ne trouva allé- 
gement quelconque sinon de boire sans rémission, car, incon- 
tinent qu'il ôtait le gobelet de la bouche, la langue lui brû- 
lait. Par ce l'on ne faisait que lui entonner vin en gorge avec 
un embut ^. Ce que voyants ses capitaines, bâchas et gens de 
garde, goûtèrent desdites drogues pour éprouver si elles étaient 
tant altératives ♦, mais il leur en prit comme à leur roi. Et 
tous flaconnèrent si bien que le bruit vint par tout le camp 
comment le prisonnier était de retour, et qu'ils devaient avoir 
au lendemain l'assaut et que à ce jà se préparait le roi et 
les capitaines, ensemble ^ les gens de garde et ce par boire à 
tirelarigot. Par quoi un chacun de l'armée commença marti- 
ner ^, chopiner et trinquer de même. Somme, ils burent tant et 
tant qu'ils s'endormirent comme porcs sans ordre parmi le camp. 

Maintenant, retournons au bon Pantagruel, et racontons 
comment il se porta ' en cette affaire. 

Partant du lieu du trophée, prit le mât de leur navire en sa 
main comme un bourdon, et mit dedans la hune deux cents 
trente et sept poinçons de vin blanc d'Anjou, du reste de Rouen, 
et attacha à sa ceinture la barque toute pleine de sel, aussi 
aisément comme les lansquenets portent leurs petits panerots^ 
et ainsi se mit en chemin avec ses compagnons. Quand il fut 
prés du camp des ennemis, Panurge lui dit : « Seigneur, voulez- 
vous bien faire? Dévalez^ ce vin blanc d'Anjou de la hune, et 
buvons ici à la bretesque *<>. » 

A quoi condescendit volontiers Pantagruel, et burent si 
net qu'il n'y demeura une seule goutte des deux cents trente et 
sept poinçons, excepté une ferrière" de cuir bouilli de Tours, 



I. En outre. — 2. Décidait. — 3. Entonnoir. — 4. Altérantes. — 5. Avec eux. — 
6 Boire comme à la Saint-Martin. — 7. Comporta. — 8. Paniers. — 9. Descendez. — 
20. A la mode de Bretagne. — 11. FlacoD. 



198 — LIVRE II 

que Panurge emplit pour soi, car il l'appelait son vade-mecum, 
et quelques méchantes baissières * pour le vinaigre. 

Après qu'ils eurent bien tiré au chevrotin^, Panurge donna 
à manger à Pantagruel quelque diable de drogues, composées 
de lithontripon, néphrocatarticon ^, cotignac ♦ cantharidisé et 
autres espèces diurétiques. 

Ce lait, Pantagruel dit à Carpalim : « Allez en la ville, gra- 
vant^ comme un rat contre la muraille, comme bien savez faire, 
et leur dites qu'à l'heure présente ils sortent et donnent sur 
les ennemis, tant roidement qu'ils pourront, et, ce dit, descen- 
dez, prenant une torche allumée avec laquelle vous mettrez le 
feu dedans toutes les tentes et pavillons du camp ; puis vous 
crierez tant que pourrez de votre grosse voix, et partez dudit 
camp. 

— Voire mais, dit Carpalim, serait-ce bon que j'enclouasse 
toute leur artillerie? 

— Non, non, dit Pantagruel, mais bien mettez le feu en 
leurs poudres. » 

A quoi obtempérant Carpalim, partit soudain, et fit comme 
avait été décrété par Pantagruel, et sortirent de la ville tous les 
combattants qui y étaient, et alors qu'il eut mis le feu par les 
tentes et pavillons, passait légèrement par sur eux sans qu'ils en 
sentissent rien, tant ils ronflaient et dormaient parfondément ^. 
Il vint au lieu où était l'artillerie, et mit le feu en leurs muni- 
tions; mais ce fut le danger. Le feu fut si soudain qu'il cuida" 
embraser le pauvre Carpalim, et n'eût été sa merveilleuse 
hâtiveté, il était fricassé comme un cochon. Mais il départit 
si roidement qu'un carreau d'arbalète ne va plus tôt. 

Quand il fut hors des tranchées, il s'écria si épouvantablement 
qu'il semblait que tous les diables fussent déchaînés. Auquel 
son s'éveillèrent les ennemis ; mais savez-vous comment? 
Aussi étourdis que le premier son de matines qu'on appelle en 
Luçonnais frotte-couille. 

Cependant Pantagruel commença semer le sel qu'il avait en 
sa barque, et parce qu'ils dormaient la gueule bée et ouverte, 
il leur en remplit tout le gosier, tant que ces pauvres hères 
toussissaient comme renards, criant : « Ha ! Pantagruel, tant 
tu nous chauffes le tison ! » Soudain prit envie à Pantagruel de 



I. Fonds de tonaeau. — 2. Outre en peau de chèvre. — 3. Qui rompt la pierre et 
qui purge les reins. — 4. Connture de ccinga. — 5. Gravissant. — 6. Profondément. — 
7. Peusa. 



PANTAGRUEL — 199 

pisser, à cause des drogues que lui avait baillé Panurge, et pissa 
parmi leur camp, si bien et copieusement qu'il les noya tous, 
et y eut déluge particulier dix lieues à la ronde. Et dit l'histoire 
que si la grand jument de son père y eût été et pissé pareil- 
lement, qu'il y eût déluge plus énorme que celui de Deucalion, 
car elle ne pissait fois qu'elle ne fît une rivière plus grande que 
n'est le Rhône et le Danube. 

Ce que voyants ceux qui étaient issus de la ville, disaient : 
a Ils sont tous morts cruellement, voyez le sang courir. » Mais ils 
étaient trompés, pensants de l'urine de Pantagruel que fût le 
sang des ennemis, car ils ne voyaient sinon au lustre du feu 
des pavillons * et quelque peu de clarté de la lune. 

Les ennemis, après soi être réveillés, voyants d'un côté le 
feu en leur camp et l'inondation et déluge urinai, ne savaient 
que dire ni que penser. Aucuns disaient que c'était la fin du 
monde et le jugement final, qui doit être consommé par feu ; 
les autres, que les dieux marins Neptune, Protéus, Tritons, au- 
tres, les persécutaient et que de fait, c'était eau marine et salée. 

O qui pourra maintenant raconter comment se porta ^ Panta- 
gruel contre les trois cents géants? O ma muse ! ma Calliope, 
ma Thalie , inspire-moi à cette heure ! Restaure-moi mes esprits, 
car voici le pont aux ânes de logique, voici le trébuchet, voici 
la difficulté de pouvoir exprimer l'horrible bataille qui fut 
faite. 

A la mienne volonté que j'eusse maintenant un bocal du 
meilleur vin que burent onques ceux qui liront cette histoire 
tant véridique ! 



COMMENT PANTAGRUEL DÉFIT LES TROIS CENTS GÉANTS 
ARMÉS DE PIERRES DE TAILLE, ET LOUPGAROU, LEUR 
CAPITAINE. 

Les géants, voyants que tout leur camp était noyé, empor- 
tèrent leur roi Anarche à leur col, le mieux qu'ils purent, hors 
du fort 3, comme fit Enéas son père Anchises de la conflagration 
de Troie. Lesquels quand Panurge aperçut, dit à Pantagruel : 
« Seigneur, voyez là les géants qui sont issus. Donnez dessus à * 
votre mât, galantement à la vieille escrime, car c'est à cette heure 
qu'il se faut montrer homme de bien, et de notre côté, nous 



I. Tentes. — 2. Comporta. — 3. Le fort de la mêlée. — 4. Avec. 



200 — LIVRE II 

ne vous faudrons ^ et hardiment, que je vous en tuerai beau- 
coup. Car quoi ? David tua bien Goliath facilement. Moi donc 
qui en battrais douze tels qu'était David (car en ce temps-là 
ce n'était qu'un petit chiart-), n'en déferai-je pas bien une dou- 
zaine? Et puis ce gros paillard Eusthènes, qui est fort comme 
quatre bœufs, ne s'y épargnera. Prenez courage, choquez ^ à 
travers d'estoc et de taille. » Or, dit Pantagruel : « De courage, 
j'en ai pour plus de cinquante francs. Mais quoi? Hercules 
n'osa jamais entreprendre contre deux. 

— C'est, dit Panurge, bien chié en mon nez : vous com- 
parez-vous à Hercules ? Vous avez par Dieu plus de force aux 
dents et plus de sens au cul que n'eut jamais Hercules en 
tout son corps et âme. Autant vaut l'homme, comme il s'es- 
time. » 

Eux disants ces paroles, voici arriver Loupgarou, avec tous 
ses géants, lequel, voyant Pantagruel seul, fut épris de témé- 
rité et outrecuidance, par espoir qu'il avait d'occire le pauvre 
bonhommet, dont dit à ses compagnons géants : « Paillards * de 
plat pays, par Mahom^, si aucun de vous entreprend combattre 
contre ceux-ci, je vous ferai mourir cruellement. Je veux que 
me laissiez combattre seul; cependant vous aurez votre passe- 
temps à nous regarder. » Adonc se retirèrent tous les géants 
avec leur roi là auprès, où étaient les flacons, et Panurge et ses 
compagnons avec eux, qui contrefaisait ceux qui ont eu la 
vérole, car il tordait la gueule et retirait les doigts, et en pa- 
role enrouée leur dit : « Je renie bieu ^, compagnons, nous ne 
faisons point la guerre. Donnez-nous à repaître avec vous, ce- 
pendant que nos maîtres s'entre-battent. » A quoi volontiers le 
roi et les géants consentirent, et les firent banqueter avec 
eux. 

Cependant Panurge leur contait les fables de Turpin, les 
exemples de saint Nicolas et le conte de la Cicogne. 

Loupgarou donc s'adressa à Pantagruel avec une masse toute 
d'acier, pesante neuf mille sept cents quintaux deux quarterons 
d'acier de Chalybes"^, au bout de laquelle étaient treize pointes 
de diamants, dont la moindre était aussi grosse comme la plus 
grande cloche de Notre-Dame de Paris (il s'en fallait par 
aventure l'épaisseur d'un ongle, ou au plus, que je ne mente, 
d'un dos de ces couteaux qu'on appelle coupe-oreille, mais pour 

I, Ne vous ferons pas défaut. — 2. Foireux. — 3. Chargez. — 4, Gueux, — 5. Maho- 
met. — 6. Dieu. — 7. Peuple du Pont. 



PANTAGRUEL —■ 201 

un petit, ni avant ni arrière), et était fée, en manière que 
jamais ne pouvait rompre, mais au contraire, tout ce qu'il en 
touchait rompait incontinent. 

Ainsi donc, comme il approchait en grande fierté*, Pantagruel, 
jetant les yeux au ciel, se recommanda à Dieu de bien bon cœur, 
faisant vœu tel comme s'ensuit : « Seigneur Dieu, qui toujours 
as été mon protecteur et mon servateur^, tu vois la détresse en 
laquelle je suis maintenant. Rien ici ne m'amène, sinon zèle 
naturel, ainsi comme tu as octroyé es humains de garder et dé- 
fendre soi, leurs femmes, enfants, pays et famille, en cas que 
ne serait ton négoce ' propre qui est la foi, car en tel affaire tu 
ne veux nul coadjuteur, sinon de confession catholique et ser- 
vice de ta parole; et nous as défendu toutes armes et défenses, 
car tu es le tout-puissant, qui, en ton affaire propre, et où ta 
cause propre est tirée en action, te peux défendre trop plus 
qu'on ne saurait estimer, toi qui as mille milliers de centaines 
de millions de légions d'anges, duquel ♦ le moindre peut occire 
tous les humains, et tourner le ciel et la terre à son plaisir, 
comme jadis bien apparut en l'armée de Sennachérib. Donc, 
s'il te plaît à cette heure m'être en aide, comme en toi seul est 
ma totale confiance et espoir, je te fais vœu que par toutes 
contrées tant de ce pays d'Utopie que d'ailleurs où j'aurai 
puissance et autorité, je ferai prêcher ton saint Evangile pure- 
ment, simplement et entièrement, si que ^ les abus d'un tas de 
papelards et faux prophètes, qui ont par constitutions humaines 
et inventions dépravées envenimé tout le monde, seront d'en- 
tour moi exterminés. » 

Alors fut ouïe une voix du ciel, disant : « Hoc fac et vinces, » 
c'est-à-dire : « Fais ainsi et tu auras victoire. » 

Puis voyant Pantagruel que Loupgarou approchait la gueule 
ouverte, vint contre lui hardiment et s'écria tant qu'il put : 
« A mort, ribaud ! à mort ! » pour lui faire peur, selon la disci- 
pline des Lacédémoniens, par son horrible cri. Puis lui jeta de 
sa barque, qu'il portait à sa ceinture, plus de dix et huit caques* 
et un minot de sel, dont il lui emplit et gorge et gosier, et le nez 
et les yeux. De ce irrité, Loupgarou lui lança un coup de sa 
masse, lui voulant rompre la cervelle, mais Pantagruel fut 
habile et eut toujours bon pied, et bon œil. Par ce démarcha 
du pied gauche un pas en arrière, mais il ne sut si bien faire 



I. Fureur. — 2. Conservateur. — 3. Affaire. — 4. Duque raille. — 5. Si bien que. 
6. Barriques. 



RABELAIS — ! 



202 — LIVRE II 

que le coup ne tombât sur la barque, laquelle rompit en 
quatre mille octante et six pièces, et versa le reste du sel en 
terre. 

Quoi voyant Pantagruel, galantement ses bras déplie, et, 
comme est l'art de la hache, lui donna du gros bout de son mât 
en estoc, au-dessus de la mamelle, et retirant le coup à gauche 
en taillade, lui frappa entre col et collet ; puis, avançant le 
pied droit, lui donna sur les couillons un pic du haut bout de 
son mât. A quoi rompit la hune et versa trois ou quatre poin- 
çons de vin qui étaient de reste, dont Loupgarou pensa qu'il 
lui eût incisé la vessie, et, du vin, que ce fût son urine qui en 
sortît. 

De ce non content Pantagruel, voulait redoubler au couloir*, 
mais Loupgarou, haussant sa masse, avança son pas sur lui, 
et de toute sa force la voulait enfoncer sur Pantagruel, De fait, 
en donna si vertement que, si Dieu n'eût secouru le bon Panta- 
gruel, il l'eût fendu depuis le sommet de la tête jusques au fond 
de la râtelle ; mais le coup déclina à droit par la brusque hâti- 
veté de Pantagruel, et entra sa masse plus de soixante et treize 
pieds en terre, à travers un gros rocher, dont il fit sortir le feu 
plus gros que neuf mille six tonneaux. 

Voyant Pantagruel qu'il s'amusait à tirer sa dite masse, qui 
tenait en terre entre le roc, lui court sus, et lui voulait avaler ' 
la tête tout net; mais son mât, de mâle» fortune, toucha un 
peu au fût de la masse de Loupgarou, qui était fée, comme avons 
dit devant. Par ce moyen, son mât lui rompit à trois doigts de 
la poignée, dont il fut plus étonné qu'un fondeur de cloches, 
et s'écria : « Ha ! Panurge, où es-tu ? » Ce que oyant Panurge, 
dit au roi et aux géants : « Par Dieu ! ils se feront mal, qui ne les 
départira*. » Mais les géants étaient aises comme s'ils fussent 
de noces. Lors Carpalira se voulut lever de là pour secourir 
son maître ; mais un géant lui dit : « Par Golfarin, neveu de 
Mahon, si tu bouges d'ici, je te mettrai au fond de mes chausses, 
comme on fait d'un suppositoire ; aussi bien suis-je constipé du 
ventre et ne peux guère bien cagar », sinon à force de grincer 
les dents. » 

Puis Pantagruel, ainsi destitué de bâton «, reprit le bout de 
son mât, en frappant torche lorgne'' dessus le géant; mais il ne 
lui faisait mal en plus que feriez baillant une chiquenaude sur 



I. En coulant le coup. — 2. Mettre bas. — 3. Mauvaise. — 4. Séparera. — 5. (Lati- 
nisme : cacare.) — 6. Privé d'arme. — J. Flic, flac. 



PANTAGRUEL — 203 

un enclume de forgeron. Cependant Loupgarou tirait de terre, 
sa masse et l'avait jà tirée et la parait * pour en férir Pantagruel; 
mais Pantagruel, qui était soudain» au remuement et décli- 
nait 'tous ses coups, jusqu'à ce qu'une fois, voyant que Loup- 
garou le menaçait, disant : «Méchant, à cette heure te hache- 
rai-je comme chair à pâtés, jamais tu n'altéreras les pauvres 
gens, » Pantagruel lui frappa du pied un si grand coup contre le 
ventre, qu'il le jeta en arrière à jambes rebindaines ♦, et vous 
le traînait ainsi à l'écorche-cul plus d'un trait d'arc. Et Loup- 
garou s'écriait, rendant le sang par la gorge : « Mahon ! Ma- 
hom ! Mahon ! » A quelle voix se levèrent tous les géants pour 
le secourir. Mais Panurge leur dit : « Messieurs, n'y allez pas, 
si m'en croyez, car notre maître est fol et frappe à tort et à 
travers, et ne regarde point où. Il vous donnera malencontre. » 
Mais les géants n'en tinrent compte, voyant que Pantagruel 
était sans bâton. 

Lorsque approcher les vit Pantagruel, prit Loupgarou par 
les deux pieds et son corps leva comme une pique en l'air, et, 
d'icelui armé d'enclumes, frappait parmi ces géants armés de 
pierres de taille, et les abattait comme un maçon fait de copeaux, 
que nul n'arrêtait devant lui qu'il ne ruât^ par terre. Dont, à la 
rupture de ces harnais* pierreux, fut fait un si horrible tumulte 
qu'il me souvint quand la grosse tour de beurre, qui était à 
Saint-Étienne de Bourges, fondit au soleil. Panurge, ensemble 
Carpalim et Eusthènes, cependant égorgetaient ceux qui étaient 
portés par terre. Faites votre compte qu'il n'en échappa un 
seul, et à voir Pantagruel, semblait un faucheur qui de sa faux 
(c'était Loupgarou) abattait l'herbe d'un pré (c'étaient les 
géants), mais à cette escrime, Loupgarou perdit la tête. Ce fut 
quand Pantagruel en abattit un qui avait nom Riflandouille, 
qui était armé à haut appareil, c'était de pierres de grisou, 
dont un éclat coupa la gorge tout outre à Epistémon, car autre- 
ment la plupart d'entre eux étaient armés à la légère : c'était 
de pierres de tuf et les autres de pierre ardoisine. Finalement, 
voyant que tous étaient morts, jeta le corps de Loupgarou 
tant qu'il put contre la ville, et tomba comme une grenouille 
sur ventre en la place mage' de ladite ville, et en tombant, 
du coup tua un chat brûlé, une chatte mouillée, une canepe- 
tière et un oison bridé. 



I. Préparait. — 2, Prompt. — 3. Évitait — 4. Jambes en l'air — j. Renversât. — 
6. Armures. — 7. La grande place. 



204 — LIVRE II 

COMMENT PANTAGRUEL ENTRA EN LA VILLE DES AMAU- 
ROTES, ET COMMENT PANURGE MARIA LE ROI ANARCHE 
ET LE FIT CRI EUR DE SA UCE VERT. 

Après celle victoire merveilleuse, Pantagruel envoya 
Carpalim en la ville des Amaurotes dire et annoncer comment 
le roi Anarche était pris et tous leurs ennemis défaits. Laquelle 
nouvelle entendue, sortirent au-devant de lui tous les habitants 
de la ville en bon ordre et en grande pompe triomphale, avec 
une liesse divine, et le conduisirent en la ville, et furent faits 
beaux feux de joie par toute la ville, et belles tables rondes, 
garnies de forces vivres, dressées par les rues. Ce fut un renou- 
vellement du temps de Saturne, tant y fut faite lors grande chère. 

Mais Pantagruel, tout le Sénat ensemble, dit : « Messieurs, 
cependant que le fer est chaud, il le faut battre ; pareillement, 
devant que nous débaucher* davantage, je veux que nous 
allions prendre d'assaut tout le royaume des Dipsodes. Pour- 
tant, ceux qui avec moi voudront venir, s'apprêtent à demain 
après boire, car lors je commencerai marcher. Non qu'il me faille 
gens davantage pour m'aider à le conquêter ', car autant vau- 
drait que je le tinsse déjà ; mais je vois que cette ville est 
tant pleine des habitants qu'ils ne peuvent se tourner par les 
rues. Donc je les mènerai comme une colonie en Dipsodie, et 
leur donnerai tout le pays qui est beau, salubre, fructueux et 
plaisant sur tous les pays du monde, comme plusieurs de vous 
savent, qui y êtes allés autrefois. Un chacun de vous qui y 
voudra venir soit prêt comme j'ai dit. » Ce conseil et délibéra- 
tion ' fut divulgué par la ville, et au lendemain, se trouvèrent 
en la place devant le palais jusques au nombre de dix-huit 
cents cinquante et six mille et onze, sans les femmes et petits 
enfants. Ainsi commencèrent à marcher droit en Dipsodie, 
en si bon ordre qu'ils ressemblaient es enfants d'Israël, quand 
ils partirent d'Egypte pour passer la mer Rouge. 

Mais, devant que poursuivre cette entreprise, je vous veux 
dire comment Panurge traita son prisonnier le roi Anarche. 
Il lui souvint de ce qu'avait raconté Épistémon, comment 
étaient traités les rois et riches de ce monde par les Champs- 
Elysées et comment ils gagnaient pour lors leur vie à vils et 
sales métiers. 

Pourtant*, un jour, habilla son dit roi d'un beau petit pour- 

I. Interrompre notre travail.— 2. Conquérir.— 3- Résolution, •— 4, C'est pourquoL 



PANTAGRUEL — 205 

point de toile, tout déchiqueté comme la cornette d'un Alba- 
nais, et de belles chausses à la marinière, sans souliers (car, 
disait- il, ils lui gâteraient la vue), et un petit bonnet pers ^ avec 
une grande plume de chapon. Je faux ', car il m'est avis qu'il 
y en avait deux, et une belle ceinture de pers et vert, disant 
que cette livrée lui advenait ' bien, vu qu'il avait été pervers. 
En tel point, l'amena devant Pantagruel, et lui dit : « Con- 
naissez-vous ce rustre? 

— Npn, certes, dit Pantagruel. 

— C'est monsieur du roi de trois cuites. Je le veux faire 
homme de bien. Ces diables de rois ici ne sont que veaux et 
ne savent ni ne valent rien, sinon à faire des maux es pauvres 
sujets et à troubler tout le monde par guerre, pour leur inique 
et détestable plaisir. Je le veux mettre à métier et le faire crieur 
de sauce vert. Or commence à crier : « Vous faut-il point de 
sauce vert ? » Et le pauvre diable criait. « C'est trop bas, » 
dit Panurge, et le prit par l'oreille, disant : « Chante plus haut, 
en g, sol, ré, ut. Ainsi... diable ! tu as bonne gorge, tu ne fus 
jamais si heureux que de n'être plus roi. » 

Et Pantagruel prenait à tout plaisir, car j'ose bien dire que 
c'était le meilleur petit bonhomme qui fût d'ici au bout d'un 
bâton. Ainsi fut Anarche bon crieur de sauce vert. Deux jours 
après, Panurge le maria avec une vieille lanternière, et lui-même 
fît les noces à ♦ belles têtes de mouton, bonnes hâtilles ^ à la 
moutarde et beaux tribars ^ aux ails, dont il en envo^^a cinq 
sommades ' à Pantagruel, lesquelles il mangea toutes, tant il 
les trouva appétissantes, et à boire belle piscantine* et beau 
corme ^. Et pour les faire danser, loua un aveugle qui leur 
sonnait la note avec sa vielle. Après dîner, les amena au pa- 
lais, et les montra à Pantagruel, et lui dit, montrant la ma- 
riée : « Elle n'a garde de péter. 

— Pourquoi? dit Pantagruel. 

— Pour ce, dit Panurge, qu'elle est bien entamée. 

— Quelle parole est cela? dit Pantagruel. 

— Ne voyez-vous, dit Panurge, que les châtaignes qu'on fait 
cuire au feu si elles sont entières, elles pètent que c'est rage, et 
pour les engarder de péter, l'on les entame. Aussi cette nouvelle 
mariée est bien entamée par le bas, ainsi elle ne pétera point. » 



I. Bleu foncé. — 2. Je fais erreur. — 3. Convenait. — 4. Avec. — 5, Brochettes de 
porc. — 6. Bâtons, saucissons — 7. Charges de bête de somme. — 8. Piquette. — 
9, Boisson de cormes. 



206 — LIVRE II 

Pantagruel leur donna une petite loge auprès de la basse rue, 
et un mortier de pierre à piler la sauce, et firent en ce point 
leur petit ménage, et fut aussi gentil crieur de sauce vert qui 
fut onques vu en Utopie. Mais l'on m'a dit depuis que sa femme 
le bat comme plâtre, et le pauvre sot ne s'ose défendre, tant 
il est niais. 



COMMENT PANTAGRUEL DE SA LANGUE COUVRIT TOUTE 
UNE ARMÉE, ET DE CE QUE V AUTEUR VIT DEDANS 
SA BOUCHE. 

Ainsi que Pantagruel avec toute sa bande entrèrent es 
terres des Dipsodes, tout le monde en était joyeux, et inconti- 
nent se rendirent à lui, et, de leur franc vouloir, lui apportèrent 
les clefs de toutes les villes où il allait, excepté les Almj-rodes, 
qui voulurent tenir contre lui, et firent réponse à ses hérauts 
qu'ils ne se rendraient sinon à bonnes enseignes. 

« Quoi ! dit Pantagruel, en demandent-ils meilleures que 
la main au pot et le verre au poing? Allons, et qu'on me les 
mette à sac. » Adonc tous se mirent en ordre, comme délibé- 
rés* de donner l'assaut. Mais, au chemin, passant une grande 
campagne, furent saisis d'une grosse housée^ de pluie. A quoi 
commencèrent se trémousser et se serrer l'un l'autre. Ce que 
voyant Pantagruel, leur fit dire par les capitaines que ce n'était 
rien, et qu'il voyait bien au-dessus des nuées que ce ne serait 
qu'une petite rosée, mais à toutes fins, qu'ils se missent en 
ordre et qu'il les voulait couvrir. Lors se mirent en bon ordre 
et bien serrés, et Pantagruel tira sa langue seulement à demi 
et les en couvrit comme une geline^ fait ses poulets. 

« Cependant, je, qui vous fais ces tant véritables contes, 
m'étais caché dessous une feuille de bardane, qui n'était moins 
large que l'arche du pont de Monstrible; mais quand je les vis 
ainsi bien couverts, je m'en allai à eux rendre à l'abri, ce que 
je ne pus, tant ils étaient comme l'on dit, au bout de l'aune 
faut ♦ le drap. Donc, le mieux que je pus, montai par dessus, 
et cheminai bien deux lieues sur sa langue, tant que j'entrai 
dedans sa bouche. Mais, ô dieux et déesses, que vis-je là? 
Jupiter me confonde de sa foudre trisulque^ si j'en mens. J'y 
cheminais comme l'on fait en Sophie à Constantinople, et y 



Résolus à. — 2. Ondée. — 3. Poule. — 4. Manque. — 5. A trois têtea. 



PANTAGRUEL — 207 

vis de grands rochers, comme les monts des Danois (je crois que 
c'étaient ses dents) et de grands prés, de grandes forêts, de 
fortes et grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poi- 
tiers. 

« Le premier qu'y trouvai ce fut un bonhomme qui plantait 
des choux. Dont, tout ébahi, lui demandai : « Mon ami, que 
fais-tu ici ? 

— Je plante, dit-il, des choux. 

— Et à quoi ni comment? dis- je. 

— Ha ! monsieur, dit-il, chacun ne peut avoir les couillons 
aussi pesants qu'un mortier, et ne pouvons être tous riches. 
Je gagne ainsi ma vie, et les porte vendre au marché, en la cité 
qui est ici derrière. 

— Jésus ! dis- je, il y a ici un nouveau monde? 

— Certes, dit-il, il n'est mie nouveau ; mais l'on dit bien 
que hors d'ici, y a une terre neuve où ils ont et soleil et lune, 
et tout plein de belles besognes^; mais cetui-ci est plus ancien. 

— Voire mais, dis- je, mon ami, comment a nom cette ville 
où tu portes vendre tes choux ? 

— Elle a, dit-il, nom Aspharage, et sont christians, gens de 
bien, et vous feront grand 'chère. » 

Bref, je délibérai ^ d'y aller. 

Or, en mon chemin, je trouvai un compagnon qui tendait 
aux pigeons, auquel je demandai : « Mon ami, dond ^ vous 
viennent ces pigeons ici? 

— Sire, dit-il, ils viennent de l'autre monde. » Lors je 
pensai que, quand Pantagruel baillait, les pigeons à pleines 
volées entraient dedans sa gorge, pensants que fût un colombier. 
Puis entrai en la ville, laquelle je trouvai belle, bien forte et 
en bel air ; mais, à l'entrée, les portiers me demandèrent mon 
bulletin, de quoi je fus fort ébahi et leur demandai : « Mes- 
sieurs, y a-t-il ici danger de peste? 

— O seigneur, dirent-ils, l'on se meurt ici auprès tant que 
le chariot court par les rues. 

— Vrai Dieu, dis-je, et où ? » A quoi me dirent que c'était 
en Laryngues et Pharyngues, qui sont deux grosses villes telles 
comme Rouen et Nantes, riches et bien marchandes. Et la 
cause de la peste a été pour une puante et infecte exhalation 
qui est sortie des abîmes depuis naguère, dont ils sont morts 
plus de vingt et deux cents soixante mille et seize personnes. 



I. Affaires. — 2. Résolus. — 3. D'où. 



208 — LIVRE II 

depuis huit jours. Lors je pense et calcule, et trouve que c'était 
une puante haleine qui était venue de l'estomac de Pantagruel 
alors qu'il mangea tant d'aillade, comme nous avons dit 
dessus. 

De là partant, passai entre les rochers qui étaient ses dents 
et fis tant que je montai sur une, et là trouvai les plus beaux 
lieux du monde, beaux grands jeux de paume, belles gale- 
ries, belles prairies, force vignes et une infinité de cassines à 
la mode italique par les champs pleins de délices, et là demeurai 
bien quatre mois, et ne fis onques telle chère que pour lors. 

Puis descendis par les dents du derrière pour venir aux bau- 
lièvres*; mais en passant, je fus détroussé des brigands par une 
grande forêt qui est vers la partie des oreilles. Puis trouvai 
une petite bourgade à la devallée- (j'ai oublié son nom), où je 
fis encore meilleure chère que jamais, et gagnai quelque peu 
d'argent pour vivre. Savez-vous comment ? A dormir, car l'on 
loue les gens à journée pour dormir, et gagnent cinq et six sols 
par jour; mais ceux qui ronflent bien fort gagnent bien sept 
sols et demi. Et contais aux sénateurs comment on m'avait 
détroussé par la vallée, lesquels me dirent que, pour tout vrai, 
les gens de delà étaient mal vivants et brigands de nature. 
A quoi je connus qu'ainsi comme nous avons les contrées 
de deçà et delà les monts, aussi ont-ils deçà et delà les 
dents. Mais il fait beaucoup meilleur deçà, et y a meilleur 
air. 

Là commençai penser qu'il est bien vrai ce que l'on dit que 
la moitié du monde ne sait comment l'autre vit, vu que nul n'a- 
vait encore écrit de ce pays-là, auquel sont plus de vingt-cinq 
royaumes habités, sans les déserts et un gros bras de mer. Mais 
j'en ai composé un grand livre intitulé l'Histoire des Gorgias, 
car ainsi les ai-je nommés, parce qu'ils demeurent en la gorge 
de mon maître Pantagruel. Finalement voulus retourner, et, 
passant par sa barbe, me jetai sur ses épaules, et de là me 
dévale en terre, et tombe devant lui. Quand il m'aperçut, il 
me demanda : « Dond ^ viens-tu, Alcofribas ?» Je lui réponds : 
« De votre gorge, monsieur. 

— Et depuis quand y es-tu? dit-il. 

— Depuis, dis-je, que vous alliez contre les Almyrodes. 

— Il y a, dit-il, plus de six mois. Et de quoi vivais-tu ? 
Que buvais-tu? » Je réponds : « Seigneur, de même vous, et 



I. Lèvres. — 2. A la descen^Pt — 3. D'où. 



PANTAGRUEL — 209 

des plus friands morceaux, qui passaient par votre gorge, j'en 
prenais le barrage*. 

— Voire mais, dit-il, où chiais-tu? 

— En votre gorge, monsieur, dis- je. 

— Ha ! ha 1 tu es gentil compagnon, dit-il. Nous avons, 
avec l'aide de Dieu, conquesté* tout le pays des Dipsodes; je 
te donne la châtellenie de Salmigondin. 

— Grand merci, dis-je, monsieur ; vous me faites du bien 
plus que n'ai desservi ' envers vous. » 

LA CONCLUSION DU PRÉSENT LIVRE ET L'EXCUSE 
DE L'AUTEUR. 

Or, messieurs, vous avez ouï un commencement de l'histoire 
horrifique de mon maître et seigneur Pantagruel. Ici, je ferai 
fin à ce premier livre; la tête me fait un peu de mal, et sens 
bien que les registres de mon cerveau sont quelque peu brouillés 
de cette purée de septembre*. Vous aurez le reste de l'histoire 
à ces foires de Francfort prochainement venantes, et là vous ver- 
rez comment Panurge fut marié et cocu dès le premier mois 
de ses noces, et comment Pantagruel trouva la pierre philo- 
sophale, et la manière de la trouver et d'en user, et comment 
il passa les monts Caspies, comment il navigua par la mer 
Atlantique, et défît les Cannibales, et conquêta les îles de 
Perlas, comment il épousa la fille du roi d'Inde nommé 
Presthan*, comment il combattit contre les diables, et fit 
brûler cinq chambres d'enfer, et mit à sac la grande chambre 
noire, et jeta Proserpine au feu, et rompit quatre dents à Lu- 
cifer, et une corne au cul, et comment il visita les régions de 
la lune pour savoir si, à la vérité, la lune n'était entière, mais 
que les femmes en avaient trois quartiers en la tête, et mille 
autres petites joyeusetés toutes véritables. Ce sont beaux 
textes d'évangile en français. Bonsoir, messieurs. Pardonnate 
mi, et ne pensez tant à mes fautes que ne pensez bien es vôtres. 



I. Droit de passage. — 2. Conquis. — 3. Fait service. — 4. Vin. — 5. Prêtre Jean. 



TABLE 



Avertissement 5 

Vie de Rabelais 9 

Chronologie 30 

Opinions et jugements 33 

Bibliographie 36 

Iconographie 38 

Livre I. Gargantua 

Comment Gargantua fut onze mois porté on ventre de sa mère 41 

Comment Gargamelle, étant grosse de Gargantua, mangea grand plan- 
té de tripes 43 

Les propos des bien-ivres 44. 

Comment Gargantua naquit en façon bien étrange 47 

Comment le nom fut imposé à Gargantua, et comment il humait le 

piot 50 

De l'adolescence de Gargantua 51 

Des chevaux factices de Gargantua 53 

Comment Grandgousier connut l'esprit merveilleux de Gargantua à 

l'invention d'un torchecul 55 

Comment Gargantua fut institué par un théologien en lettres latines. 59 

Comment Gargantua fut mis sous autres pédagogues 60 

Comment Gargantua fut envoyé à Paris, et de l'énorme jument qui 

le porta, et comment elle défit les mouches bovines de la Beauce.. 62 
Comment Gargantua paya sa bienvenue es Parisiens, et comment il 

prit les grosses cloches de l'église Notre-Dame 64 

Comment Janotus de Bragmardo fut envoyé pour recouvrer de 

Gargantua les grosses cloches 66 

La harangue de maître Janotus de Bragmardo faite à Gargantua 

pour recouvrer les cloches 66 

Comment le théologien emporta son drap, et comment il eut procès 

avec les Sorbonnistes 68 

L'étude de Gargantua selon la discipline de ses professeurs sorbon- 

nagres 70 

Les jeux de Gargantua 72 

Comment Gargantua fut institué par Ponocrates en telle discipline 

qu'il ne perdait heure du jour 73 

Comment Gargantua employait le temps quand l'air était pluvieux. 79 
Comment fut mû entre les fouaciers de Lemé et ceux du pays de 

Gargantua le grand débat dont furent faites grosses guerres 81 



TABLE DES MATIÈRES — 211 

Comment les habitants de Lemé, par le commandement de Picro- 

chole, leur roi, assaillirent au dépourvu les bergers de Gargantua. 83 

Comment un moine de Seuillé sauva le clos de l'abbaye du sac des 

ennemis 84 

Comment Picrochole prit d'assaut la Roche-Clermaud, et le regret 

et difficulté que fit Grandgousier d'entreprendre guerre 88 

La teneur des lettres que Grandgousier écrivait à Gargantua 90 

Comment Ulrich Gallet fut envoyé devers Picrochole gi 

La harangue faite par Gallet à Picrochole 91 

Comment Grandgousier, pour acheter la paix, fit rendre les fouaces. 94 

Comment certains gouverneurs de Picrochole, par conseil précipité, 

le mirent au dernier péril 96 

Comment Gargantua laissa la ville de Paris pour secourir son pays 
et comment Gymnaste rencontra les ennemis 100 

Comment Gymnaste souplement tua le capitaine Tripet et autres gens 

de Picrochole loi 

Comment Gargantua démolit le château du gué de Vède, et comment 

ils passèrent le gué 103 

Comment Gargantua, soi peignant, faisait tomber de ses cheveux 

les boulets d'artillerie 105 

Comment Gargantua mangea en salade six pèlerins 107 

Comment le moine fut festoyé par Gargantua, et des beaux propos 

qu'il tint en soupant 109 

Pourquoi les moines sont refuis du monde et pourquoi les uns ont le 
nez plus grand que les autres 112 

Comment le mome fit dormir Gargantua, et de ses heures de bréviaire. 114 

Comment le moine donna courage à ses compagnons, et comment 

il pendit à une arbre • 115 

Comment l'escarmouche de Picrochole fut rencontrée par Gargantua 
et comment le m.oine tua le capitaine Tiravant, et puis fut prisonnier 
entre les ennemis 117 

Comment le moine se défit de ses gardes, et comment l'escarmouche 
de Picrochole fut défaite 120 

Comment le moine amena les pèlerins, et les bonnes paroles que leur 

dit Grandgousier 121 

Comment Grandgousier traita humainement Touquedillon prison- 
nier 124 

Comment Grandgousier manda quérir ses légions, et comment Tou- 
quedillon tua Hastiveau, puis fut tué par le commandement de 
Picrochole 126 

Comment Gargantua assaillit Picrochole dedans la Roche-Clerraaud 

et défit l'armée dudit Picrochole 128 

Comment Picrochole fuyant fut surpris de maies fortunes, et ce que 

fit Gargantua après la bataille 130 

La concion que fit Gargantua es vaincus 131 

Comment les victeurs gargantuistes furent récompensés après la 
bataille 134 



212 — TABLE DES MATIERES 

Comment Gargantua fit bâtir pour le moine l'abbaye de Thélème. . . 135 

Comment fut bâtie et dotée l'abbaye des Thélémites 137 

Comment était le manoir des Thélémites 138 

Comment étaient réglés les Thélémites à leur manière de vivre 140 

Livre II. Pantagruel 

De la nativité du très redouté Pantagruel 143 

Du deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec. , . 145 

De l'enfance de Pantagruel 147 

Des faits du noble Pantagruel en son jeune âge 14g 

Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui contrefaisait le lan- 
gage français 152 

Comment Pantagruel vint à Paris 154 

Comment Pantagruel, étant à Paris, reçut lettres de son père Gar- 
gantua, et la copie d'icelles 155 

Comment Pantagruel trouva Panurge lequel il aima toute sa vie 160 

Comment Panurge raconte la manière comment il échappa de la main 

des Turcs 164 

Comment Panurge enseigne une manière bien nouvelle de bâtir les 

murailles de Paris 169 

Des mœurs et conditions de Panurge 173 

Comment Panurge gagnait les pardons et mariait les vieilles, et des 

procès qu'il eut à Paris 177 

Conament Panurge fut amoureux d'une haute dame de Paris 181 

Comment Panurge fit un tour à la dame parisienne, qui ne fut point 

à son avantage 184 

Comment Pantagruel partit de Paris oyant nouvelles que les Dipsodes 
envahissaient le pays des Amaurotes, et la cause pourquoi les 

lieues sont tant petites en France 187 

Lettres qu'un messager apporta à Pantagruel d'ime dame de Paris, 

et l'exposition d'im mot écrit en im anneau d'or 188 

Comment Panurge, Carpalim, Eusthènes, Epistémon, compagnons 
de Pantagruel, déconfirent six cents soixante chevaliers bien sub- 
tilement 191 

Comment Pantagruel et ses compagnons étaient fâchés de manger 
de la chair salée, et comme Carpalim alla chasser pour avoir de la 

venaison 193 

Comment Pantagruel eut victoire bien étrangement des Dipsodes et 

des géants 195 

Comment Pantagruel défit les trois cents géants armés de pierres de 

de taille, et Loupgarou, leur capitaine 199 

Comment Pantagruel entra en la ville des Amavurotes, et comment 

Panurge maria le roi Anarche et le fit crieur de sauce vert 204 

Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute \me armée et de ce 

que l'auteur vit dedans sa bouche 206 

La conclusion du présent livre et l'excuse de l'auteur 209 



top. Larousse, i à 9, nie d'Arcueil, Montronge f Seine). 




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191 3x 
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Rabelais, François, 1490 (ca.)-15S3? 

Gareantaa et PantaprueJ / Pabelai= 
texte transcrit et annote par Benri 
Clouzot ; tome I, III» Paris : 
Larousse, [1813-1914?] 

2 V. : ill», facsims* ; 19 cm. 



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